Trois Accords et un mystère

Une poésie de l’absurde sur des musiques simples leur a procuré un succès instantané. Éphémère, prédisaient certains. Mais les voilà avec un troisième album. Et intéressés par la chose politique…

Trois Accords et un mystère
Photo : Jocelyn Michel

Lorsque Les Trois Accords ont fait la première partie du spectacle des Rolling Stones à Ottawa, à l’automne 2005, ils ont pris une photo-souvenir. À leur façon. Pour poser avec les légendes du rock’n’roll, ils ont emmené toute leur équipe de tournée – jusqu’au vendeur de t-shirts ! Pas question d’exclure un seul chum. Sur le cliché, une douzaine de gars sourient par-dessus l’épaule en satin fuchsia de Mick Jagger, à l’avant-plan avec les trois autres Stones. Tous réduits à quelques millimètres. Tous irradiant le plaisir.

« Belle photo de famille », commentent les musiciens, presque émus.

>> Le Drummondville des Trois Accords : une visite en photo de la ville natale des Trois accords <<

Pour Les Trois Accords, la tribu, c’est sacré. Simon Proulx, Alexandre Parr, Pierre-Luc Boisvert et Charles Dubreuil se sont liés d’amitié pendant leurs études secondaires, au collège Saint-Bernard, à Drummondville. Ils sont restés fidèles à leur cercle social, qui regroupe une quarantaine de vieux potes. Fidèles aussi à leur ville natale. Au point d’y fonder, en 2008, le Festival de la poutine.

Le Québec a vite craqué pour ces « p’tits gars » du pays. Et pour leur musique, qui vous rentre dedans sans effort. Comme de nombreuses personnes en raffolent, même les bambins, une journaliste a baptisé cette mixture « rock pâté chinois ». Steak, blé d’Inde, patates ? Disons plutôt : frites, fromage et fantaisie. Des ingrédients simples mais goûteux, servis avec plaisir. Du rock poutine à son summum !

Voilà cinq ans déjà que Les Trois Accords nous ont offert leur premier succès. « J’aurais voulu que tu sois hawaïenne / Pour que tu grimpes en haut des cocotiers / Nous n’aurions plus besoin du laitier », gueulaient-ils sur des notes punk. Leur héroïne a dû avoir des petits boutons en portant une jupe en « osier » plutôt qu’en paille, comme le faisaient les belles de Honolulu avant l’invention du bikini. Reste que la chanson a tourné à la radio jusqu’à nous en étourdir. Il fallait voir la vidéo, filmée dans un chalet en bois, une peau d’ours servant de scène : un monument à la gloire du loufoque.

Cette poésie de l’absurde aurait dû rebuter le grand public. Surtout affublée d’un titre comme Gros mammouth album turbo. En 2005, pourtant, elle rapportait à ses créateurs le Félix du groupe de l’année.

Quelque 250 000 ventes plus tard, les maîtres du « rock’n’rigole » nous reviennent avec un troisième disque, Dans mon corps, qui les mènera en tournée ce printemps. Dans la pièce-titre, le chanteur se glisse dans la peau d’une adolescente qui aime sans espoir de retour. Ce texte curieu­sement sensible pourrait émouvoir… s’il n’était chanté par un guignol de 29 ans ! « Je suis attiré par les idées qui « clashent », explique avec douceur Simon, l’auteur-compositeur du quatuor. Avec le temps, on s’est éloigné du sketch humoris­tique pour trouver notre propre voie. L’art de pousser un concept bizarre au maximum. »

