Un autre regard

Cousine du comédien-auteur Alexis Martin, conjointe du cinéaste Bernard Émond (La donation), Catherine Martin, scénariste et réalisatrice, signe des documentaires sensibles (Les dames du 9e, L’esprit des lieux) et des fictions inspirées (Mariages, Dans les villes). Ses films préfèrent les êtres plutôt que l’action, érigent une œuvre en dehors des modes. Comme le plus récent, Trois temps après la mort d’Anna, qui ne s’éteint pas quand les lumières se rallument dans la salle. Après la mort tragique de sa fille de 23 ans, une femme va se reconstruire auprès du fleuve et… d’un homme obligeant.

Catherine Martin signe des documentaires sensibles et des fictions inspirées
Photo : Jocelyn Michel

Vous ne traitez pas d’un sujet hop la joie. Comment vous est venue cette idée ?

– Cela a commencé par une image remontée de très loin, du temps où j’étais étu­diante en cinéma : une jeune femme étendue sur un lit avec une goutte de sang qui pend au bout d’un doigt. J’ai tout de suite imaginé que c’était une violoniste, puis j’ai pensé à la mère de cette fille assassinée. Le film parle de la douleur de perdre un enfant et de la souffrance tout court, mais de l’amour aussi, car c’est une histoire d’amour.

Votre film ne parle-t-il pas également de transmission, de filiation ?

– Ce thème traverse tous mes films : qu’est-ce qu’on laisse à nos enfants, que reste-t-il quand il n’y a plus de passé ? Combien de jeunes, aujour­d’hui, con­naissent le passé de leurs grands-parents ? C’est pourtant de là que l’on vient, par eux que le Québec s’est bâti.

Vos films courent les festivals, remportent des prix, mais rencontrent-ils tout le public qu’ils méritent ?

– C’est ma grande tristesse : que mes films ne restent pas assez longtemps à l’affiche pour épuiser leur potentiel de spectateurs.

Le cinéma que vous faites ne ressemble pas à celui qui enva­hit nos écrans.

– Le cinéma qui m’a nourrie est celui de Bergman, Bresson, Dreyer. Leurs films m’ont appris des choses sur la condition humaine et sur le cinéma. Le cinéma est un art, et l’art a des exigences. Les miennes sont hautes, même si je ne les atteins pas toujours. J’aime le cinéma qui me permet d’entrer dans un être. Pour y parvenir, il faut consentir à un autre rythme.

J’ai toujours dit et je continue de penser que je fais des films simples et concrets. C’est sûr qu’on n’est pas bombardé d’images quand on vient voir un de mes films. Je suis une contemplative, j’aime regarder un paysage. Mon cinéma s’en ressent, forcément.

Avoir Guylaine Tremblay au générique rend-il le film plus « vendeur » ?

– Je choisis les acteurs en fonction de leur être, de leur adéquation possible au personnage, de leur disponibilité à l’univers que je propose, et non pas en fonction de leur pouvoir commercial. Tant mieux si cela vient de surcroît. Bien sûr, on souhaite que le nom de Guylaine attire des spectateurs. Dans le rôle de Françoise, elle s’acquitte avec humilité et grâce de choses qu’elle n’avait jamais faites auparavant.

Vous croyez qu’on peut se guérir au contact de la nature ?

– C’est en tout cas ce que je veux montrer. Il faut vivre, malgré tout, conti­nuer à croire en la beauté du monde. J’ai tourné à Kamouraska, sur le bord du Saint-Laurent, parce que je crois que l’eau du fleuve coule dans nos veines.

Édouard (François Papineau) dit à Françoise : « Ce que je veux vraiment, c’est que ce que je fais ait un sens, aide à vivre. » C’est ce que vous cherchez avec vos films ?

– Bien sûr. On dit souvent que l’art est inutile, mais il est nécessaire à la vie.

NOTE : Trois temps après la mort d’Anna, qui devait prendre l’affiche le 23 avril, a été déprogrammé par le distributeur, « après une révision de la stratégie de marketing », et reporté à une date ultérieure.