« Tout ce qu’on exprime opprime quelqu’un quelque part »

L’enfant terrible de la littérature américaine, Bret Easton Ellis, star depuis la parution en 1991 d’American Psycho, était de passage à Montréal pour présenter son nouveau livre, White. Et pour se faire le pourfendeur du règne du politically correct.

Bret Easton Ellis (Photo : Casey Nelson)

C’était sa première visite au Québec, à l’occasion du Salon du livre de Montréal la semaine dernière. L’écrivain Bret Easton Ellis, devenu star avec la parution en 1991 d’American Psycho, porté à l’écran quelques années après, n’a toujours pas la langue dans sa poche. Il s’est à peine assagi, trouve que Montréal est formidablement « chill » et assume le Patrick Bateman qui sommeille en lui, comme en plusieurs de nous d’ailleurs… Conversation avec le créateur de l’un des plus célèbres tueurs en série de la fiction nord-américaine.

Claudia Larochelle : Vous étiez fort attendu ici. Presqu’autant qu’en France, où nos cousins français vous adulent. Qu’est-ce qui explique votre popularité de l’autre côté de l’océan ?

Bret Easton Ellis : C’est vrai. J’ai plus de succès là-bas qu’aux États-Unis ! J’y fais d’ailleurs beaucoup de tournées de promotion, dont deux juste cette année. Je crois que c’est peut-être parce que les Français en général – en comparaison avec les Américains – ont moins de problèmes avec ce qui n’est pas politically correct, ce qu’on me reproche chez moi. En même temps, je ne me vois pas comme quelqu’un de si controversé, je ne m’en fais juste pas avec ce que j’ai à exprimer. Pourquoi le ferais-je ? Je suis un écrivain, je peux écrire sur ce que je veux, je devrais pouvoir être libre.

C.L. : Vous ne souriez pas beaucoup… Êtes-vous heureux ?

B.E.E. : Écoutez, j’ai 55 ans, je suis relativement heureux parce que je ne me « bats » plus. Je suis écrivain, je suis ainsi, je n’ai plus à prétendre être quelqu’un que je ne suis pas. Il m’arrive de le faire encore, mais juste quand il s’agit d’histoires de chums et de sexe… Je suis avec la même personne depuis dix ans, nous n’avons plus vraiment de sexualité, nous sommes amis, nous habitons ensemble, nous sommes dans une relation ouverte, si vous voyez ce que je veux dire…

À part ça, oui, il m’arrive bien sûr d’être anxieux comme tout le monde à propos de l’argent entre autres… Je m’en fais aussi pour une de mes sœurs qui a des problèmes émotionnels.

Ici, à Montréal, ça doit être plus facile d’être heureux, non ? C’est « chill ». Vous avez tout : la nourriture, les arts, les gens. Il me semble que les gens ne sont pas « fakes » ici… Tout le monde devrait venir vivre chez vous !

C.L. On vous parle encore d’American Psycho, ça a été trop marquant pour y échapper. Vingt-huit ans plus tard, comment ce roman a-t-il vieilli ?

B.E.E. : C’est normal qu’on m’en parle, je ne déteste pas ça. Quand j’ai écrit ce roman, je le voyais comme un truc expérimental et je savais que mon éditeur ne serait pas trop content, parce qu’il n’y a pas là une vraie histoire avec un détective, une enquête, une femme à sauver. Tout tourne autour d’un seul et même homme, un tueur en série. Pour une raison que j’ignore le roman est devenu un immense succès.

Aujourd’hui, il ne pourrait plus être au programme des écoles, il ne serait même pas publié. Pourtant, Bateman n’est pas que tueur, comme plusieurs ont tendance à le voir. Bateman, c’est aussi une condition, un état, une critique du monde…

Il y a très peu de place pour les nuances aujourd’hui, il faut porter des gants blancs pour tout.

C.L. : Et nous sommes plusieurs à avoir un petit Bateman qui sommeille en nous…  

B.E.E. : Oh oui… Moi-même, je peux haïr tout le monde comme Bateman, vouloir tuer comme lui, je me sens sexuellement attiré comme lui, choqué comme lui. Le livre a une forme d’universalité, les gens peuvent se retrouver en lui, mais bien sûr, ça ne veut pas dire qu’il faille accepter ses crimes, il faut savoir nuancer ! Au-delà de ses meurtres, il est prisonnier d’un monde qu’il déteste, avec des valeurs qu’il déteste ; des gens « fauny ». Je n’en peux plus du monde « fauny » !

C.L. : Patrick Bateman détestait sa société. Est-ce qu’il la détesterait encore ?

B.E.E. : Plus encore. Les médias sociaux, Internet, Instagram ne font qu’exacerber le pire de la société…

C.L. : À vingt-six ans, Bateman incarnait le parfait yuppie des années 80. Cette yuppie culture dont on parlait tant alors existe-t-elle encore ?

B.E.E. : La yuppie culture existe encore et existera toujours. Ça devait même exister dans les années 20 !  Il y aura toujours de ces jeunes avec beaucoup d’argent, un peu de popularité, désireux d’en avoir toujours plus plus plus. Est-ce pareil comme ceux sur lesquels j’ai écrit dans les années 80 ? Ils sont sur Instagram, c’est là qu’ils sévissent, comme les sœurs Kardashian…

C.L. Je ne peux pas conclure sans vous parler de White, votre plus récent essai qui critique, entre autres, le règne du politically correct, dans l’art et la culture notamment et qui vous horripile tant.

B.E.E. : Un prof ne peut même plus montrer du Botticelli à ses étudiants sans qu’il y en ait qui se sentent persécutés… De nos jours, tout le monde se sent opprimé dans son individualité. Ça prend des tournures extrêmes. C’est comme pour #Metoo, que j’ai critiqué ! On m’en a voulu. Bien sûr que c’est positif comme mouvement. Entendons-nous, j’aime les femmes, j’ai été élevé par elles, je suis entouré de femmes ; des fortes, des courageuses… Mais à travers toutes les accusations, il y a eu des dérapages, c’est ce que je veux dire. Il y a très peu de place pour les nuances aujourd’hui, il faut porter des gants blancs pour tout parce que tout ce qu’on exprime opprime quelqu’un quelque part.

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3 commentaires
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Quand un concept est central, le journaliste devrait développer. Ici, après « [ce] qu’il déteste ; des gens « fauny ». Je n’en peux plus du monde « fauny » ! », je me demande si c’est un peu ce que j’ai déjà compris sous « phony ». Bref, comme du « dropping » qui dit rien.

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