Trouver l’humain derrière la personnalité publique

Dans son balado Deviens-tu c’que t’as voulu ?, le journaliste Dominic Tardif reçoit des confidences rarement entendues de la part de ses invités. À son tour d’être sur la chaise de l’interviewé, avec David Desjardins.

Dominic Tardif (photo originale : Anthony Simoneau Dubuc)

Dominic Tardif est sans doute l’un des meilleurs journalistes culturels du Québec. Si je n’écris pas « le » meilleur, c’est pour ne faire de peine à personne.

Il est aussi l’animateur de « mon » balado de l’été, le seul que je me suis empressé d’écouter à chaque sortie d’épisode depuis des mois. Ça s’appelle Deviens-tu c’que t’as voulu ?, comme la chanson de Daniel Boucher. Et c’est de loin, dans le genre « entrevues de fond avec des vedettes », ce que j’ai entendu de mieux depuis très, très longtemps. Beaucoup grâce au format. Et parce que Tardif y fait preuve d’un doigté hors du commun qui donne envie à ses invités de se confier.

En quelques questions, le journaliste met ses invités à l’aise. L’intime et le domaine public s’alimentent. Les entrevues s’échafaudent à force d’anecdotes et de réflexions en profondeur qui nous permettent de voir autrement des personnalités (François Avard, Virginie Fortin, Anne-Marie Withenshaw, Sarahmée, Christiane Charette et autres), pour se rendre compte qu’on ne les connaît pas vraiment, parce qu’elles sont trop souvent confinées à un personnage qu’elles n’ont pas nécessairement choisi.

Tardif ne leur retire pas brutalement ce masque. Il leur donne simplement le goût de l’enlever. Et ça, c’est un art.

Ce qui me « flabbergaste » dans ton balado, c’est la liberté que semblent s’y donner tes invités. Christiane Charette y critique le système médiatique. Anne-Marie Withenshaw te raconte qu’elle était malheureuse comme les pierres à La fosse aux lionnes. C’est presque inespéré comme franchise, non ?

Ça a beaucoup à voir avec le contexte, je pense. Dans une entrevue qui se déroule dans un média de masse, disons, la personne qui leur pose des questions est nécessairement liée aux gens du système dont il est question.

Tu veux dire que c’est ta position de journaliste indépendant qui fait que tu poses les questions autrement ?

Y a de ça… Mais en même temps, ce n’est pas si rare que ça que j’entends ce genre de propos dans des entrevues que je fais. Le problème c’est : dans quel contexte tu peux poser ces questions-là et raconter ça ? Ce n’est pas dans une entrevue où Anne-Marie Withenshaw vient présenter sa nouvelle émission de télé que tu vas arriver et lui dire : « Heille, t’avais l’air malheureuse dans La fosse aux lionnes ! »

Notre monde médiatique est tellement formaté, il y a peu de place pour des trucs un peu « tout croches » comme ce que je fais. Le monde des médias veut tellement des choses précises et des formats où rien ne dépasse que ça finit par manquer d’oxygène.

Et sinon, il y a des trucs pour obtenir des réponses aussi franches ?

Je déteste les trucs, en général. Mais il y a une chose dont je parle avec Christiane Charette [dans le balado], c’est le silence comme outil. Des fois, y a un malaise qui s’installe dans un silence, et il faut accepter que le fardeau du silence, et donc du malaise, va reposer non pas sur ses épaules à soi, mais sur celles de son invité. Pas pour rendre les invités mal à l’aise, mais des fois, si tu fais juste te fermer la gueule et attendre, ça se peut que la personne en face de toi dise quelque chose de vraiment plus intéressant.

Étais-tu surpris par la qualité des réponses que tu obtenais ?

Vraiment. C’est le pire cliché, mais ces entrevues, je les ferais pour moi, même si c’était diffusé nulle part, parce que j’y pose des questions qui m’intéressent pour vrai. Tu sais, les histoires de drogue de Paul Ahmarani, ça m’intriguait vraiment. Il a dit qu’il en avait beaucoup parlé avant, mais je n’ai trouvé aucune entrevue où c’est le cas.

Moi, tu vois, ce sont les petites choses secondaires, pas spectaculaires, mais vraiment intimes qui me surprennent le plus. Pour Paul Ahmarani, puisqu’on en parle, c’est quand il dit qu’il ne comprend pas pourquoi le monde le trouve antipathique.

Tiens, si tu veux, je t’amène dans les coulisses du montage : on avait fini l’entrevue avec Paul et je lui demande s’il veut ajouter quelque chose. Il se lève, il s’apprête à sortir, puis il revient et s’assoit. Et toute la tirade de la fin, où il raconte qu’il essayait de ne pas avoir l’air « frais chié » à Tout le monde en parle, mais que ça ne fonctionnait finalement pas, c’est là que ça sort. Il avait le goût de le dire, ça lui pesait visiblement sur le cœur.

C’est fou quand même qu’il te dise ça. C’est très… impudique, disons.

On a tous peur de se montrer vulnérables. Mais quand ça fait une heure qu’on parle d’autres choses, on est soudainement plus ouvert. Et chez nous, je pense que les invités savent que ça n’a pas la même portée que s’ils disaient ça sur un gros plateau de télé, par exemple. Alors, ils se sentent plus libres, peut-être.

En fin de compte, ce que tu réussis à faire, c’est de montrer du vrai monde, au-delà des masques, de les rendre intéressants en allant sous l’image superficielle que l’on a d’eux. En fait, il y a des gens que je n’aimais pas avant et que j’aimais à la fin de l’entrevue.

Qui ça ?

Je ne te le dis pas. (Rires.) Mais j’avais l’impression que les gens ne jouaient plus un rôle chez toi. Je veux dire par là leur rôle de personnalité publique. Ils redeviennent des artistes, des artisans, des personnes.

C’est un thème qui revient souvent dans les épisodes, surtout celui avec François Avard : les personnalités finissent souvent par devenir le personnage qui est leur casting sur les plateaux de télé ou de radio — avec lui, c’était le gars qui se fâchait, qui déchirait toujours sa chemise. Et elles finissent par être confinées à ce rôle-là.

Quelqu’un devient une chose dans l’œil des médias et ça le condamne à n’être que ça dans sa vie publique. Mais moi je veux montrer que ces gens ont une pensée plus complexe que ce qu’on nous montre.

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