Tristan Malavoy ouvre un nouveau chapitre

Tour à tour journaliste, auteur, poète ou chroniqueur, Tristan Malavoy fait paraître ce mois-ci son second roman, L’œil de Jupiter .

Photo : Marjorie Guindon

Peu de gens jouent avec les mots d’autant de façons différentes que Tristan Malavoy. Il a longtemps signé une chronique culturelle dans L’actualité et a été rédacteur en chef de Voir. Éditeur, il dirige une collection de la maison d’édition XYZ. Également musicien, il a sorti deux disques et un minialbum, dans un style mêlant folk et spoken word. Il a collaboré comme parolier avec Ariane Moffatt, Catherine Durand et Stéphanie Lapointe. Et puis, comme auteur, il a publié trois recueils de poésie, un recueil de chroniques, des nouvelles… Il fait paraître ce mois-ci son second roman, L’œil de Jupiter (Boréal).

Où et quand écrivez-vous ?

Je n’écris que le matin ; l’après-midi, je n’ai pas le cerveau littéraire. Je ne suis pas douillet pour ce qui est du lieu. Seules exigences : le calme et la lumière naturelle.

Comment décririez-vous votre démarche artistique ?

Comme une partie de pêche : je lance une ligne à l’eau, je patiente, je guette en silence. Pendant longtemps il ne se passe rien, puis tout à coup l’animal est au rendez-vous. S’engage alors un combat, ou plutôt une danse, où chaque geste compte et où tout se joue en quelques minutes. Pendant des semaines, je peux ne rien écrire, mais quand le sujet se présente et que je trouve le ton, plus rien d’autre n’existe.

Quelle activité nourrit le plus votre créativité ?

Rouler seul sur l’autoroute. Presque tout ce que j’ai écrit est né alors que j’étais au volant, avec Miles Davis ou Art of Noise en trame de fond. Quand je m’installe devant l’écran, l’essentiel a déjà eu lieu.

Quelle place le lecteur prend-il dans votre processus créatif ?

Un livre n’est complet qu’à partir du moment où il existe dans le regard d’un lecteur. En cours d’écriture, je pense constamment à ce lecteur, à cette lectrice, mais je ne me sens pas tenu de toujours lui plaire. La littérature n’est pas une bouillotte, c’est une tentative de déchiffrement du monde, et le monde étant ce qu’il est, parfois ça fait mal.

Quels points communs y a-t-il entre votre œuvre musicale et votre œuvre littéraire ?

On me dit souvent que mon écriture est musicale, ce qui vient sans doute en partie de toutes ces heures passées à jouer de la guitare ou du piano. Mais la source première est du côté des mots, en roman comme en chanson. La musique, pour moi, est d’abord un canal pour faire entendre le texte autrement, pour en révéler des aspects moins évidents à la lecture.

Comment votre travail d’éditeur influence-t-il votre écriture, et vice versa ?

Après cinq années à la barre de la collection Quai no 5, aux Éditions XYZ, je constate deux choses : comme auteur, j’arrive aujourd’hui à discerner plus rapidement qu’avant ce qui coince dans un texte, et comme directeur littéraire, je crois savoir bien accompagner les écrivains qui traversent un moment de doute intense. Je connais !

Quel est le meilleur conseil que vous ayez reçu ? Et le pire ?

Le meilleur se révèle souvent être également le pire. On m’a dit un jour : « Écris sur ce que tu connais bien. » On devrait toujours commencer par là, en effet, mais écrire, c’est aussi se servir de la langue pour pénétrer des réalités autres que la sienne. Depuis le psychodrame de l’appropriation culturelle, il peut être tentant de prendre le conseil cité plus haut au pied de la lettre. Or, la littérature devient intéressante à partir du moment où, dans le respect, on va au-delà. Que serait l’histoire littéraire si Franz Kafka s’était empêché d’écrire sur l’Amérique parce qu’il n’y avait jamais mis les pieds, ou si Boris Vian avait laissé tomber J’irai cracher sur vos tombes parce qu’il n’avait pas d’origines noires ?

Comment s’est passée la création de votre dernier livre, L’œil de Jupiter ?

Ça a été un long chemin. Au figuré comme au propre, puisque je suis allé faire des recherches à La Nouvelle-Orléans, qui est sans doute le personnage principal de mon roman. L’œil de Jupiter est une fiction, mais cette fiction s’insère dans une série d’événements historiques — révolte des esclaves à Saint-Domingue, vente de la Louisiane aux États-Unis… — dont je tenais à parler avec justesse. La recherche initiale a donc été passionnante mais exigeante.

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs en retiennent ?

Le sujet premier de L’œil de Jupiter est la violence. Violence des éléments, violence des émotions. Ce n’est pas un roman « à message », mais j’espère y proposer une réflexion porteuse sur ce qui fait naître les tempêtes et sur ce qui, éventuellement, les apaise.