Trois jeunes romans, inégaux

L’oeuvre d’un dilettante, un livre qui s’écoute comme une musique et une obsession qui crée la lassitude.

Dans deux romans que je viens de lire, et qui se passent tous deux à Montréal, il y a la même scène, à quelques détails près. Deux filles ou deux gars sortent d’un bar, la nuit tombée, plutôt ramollis par la grande quantité de liquide qu’ils ont ingurgitée. Et alors, la bagarre. Dans le premier cas, c’est un chauffeur de taxi devenu fou. Dans le deuxième, quelques gros garçons qui se jugent insultés.

Il y aurait sans doute des considérations importantes à faire à partir de ces deux scènes. Celle qui me retient, pour le moment, est assez mesquine : où donc ces jeunes gens, qui ne semblent pas travailler beaucoup, trouvent-ils l’argent pour payer toutes ces consommations ? Il y a ici, me semble-t-il, un hiatus entre le revenu et la dépense qui devrait retenir l’attention des économistes. Le problème du déficit national leur paraîtrait, en comparaison, un peu simple.

Le premier de ces romans, vous en avez sans doute entendu parler 10 fois plutôt qu’une : L’Avaleur de sable, premier roman de Stéphane Bourguignon, a bénéficié d’un battage médiatique exceptionnel. Passé le titre qui n’est pas très bon, calembour sans signification particulière, on constate avec plaisir que l’auteur a du talent : l’attaque est rapide, efficace, l’écriture aimablement inventive. Telle fille, par exemple, « a un corps superbe, qu’elle fait bouger avec tant de sensibilité qu’on peut voir des petites notes de musique lui sortir des pores ». Gentil, ça : un peu fleur bleue mais ça fait plaisir. Et de toute manière, l’utilisation fréquente du mot « cul » (une fois toutes les deux pages, si j’ai bien compté) rappelle au lecteur qu’il est bien dans un roman contemporain, non dans une bluette à l’ancienne.

Donc, ça va, ça va, un des deux garçons du début connaît le grand amour, suivi dans cette voie royale par le second. Il y a des partys, quelques personnages secondaires, des randonnées, des projets, des événements mineurs. Et puis, ma foi, on commence à s’ennuyer un peu : l’auteur a du talent, répétons-le, mais il abuse des calembours faciles, des petits effets; et surtout il ne semble pas tellement intéressé par ses personnages, il les laisse se débrouiller tout seuls. Le lecteur peut-il s’attacher longtemps à des personnages auxquels l’auteur ne semble pas trop croire lui-même ? Stéphane Bourguignon manque de conviction, voilà. Il écrit en dilettante, en effleurant à peine les touches de son traitement de texte.

Hélène Monette, elle, n’a rien d’une dilettante, et il faut dire que son livre, bizarrement intitulé Le Goudron et les plumes, ne fait pas la vie facile au lecteur. A vrai dire, ce n’est pas une histoire qu’elle raconte, bien qu’ici et là se produisent des scènes très vécues, d’une intensité assez extraordinaire; elle nous plonge plutôt dans une sorte de monologue à deux voix, par cassettes interposées, sur tout ce qui préoccupe ou occupe une fille d’aujourd’hui, de l’amour au sens de l’existence et vice versa, avec beaucoup de sentiments vifs à la clé.

On peut penser à Yolande Villemaire; le nom de Vava apparaît d’ailleurs quelque part, entre quelques dizaines de prénoms féminins se terminant tous par la même lettre. Mais Hélène Monette a une façon bien à elle de dériver dans le langage, d’inscrire à la queue leu leu des bouts de phrases parfois brillants, saisissants, parfois simplement énigmatiques, qui, le rythme aidant, un rythme haletant, bousculant volontiers les interdits du langage raisonnable, rendent un son parfaitement authentique. Son livre s’écoute comme une musique; la musique un peu folle des filles d’aujourd’hui, qui lorsqu’elles semblent parler de n’importe quoi ne cessent pas de dire que l’existence est incompréhensible, difficile et… passionnante.

Mon troisième roman est le seul à s’être donné un beau titre, un titre suggestif, qui mériterait d’entrer dans le langage courant : La Love. La love, attention, ce n’est pas l’amour, qui est réservé à la famille, au mariage, à des choses sérieuses; la love, c’est ce qu’on voit au cinéma, et qui s’exprime par des gestes plus osés. Mais la distinction entre love et amour n’est pas toujours absolument nette, comme on le constate en suivant Claude Éthier dans ses pérégrinations sentimentales et géographiques, qui la ramènent toujours au grand dadais de son adolescence.

Louise Desjardins écrit net, léger et l’histoire de sa jeune fille enamourée, comme on disait au Moyen Age, se laisse lire agréablement durant, environ, les 100 premières pages. Mais la love de Claude Éthier finit par ressembler à une obsession, une manie, qu’elle traîne avec une certaine lassitude de lieu en lieu. L’essentiel s’est passé à Noranda, dans la première partie du roman. Noranda qui est en train de devenir, on l’aura noté, un des hauts lieux du romanesque québécois.

L’Avaleur de sable, par Stéphane Bourguignon, Québec/Amérique, 240 pages, 17,95 $.

Le Goudron et les plumes, par Hélène Monette, XYZ, 128 pages, 24,95 $.

La Love, par Louise Desjardins, Leméac, 167 pages, 16,50 $.

Le Goudron et les plumes

Nous sommes entrées en fraude sur le marché de l’amour. Nous voulions expérimenter. Nous avons amplement exagéré. A vivre des relations aux pommes vertes, des amourettes au scotch, des passions édulcorées, des tendresses vitaminiques à saveur de fruits artificiels, nous nous sommes modernisées en masse et avons goûté aux choses comme si elles déterminaient les êtres.

Nous voulions d’une petite fin du monde toute en nuances. Il s’agissait pour nous de déclarer forfait, de limiter l’apocalypse aux chants tordus des sectes, aux catastrophes environnementales, aux coeurs en morceaux. Les mains propres, nous voulions nous mettre à table avec des enfants normaux et des amoureux de la vie. Nous en avons trop voulu, Lysistrata. Il n’y aurait, de toute façon, jamais assez de place, de musique.

Hélène Monette

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