Transtaïga

Extrait du roman Transtaïga, par Ariane Gélinas, avec l’aimable autorisation des éditions Marchand de feuilles.

Extrait du roman Transtaïga, par Ariane Gélinas

Route de la Baie-James, km 617

La porte de la pouponnière se referme avec un bruit mat. L’odeur d’ammoniaque me monte au nez, mêlée à celle de l’humidité. Comme c’est souvent le cas en saison estivale, les locaux du chenil dégagent une chaleur accablante. Heureusement que les huskies me donnent un peu de courage, sinon, il y a longtemps que j’aurais laissé tomber ce travail. Et puis, avec ma collègue Léonie qui s’acharne sans cesse sur moi…

         Plutôt que de prendre part à la corvée de nettoyage, elle flâne dans l’infirmerie, auscultant les rares chiens blessés. Parce qu’elle est diplômée en soins vétérinaires, Léonie se croit plus qualifiée que moi. Pourtant, elle n’a pas l’étoffe d’une véritable meneuse de chiens et dirige les traîneaux à la manière d’une motoneige. Sans oublier qu’elle n’a pas grandi avec les animaux, n’a jamais bivouaqué en forêt ni chassé avec ses chiens. Cela ne l’empêche pas de me donner des directives sur ma conduite, de me tancer sur mes méthodes de dressage et de m’interdire de recevoir les clients en l’absence du propriétaire. De toute façon, elle peut aisément s’en charger, envahissante comme elle est, araignée qui a fait du chenil son arantèle.

         En me massant les tempes, j’entre dans l’aire de détente extérieure. Une quinzaine de huskies se prélasse dans l’enclos, cité miniature divisée en sections quadrillées. Certains sont allongés sur leurs niches, alanguis par la chaleur de fin d’après-midi. Mes favoris, Umoq et Baïka, se lèvent pour venir à ma rencontre, appuyant leurs pattes contre le grillage. Leur désir de sortir m’attendrit. Je sais bien que les deux chiens de pointe aimeraient courir, harnachés à mon traîneau, jusqu’à ce que le givre trace des entrelacs sur leur pelage. Toutefois, il serait risqué de les atteler en juillet ; ils ne transpirent pas, avec leur poil adapté aux hivers polaires. Je me contente donc de me promener à bicyclette avec deux chiens différents chaque matin, équipée d’une longe à trait, alors que l’aurore est encore tiède. Dans ces moments-là, j’amène Anuun avec moi, le laissant vagabonder à sa guise aux abords du sentier.

         Si seulement Léonie ou Boisclair m’épaulaient, les bêtes seraient moins contraintes. Mais ma collègue, paresseuse et malingre, se prétend incapable de supporter la traction des huskies sur le guidon de son vélo. Quant au patron, ce citadin retraité, il passe la plupart de ses fins de semaine à pêcher la perchaude. Toujours distrait, il n’est pas qualifié pour tenir les rênes d’une pension, avec sa mollesse et sa connaissance approximative de la forêt. Depuis cinq ans, il s’en remet à Léonie et à moi pour orchestrer les promenades en traîneau, négocier l’achat et la vente des animaux et recueillir les pensionnaires. Il a tout au plus pensé à établir le chenil à l’abri des vents dominants, assez près du village pour bénéficier des touristes qui traversent la route de la Baie-James, mais suffisamment éloigné de la localité pour ne pas en incommoder les habitants.

         Munie d’une pelle, j’entre dans l’aire de repos afin de la nettoyer. Je soupire à la perspective de cette corvée. Je crains parfois que les saletés, tels des parasites, finissent par s’amarrer à moi. Souvent, j’imagine une tique gonflée de sang cramponnée à la paume de ma main, impossible à déloger. Je frissonne en repoussant cette pensée.

         Dans l’enclos, plusieurs chiens s’ébrouent pour venir me rejoindre, la queue en éventail. Les plus timorés, exclus de mon attelage, demeurent au fond de la cage. Je me dépêche de désinfecter le plancher bétonné avec du javellisant, en jurant contre les taches qui s’incrustent dans les fissures. Mon chiffon frotte au rythme de ma léthargie. Le bruit évoque le passage d’un train spectral. Le wagon de tête s’enfonce dans le brouillard, jusqu’à une station abandonnée. Des passagers en descendent. Puis le véhicule s’éloigne dans le frôlement monotone des essieux. La voix nasillarde de Léonie se superpose tout à coup à la cadence du convoi :

         – Je vais prendre une pause. J’ai presque terminé le travail pour la semaine. Il me reste à laver les uniformes. Mais je ne trouve pas les tiens, comme d’habitude. Si tu étais plus ordonnée…

         Je serre les dents.

         – Mes vêtements sales sont dans l’entrée, près de ma veste. Ça te donnera quelque chose à faire, plutôt que de traîner entre les cages.

         Sur la défensive, Léonie répond :

         – C’est toi que tu devrais blâmer. Si tu avais bien planifié ton temps, comme moi, tu aurais déjà fini et tu pourrais te reposer. Mais évidemment, tu préfères paresser entre chacune de tes tâches.

         Son hypocrisie me désempare. Elle n’ignore pourtant pas la nature de mon travail. Comment peut-elle se montrer aussi mesquine et s’acharner sans cesse sur moi ? En même temps, je sais ce qu’elle pense réellement ; Lionel, un meneur de chiens de talent, me l’a appris lors d’une randonnée. Il me plaît bien, d’ailleurs : galant, posé et d’une grande rigueur dans son travail, il a accompli des exploits qui me font rêver, comme traverser une partie de l’île d’Ellesmere avec son équipage. J’espère que j’aurai l’occasion de le recroiser sur une piste lorsque la saison froide rugira sans entraves.

         Revenant à notre discussion, je rétorque :

         – Laisse-moi. Je dois m’occuper d’Anuun. Je vais refaire moi-même ses bandages.

Léonie adopte un ton impérieux :

         – Ce chien ne m’aime pas. Je ne sais pas comment tu l’as dressé, mais il veut constamment se battre. Je suis certaine qu’il est atteint de schizophrénie canine. La semaine dernière, je l’ai surpris en train de s’amuser avec le cadavre d’un shih tzu. Je suis sûre qu’il l’a tué. Tu devrais être blâmée pour l’entraînement que tu lui as donné. Tout le monde sait que c’est une mauvaise idée d’utiliser toujours le même chien de tête.

         Piquée, je réplique :

         – C’est faux. Anuun est la bête la plus intelligente du chenil. Il a du caractère, comme devraient en avoir tous les meneurs. C’est normal qu’il ne souhaite pas partager sa place. Si tu étais douée pour le dressage, tu saurais qu’il n’est pas réaliste de faire obéir les chiens sans user d’autorité.

         – De l’autorité ? Mais tu l’as dressé comme un tueur à gages ! Et ce sont mes méthodes que tu viens critiquer ? Comme si tu avais les compétences d’une vétérinaire… Et puis, je ne vois pas pourquoi je m’épuise, tu n’as pas ce qu’il faut pour comprendre.

         Léonie pousse un long soupir. Je me retiens de bondir, fauve en sursis. Pour fuir ses accusations, je m’esquive en direction des niches du fond. J’entends les pas de ma collègue qui s’éloignent vers le bungalow du propriétaire. Je porte les mains à ma tête, douloureuse. La tristesse m’envahit, mêlée à l’incompréhension. Léonie s’est toujours acharnée sur mon chien, à cause de l’attachement que je lui porte. Pour l’instant, une visite à Anuun me sera bénéfique, en attendant de me terrer chez moi pour la fin de semaine.

 

La suite dans le livre…

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