Uashat

Extrait du roman Uashat, par Gérard Bouchard, publié avec l’aimable autorisation des éditions Boréal.

18 avril (midi)

Mon affaire commence mal. Je suis à peine installé que je regrette déjà d’avoir accepté ce stage. Il était plus de trois heures du matin quand je suis enfin arrivé dans la Réserve.  J’étais vraiment à bout. Le bateau qui me transportait depuis Québec a eu un problème de moteur et a dû faire une longue escale à Baie-Comeau.  Quand nous sommes repartis, la mer était très forte et j’ai fait pour la première fois l’expérience du mal de mer (j’ai été malade,  je me serais jeté à l’eau).  Nous avons accosté à Sept-Îles avec dix heures de retard, en pleine nuit. Le temps était couvert et il faisait froid;  je me sentais faible comme une queue de rat.  

Un Indien devait m’attendre sur le quai. Quand j’y ai débarqué,  il n’y avait personne. Les matelots et les autres passagers ont tous quitté le navire, les lumières se sont éteintes. J’avais l’air fin.  J’ai attendu longtemps dans le noir,  à grelotter,  à guetter le moindre mouvement,  à me faire du sang de corneille.  Finalement, j’ai pu parler à un gardien qui passait par là; il m’a indiqué la route à suivre.  La pluie a commencé doucement,  puis il est tombé une grosse averse; je n’avais pas d’imperméable (on me l’avait volé à Baie-Comeau pendant que je somnolais dans une salle d’attente). J’ai dû zigzaguer une bonne demi-heure dans la bouette et la neige fondante avec ma valise et mon sac à dos. J’ai traversé péniblement la ville, qui était à peine éclairée. Ensuite, j’ai eu du mal à trouver l’entrée de la Réserve; il faisait noir comme chez le loup. Je me suis écorché une couple de fois contre une clôture de barbelés. J’ai finalement pénétré dans Uashat.  

Il n’y avait aucune lumière dans les ruelles et je me suis perdu évidemment. J’ai commencé à tourner en rond en glissant dans les trous d’eau. J’étais gelé jusqu’aux os. Mon blazer neuf était tout détrempé; quant à mes souliers, mon pantalon, n’en parlons pas. Ma mère aurait été bien découragée.  

Des chiens ont commencé à japper autour de moi et je me suis mis à courir (je ne suis pas à l’aise avec les chiens). Heureusement, ils sont restés à distance. Près d’un coin de rue, je suis passé devant une maison dont une fenêtre était ouverte. Je me suis approché et j’ai appelé.  Une femme,  pas très contente,  est apparue dans la pénombre. Je lui ai parlé, elle m’a indiqué où demeurait Grand-Père (c’est le nom du Montagnais qui a accepté de me prendre en pension et devait m’accueillir au bateau).  

Toujours sous la pluie, j’ai longuement frappé à la porte de sa cabane avant qu’il ne vienne ouvrir. Méfiant, il se tenait près du perron, une bougie à la main, et m’examinait en grimaçant. Moi, pas très rassuré non plus, je regardais ses cheveux en broussaille,  sa bouche édentée, ses caleçons mal boutonnés. Un homme de soixante-quinze ans environ, peut-être plus. Un grand sec avec le dos courbé, les épaules fortes mais décharnées et les mains tout en os. Le camp n’avait pas l’air chauffé et une drôle d’odeur en sortait. Franchement, j’aurais préféré qu’il me referme la porte au nez.  

Le vieux m’a fait entrer, m’a aidé à enlever mon blazer, m’a prêté une serviette pour m’essuyer. Il a voulu me préparer du thé,  mais j’étais gêné,  j’ai refusé (je n’étais pas certain d’avoir bien compris d’ailleurs, il parle un drôle de français). Il faisait presque noir dans la pièce, j’examinais le plafond à moitié défoncé pour m’assurer qu’il n’y avait pas de chauves-souris (j’ai peur des chauves-souris).  Il m’a indiqué mon lit: un divan défoncé,  coincé entre la porte de sa chambre et un mur de la cuisine, à côté d’un petit poêle à bois. Trois ou quatre ressorts émergeaient du sofa. J’étais mort de fatigue, je m’y suis allongé tout de suite (entre les ressorts).  

Et là,  dès en fermant les yeux,  comme de raison,  j’ai eu une crise. Pas une grosse, mais j’en ai eu tout de même pour une couple d’heures à tousser comme un déchaîné; j’étais tout en sueur,  j’avais de l’urticaire sur les bras.  Réveillé,  le vieux s’est relevé et s’est approché du sofa; il était découragé. J’avais pris mes remèdes,  mais il a tenu à me frictionner le dos avec une graisse quelconque. Je l’ai remercié, même si ça n’a pas changé grand-chose. Ensuite, il s’est assis sur une petite chaise face au divan et il est resté là à me regarder en marmonnant de temps à autre (en montagnais,  je ne comprenais rien).  Entre deux quintes, je lui disais de ne pas s’inquiéter, que ça m’arrivait souvent, j’avais l’habitude. Il avait l’air encore plus découragé. J’ai pensé qu’il n’avait jamais vu un asthmatique (un vrai). Le jour se levait quand je me suis endormi. Autant que je me rappelle, l’Indien était toujours là, sur sa petite chaise.  

