Trésors d’archives

On savait déjà que nos archives nationales étaient conservées dans des conditions lamentables. L’an dernier, l’Association canadienne des professeurs d’université sonnait à nouveau l’alarme : des documents irremplaçables échappent à notre collection, faute de moyens pour les acquérir. Parmi ceux-ci, une série de journaux retraçant l’histoire des pionniers du golfe du Saint-Laurent à la fin du 19e siècle.

Chronique de Martine Desjardins : Trésors d'archives
Photo : FB-Studio / Alamy

On savait déjà que nos archives nationales étaient conservées dans des conditions lamentables. L’an dernier, l’Association canadienne des professeurs d’université sonnait à nouveau l’alarme?: des documents irremplaçables échappent à notre collection, faute de moyens pour les acquérir. Parmi ceux-ci, une série de journaux retraçant l’histoire des pionniers du golfe du Saint-Laurent à la fin du 19e siècle.

Cette perte patrimoniale rend d’autant plus précieux le travail de Michael Crummey, qui a rassemblé ce qu’il a trouvé sur le sujet pour en faire un roman colossal et d’une démesure aussi biblique que le suggère son titre?: Du ventre de la baleine (en lire un extrait >>). La genèse de Terre-Neuve – colonisation, exploitation des pêcheurs par les marchands, fondation des coopé­ratives – est racontée au moyen du microcosme d’un village côtier où s’affrontent deux clans, l’un pauvre et irlando-catholique, l’autre riche et anglo-protestant.

La vie est rude sur cette île «?trop austère et intimidante, trop singulière et cruelle pour être vraie?». Mais pas assez pour vaincre ceux qui l’habitent. Prêtre renégat, médecin ivrogne, triplés identiques, cantatrice narcoleptique, veuve aux doigts palmés, brute aux oreilles coupées, soldat amnésique?: Crummey compare leur arbre généalogique à une liste de symptômes. Ces hommes et ces femmes n’en sont pas moins plus grands que nature – et celle-ci est pourtant grandiose. Ils sont de l’étoffe dont on fait les légendes – albinos trouvé dans le ventre d’une baleine échouée, pommier magique, pêches miraculeuses -, mais dont le souvenir risque de «?s’effacer de la face du monde, une génération à la fois?». Surtout si nos archivistes ne peuvent plus le préserver.

Dans son premier roman, Méfiez-vous des poètes, le journaliste Michel Arseneault (collaborateur à L’actualité) entreprend de rescaper des archives un personnage qui a disparu de nos mémoires?: Joseph Quesnel, marin au long cours, marchand de fourrures, poète et compositeur du premier opéra au Canada. Avec une vie aussi romanesque, Quesnel aurait pu devenir le héros d’un roman historique. Or, Michel Arseneault a pris le parti d’en faire la pomme de discorde entre deux universitaires acharnés.

Le premier est un historien rigoureux, qui a tiré Quesnel de l’oubli et se considère comme «?le gardien de sa mémoire?». L’autre, étudiante de doctorat, est déterminée à prouver que Quesnel n’était qu’un salaud qui a trempé dans le trafic d’esclaves. Leur joute intellectuelle, embrouillée par une brève liaison sexuelle, s’envenime au fur et à mesure que l’étudiante accumule les preuves de sa thèse. Pour l’arrêter, le professeur s’abaissera à profaner ce qu’il tient de plus sacré.

Un roman reposant autant sur l’argumentation aurait pu être aride, le pari était risqué. Mais Michel Arseneault confronte les idées avec tant de vivacité et d’élégance qu’on doit s’incliner?: il est parfois donné à un journaliste d’être aussi un véritable romancier.

Du ventre de la baleine, par Michael Crummey, Boréal, 448 p., 27,95 $.

Méfiez-vous des poètes, par Michel Arseneault, Fides, 216 p., 24,95 $.

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Les brumes de la mémoire

On tourne un documentaire sur le retour d’une vieille dame dans l’île du Bas-du-fleuve où elle a grandi. Elle n’a plus toute sa mémoire, mais il lui en reste assez pour se rendre compte que l’industrie touristique a remplacé l’ancien décor par un pittoresque de pacotille. Est-ce un affront aux drames authentiques qui ont marqué ces lieux?? Porté par la prose limpide et cristalline de Jean-François Caron, Rose Brouillard, le film (en lire un extrait >>) dissipe le doute entre ce qui fut et ce qui n’a jamais été. (La Peuplade, 250 p., 23,95 $)


Soupe primordiale

Pourrait-on recréer en laboratoire les conditions qui ont mené à l’apparition de la vie sur Terre?? Le professeur Zukerman espère y arriver, mais une main malveillante ne cesse de saboter ses expériences. Le coupable est-il son assistant, ou encore quelque créationniste illuminé?? Avec Le testament du professeur Zukerman (en lire un extrait >>), Francis Malka poursuit sur sa fantasmagorique lancée et nous donne le plus divertissant cours de bio auquel on n’ait jamais assisté. (Hurtubise, 210 p., 22,95 $)

 

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