Dans son chandail à écusson porté sur une chemise, Simon a l’air du plus chéri des fils à maman. Mais l’habit ne fait pas le moineau. Ce bachelier en économie est doué d’un esprit décalé, déjanté, quasi subversif. Il s’est lancé dans la musique avec un copain lors d’un concours au secondaire, en 1997. Les autres donnaient dans le rock souffrant ? Lui écrirait des chansons pour faire rigoler, dans le style des humoristes Paul et Paul. Il a baptisé sa formation d’un nom impossible : Les Trois Accords. Comme s’il savait tout juste gratter la guitare, alors qu’il joue depuis l’âge de 13 ans. « Ce qui est intéressant dans ce nom, c’est qu’il paraît inoffensif, réfléchit-il. De plus, quand on dit qu’on vient de Drummondville… mettons que ce n’est pas Los Angeles ! »

Les quatre gars éclatent d’un rire vibrant. Dans leur local de répétition de Rosemont (hormis le bassiste Pierre-Luc, ils se sont tous établis à Montréal) s’insi­nue la cacophonie d’une ruelle commerciale. Le lieu idéal pour répéter à tue-tête. Au mur pend une belle mosaïque qu’Olivier Benoît a composée avec des CD défectueux ; l’ancien chanteur du groupe, converti en agent, est parti en France orga­niser une éventuelle tournée d’automne. Sur les canapés fatigués, les musiciens sirotent une eau minérale en mâchouillant des anglicismes, l’un finissant parfois la phrase de l’autre. « Le seul contrat qu’on a entre nous, c’est d’avoir du fun », dit Charles, le batteur. « Avant, on s’enfermait dans un chalet pis on tripait. Astheure, on joue dans plein de pays. Ben… dans trois pays : le Canada, la France et le Mexique ! » blague le guitariste, Alex.

Derrière ces jeunots à casquette pas encore sortis de la vingtaine se cachent des gens d’affaires avertis. Ils produisent eux-mêmes leurs albums et vidéoclips, en plus d’organiser leurs tournées. « Notre musique n’est pas considérée comme standard au Québec, mais notre démarche est solide, assure Charles. Sinon, ça ferait longtemps qu’on aurait fait faillite. »

Faillite ? Ceux-là, même quand ils font patate, c’est un succès.

En témoigne le Festival de la poutine de Drummondville. Les Trois Accords, qui avaient joué avec bonheur dans à peu près tous les rendez-vous estivaux du Québec, digéraient mal que leur ville natale n’ait pas le sien. Saint-Raymond de Portneuf avait bien son Festival de la grosse bûche et Sorel-Tracy son Festival de la gibelotte… En 2008, ils ont pris l’affaire en main, réfléchi à un concept et dressé un bud­get. Puis, aidés du Commissariat au commerce de Drummondville, ils ont présenté leur projet aux élus. « Le conseil a tout de suite compris que Les Trois Accords, c’était du monde sérieux », lance Alex, grand maître de l’ironie !

En effet, Les Trois Accords sont arrivés à la mairie solidement préparés. « Ils ont « vendu » le projet en disant que ça permettrait à nos jeunes qui étudient à l’exté­rieur et à leurs familles de fêter ensemble une dernière fois avant la rentrée. Tout ça au parc Woodyatt, qu’on voulait justement mettre en valeur », raconte le conseiller municipal Roberto Léveillée. Ils ont même réussi à le convaincre, lui, l’éducateur physique au mode de vie santé, de la pertinence de célébrer la poutine. N’est-ce pas leur compatriote Jean-Paul Roy, propriétaire d’un casse-croûte rue Lindsay dans les années 1950-1960, qui revendiquait le titre – chaudement disputé – d’inventeur du plat national ? « Ces jeunes-là ont un excellent sens du marketing », juge l’élu de 55 ans, épaté qu’ils aient réussi à récolter 50 000 dollars en comman­dites la première année.

Fin août 2008, le parc Woodyatt a été envahi par plus de 15 000 personnes. Assez pour engorger la billetterie. Les Trois Accords, bien liés à leur milieu, avaient réussi à engager Éric Lapointe et le Pascale Picard Band, suivis, en 2009, de Daniel Bélanger. « Danny St Pierre, chef du restaurant Auguste, à Sherbrooke, est venu faire goûter sa poutine inversée », raconte Pierre-Luc, chargé de la restauration, en décrivant avec lyrisme la bouchée de fromage-sauce enrobée de pomme de terre.

