Tout m’accuse

Extrait du roman Tout m’accuse, par Véronique Marcotte, avec l’aimable autorisation des éditions Québec Amérique.
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Extrait du roman Tout m'accuse, par Véronique Marcotte

6

     Guillaume et moi, nous nous sommes laissés à la sortie de l’Amère à boire. J’ai regardé ma montre : vingt-trois heures quarante. Il était encore assez tôt pour téléphoner à Claudie sur cette urgente question de la fuite. Après notre courte conversation, j’ai fixé la rue Saint-Denis quelques minutes, me demandant si je devais rentrer ou aller boire un autre verre. La solitude de mon appartement ne me tentait guère, mais me retrouver seule dans un bar non plus. Les célibataires de la ville devaient tous être accoudés sur la nuit d’une Saint-Valentin qui passait, cherchant à rentrer avec quelqu’un. L’idée d’être la cible de ces esseulés me répugnait.

     Lorsque j’ai refermé la porte, le bruit sourd a résonné jusqu’au bout du hall d’entrée, comme si je n’avais plus de meubles chez moi, comme si le vide était plus que vide. J’avais éteint toutes les lumières avant de partir et c’est ainsi que j’ai retrouvé mon appartement, dans le noir profond de la nuit avancée. Aurore, ma chatte grise, s’était tapie dans cette noirceur comme pour jouer à la cachette. Du coup, son bonheur d’entendre quelqu’un entrer la trahissait, car elle laissait échapper de petits ronronnements éraillés.

     – Hé bien… qu’est-ce qu’on fait maintenant, Aurore ? On prend un verre de vin et on dessine ?

     J’ai ouvert le dernier Primitivo qui restait sur le support à bouteilles, j’ai enlevé mes vêtements et je me suis installée dans mon atelier. Quand j’ai allumé sur cette pièce blanche, mon visage a fait une grimace d’éblouissement que je pouvais voir dans le reflet de la fenêtre. Pour briser le silence, j’ai mis un disque de Lamb et, déjà, cette musique me faisait du bien. Après que j’eus pris une gorgée de vin, l’air et la lumière sont devenus plus doux et je me suis sentie prête à peindre.

     Seul le noir me parlait, cette nuit-là. J’ai ouvert le pot de peinture, y ai trempé mon pinceau le plus fin, et j’ai tracé un trait. Un seul trait sur une grande toile blanche. J’ai eu envie de me laisser inspirer, de ne rien calculer, de ne pas prendre le crayon de bois pour faire un croquis, de laisser s’exprimer ce que j’avais dans le coeur, mais il n’en est rien sorti. J’ai tourné longtemps autour de la toile, fixant ce trait comme s’il était le début de la fin, puis je me suis assise par terre, soudain lasse, envahie par le même vide que la toile, un peu perdue dans cette journée bizarre où s’étaient enchaînés des événements hétéroclites, n’ayant aucun rapport entre eux.

     Il y avait eu d’abord le réveil-matin que j’avais oublié de déprogrammer, dont le bruit strident m’avait sortie rapidement d’un rêve où j’étais la présidente d’honneur d’une fin de semaine de jeux olympiques et dans lequel un de mes anciens amants me prenait dans ses bras pour m’amener d’un journaliste à l’autre. Je suis demeurée dans cette ambiance amoureuse durant toute la matinée, cherchant à comprendre pourquoi j’avais rêvé de lui. Est-ce qu’il me manquait ? Allais-je le revoir ? Étais-je en train d’exhumer la culpabilité que j’avais éprouvé à lui faire du mal ?

     Ensuite, profitant d’un jour de congé au resto, j’étais allée manger des nouilles et j’avais croisé une amie qui partait faire les boutiques. Ensemble, nous nous sommes rendues rue Sainte-Catherine et j’ai passé deux heures à entendre les gémissements de cette amie qui se plaignait de sa vie, de son métier, de son physique et de son copain qui l’avait abandonnée. Dégoûtée, j’ai rapidement payé la robe que je m’étais procurée et je l’ai quittée en prétextant d’autres courses à faire avant le vernissage.

     J’ai marché dans la tempête, levant le nez pour cueillir les flocons, laissant mes cheveux se tremper de cette neige toute neuve, et j’ai fini par rentrer pour me préparer au vernissage de Claudie. Sur le répondeur, un message :

     – Victoire. Je ne sais pas trop. Tu me manques. J’avais envie de te voir. Ne m’appelle pas, Julie pourrait s’inquiéter, je rappellerai peut-être.

     Après avoir failli m’évanouir d’entendre la voix de cet amant dont j’avais rêvé la veille, j’ai réécouté le message environ dix fois, puis je l’ai effacé. Comme pour effacer les traces d’un événement mystérieux pour lequel je ne trouvais aucune explication.

     Enfin, je suis entrée sous la douche. J’ai glissé la pomme de douche entre mes cuisses, croyant que j’avais trouvé là un moyen de me détendre, mais sans arriver à jouir, j’ai fermé l’eau et j’ai enfilé ma nouvelle robe.

     Aurore était assise dans le lavabo de la salle de bain. Ce geste anodin m’a fait rire, je me suis regardée dans la glace, j’ai effacé cette journée de ma mémoire et j’ai refait le plein d’énergie.

     C’est dans cette « nouvelle » énergie que je me suis rendue au vernissage, que j’ai rencontré Guillaume, que je suis revenue à la maison et que ma journée s’est terminée sur une toile non achevée.

     J’ai fermé la lumière de l’atelier et je suis allée dormir.

Petit dialogue entre amies 3

– J’ai oublié de te dire, dans l’énervement du vernissage : j’ai rêvé de mon ancien amant et il a téléphoné à la maison le lendemain.
– Qu’est-ce qu’il disait ?
– Il a laissé un message dans la boîte vocale. Il refusait que je le rappelle.
– Tu aimerais le revoir ?
– Bien sûr.
– Pourquoi ?
– Parce que c’est simple. On reconnaît tout : la peau, l’odeur, les paroles prononcées, les habitudes. On s’embrasse tendrement, on fait l’amour, ensuite on ferme la porte et il y a eu ça, un retour en arrière, un instant de tendresse. C’est facile et ça reste vain.
– Justement. Ça donne quoi ?
– C’est une forme de fuite, je suppose.
– Victoire, crois-tu que je fuis, moi ?
– Bien sûr, à force de peindre.
– Tu peins ces temps-ci ?
– Oui. J’ai peint un trait noir.

 

La suite dans le livre…

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