Cet avant-midi,  je me suis levé tout à l’envers; je toussais encore. Mais cette fois, c’était un début de grippe. J’ai vu qu’il manquait deux ou trois vitres aux fenêtres et le poêle n’était même pas allumé; je grelottais comme un chiot sur une falaise.  

Mon stage chez les Sauvages commence bien (merci beaucoup,  monsieur Laroque!).  Quand je pense que j’en ai pour quelques mois, j’en ai des vapeurs. J’aurais bien dû rester à Lévis.  

Batince.  

19 avril (soir)

Ma première journée a été consacrée à des tâches pas très scientifiques mais bien utiles quand même. Je m’étais fait une longue éraflure à une cuisse en la frottant contre un ressort durant la nuit; je l’ai lavée avec de l’eau froide (avec toute la pluie qui tombe, c’est pas ce qui manque ici). Puis, à l’aide d’une fourchette,  j’ai réussi à replier et à enfoncer les ressorts rebelles à l’intérieur du sofa. Grand-Père m’a donné une toile dont j’ai fait un drap. Il s’est ensuite absenté une demi-heure et est revenu avec une brassée de petites branches d’épinettes dont il m’a fait un matelas. Je me suis recouché une heure; c’était déjà mieux.  

J’ai rangé mes affaires comme j’ai pu. Mes remèdes sous le divan,  mon linge sur une tablette,  mes timbres,  mes livres de sciences sociales, mes romans et mes Cahiers sur une autre (là,  j’ai eu encore une déception: je me suis aperçu que j’ai oublié mon dictionnaire,  c’est brillant).  Entre le divan et le mur,  j’ai trouvé une place pour mon atlas que j’ai eu en cadeau à Noël.  Ensuite, j’ai convaincu mon hôte de réparer ses fenêtres. Il est reparti et est revenu cette fois avec des morceaux de carton avec lesquels il a bouché quelques ouvertures. Finalement, il est allé derrière le camp chercher des rondins et a refait la provision de bois de poêle. Tout cela sans dire un mot; il est un peu bizarre,  je pense. Au moins, je vais passer la prochaine nuit au chaud.  

Mais deux grosses surprises m’attendaient encore. Premièrement,  il n’y a pas de toilettes dans la cambuse et pas d’eau au robinet.  L’eau potable vient d’une source qui se trouve vers le nord, à l’extérieur de la Réserve (l’Indien dit: la Cascade) et il faut la transporter dans des chaudières sur un demi-mille à peu près. Pour le reste, on fait ses besoins dehors tout simplement (comment font-ils l’hiver?). En plus, c’est l’autre surprise, il n’y a pas d’électricité. Je vais devoir lire et travailler le soir à la chandelle. Ça promet.  

Je me suis plongé un peu dans mes papiers, ai relu mon livret d’instructions.  Il faut que je fasse le recensement des familles de la Réserve avec leur généalogie et tous les liens de parenté, que je relève leurs activités quotidiennes, les loisirs des enfants et la composition des ménages (nucléaires, étendus, tout ça), en indiquant les relations entre leurs membres (?). Il faut aussi que je dresse le plan des habitations (c’est écrit: le plan « d’urbanisme» ). Enfin, à l’aide d’un long questionnaire, je dois conduire plusieurs entrevues avec les gens de la Réserve sur « leur genre de vie, leurs perceptions, leurs croyances ». Tout cela d’ici la fin de septembre; ce sera serré. Mais j’ai l’impression que les loisirs sont plutôt rares ici, j’aurai amplement de temps pour le travail et la bourse qu’on m’a remise va sûrement me suffire. En pensant à mes conditions de logement, je me dis que plus tôt j’aurai fini,  mieux ça vaudra.  

Je me demande bien pourquoi monsieur Laroque était si pressé de m’envoyer dans cette espèce de trou; je ne vois pas ce qui brûle ici. Il m’a prêté une couple de brochures pour me préparer et, deux jours après, je prenais le bateau. Normalement, je devrais être à l’Université à préparer mes examens de fin de session (la perspective de les reprendre à la fin de mon stage ne m’enchante pas beaucoup).  En plus,  comme les cours seront commencés quand je reviendrai, je vais devoir mettre les bouchées doubles.  Tout ce branle-bas pour une poignée d’Indiens qui s’en seraient bien passés! Mais je n’ai pas osé refuser.  Monsieur Laroque me disait que l’occasion était unique pour moi, que j’allais acquérir une précieuse « expérience de terrain »,  tout ça. Et puis, je ne voulais pas décevoir ma mère, passer pour un lâcheux.  

Je viens de préparer mon premier cahier de notes dans lequel je dois intégrer mes relevés d’enquête. Il me faut aussi rédiger ce « journal de bord », plus confidentiel, où on m’a bien dit de consigner toutes mes impressions, toutes les réflexions qui me viendraient,  « comme s’il s’adressait à un étranger»  (c’est un drôle d’exercice, mais bon, puisque monsieur Laroque l’a dit).  

Vers la fin de l’avant-midi, je me suis amusé un peu avec ma collection de timbres; j’ai dû expliquer à mon hôte ce que c’était,  il est resté bien perplexe.  En fait,  je n’ai pas apporté toute ma collection,  seulement une partie,  mais la plus belle,  celle qui concerne l’astronomie. Je suis content de l’avoir avec moi. Les heures n’ont pas l’air de couler vite ici (elles s’alignent sur le courant du Golfe?).

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