Pourquoi investir autant d’heures dans un travail non rétribué ? Le Festival n’a pas encore droit aux subventions. « On vit le trip du cuisinier qui voit son monde repu, explique Charles. Quand le flow est bon, que la musique est belle, que tout le monde se relaxe, tu as le sentiment que ce que tu as fait est vraiment nice ! »

Les Trois Accords montrent un profond attachement à leur ville natale. Et cela, de manière très séduisante. Au Festival, les bars sont tenus par des bénévoles de divers organismes, auxquels sont versés les pour­boires. Les fêtards peuvent ainsi trinquer à la santé financière de Centraide ou du refuge pour jeunes La Piaule. « Nos amis de Drummond sont presque tous bénévoles pour le Festival. Ils ont l’impression de faire quelque chose de bien pour leur ville », dit Alex, responsable du bénévolat.

Engagés, Les Trois Accords ? « À divertir les gens en ayant du plaisir », dit Pierre-Luc. Mais ils se laissent toucher par nombre de causes. Ils ont ainsi repris une chanson de John Lennon pour Amnistie internationale, « Whatever Gets You Thru the Night », traduite en français par « Peu importe ce qui passe ta nuit ».

C’est toutefois pour leurs propres œuvres que le Québec les aime. Des chansons drolatiques qui jouent avec nos perceptions. Dans le succès « Saskatchewan », un cowboy se lamente d’avoir perdu sa dulcinée au profit d’un rival de Regina. « Depuis qu’est partie / Moi je suis un gars fini […] / Mon cheval me parle plus / Mes vaches me disent « tu »… » Où finit la blague, où commence l’émotion ?

En entendant cette pièce, le critique des arts et spectacles du quotidien La Presse Alain de Repentigny a couru acheter le premier album du groupe. Un moche matin d’hiver, il a inséré le CD dans le lecteur… et a éclaté de rire. Lui qui aimait l’humour et le rock, il était servi. « C’est de la chanson pop bien faite, avec des mélodies accrocheuses », juge-t-il. De l’album Grand champion international de course, il a même adopté un titre pour son palmarès des 10 meilleures créations de 2006 : « Pièce de viande », dans laquelle le groupe expose les réflexions d’un olibrius qui songe à donner ce nom débile à son bébé. « Cette chanson est ridicule, et en même temps, on veut la chanter ! Ces artistes jouent avec les concepts de façon brillante. S’ils faisaient juste des jokes, on n’en parlerait déjà plus. »

Chose certaine, le groupe ne prend pas son travail à la blague. Même si Alex confesse gaiement avoir appris le banjo en cinq leçons dans YouTube (précisons qu’il a aussi étudié la guitare classique pendant deux ans). « Quand on entendait « Hawaïenne » à la radio après une production léchée d’un artiste américain, c’est sûr que ça sonnait garage, convient Charles. Gros mammouth album avait coûté 2 500 dollars à produire ! On a fait avec les moyens du bord. Mais toujours de notre mieux. »

Par contraste, Dans mon corps a été longuement peaufiné en studio. Il propose des textes plus subtils, des arrangements plus soignés, des musiques teintées de soul qui font la part belle aux cuivres. « Nous avons toujours fait un effort pour composer des chansons non convenues, mais cette fois, l’emballage est plus léché, dit Simon. Nous avons su nous renouveler tout en restant nous-mêmes. » En effet, ils osent encore nous chanter des histoires aussi loufoques que « Croquer des cous », dans laquelle un apprenti vampire effraie les voisins en se planquant dans leur frigo. Qu’on goûte ou non leur style gratiné, on ne peut le nier : Les Trois Accords sonnent juste. Juste comme eux.

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