Un Brecht, un Camus, un Mouawad

Photo : Lydia Pawelak

Brecht/Haentjens

Après le Théâtre du Nouveau Monde, en 2010, et le Trident à Québec, en 2011, revoici L’opéra de quat’sous de Brecht/Weill, à la manière de Brigitte Haentjens à la mise en scène, Jean Marc Dalpé à la traduction, Bernard Falaise à la direction musicale. Et quelles manières ! La metteure en scène prouve qu’il vaut la peine de se coller à une œuvre quand on a quelque chose à y apporter. À commencer par une transposition qui marche du feu de Dieu : nous ne sommes plus dans les bas-fonds londoniens, mais bien à Montréal en 1939 au moment de la visite du roi Georges VI.

Il faudrait nommer tout le monde, autant les équipes de création et de production que les musiciens et les interprètes. Dans la distribution, Sébastien Ricard (Macheath), Céline Bonnier (Jenny) et Marc Béland (le chef de police Brown) sont époustouflants de présence, de connivence et de « brechtisme », même si le mot n’existe pas. J’ai mis du temps à reconnaître Jacques Girard (Monsieur Peachum), transfiguré par la baguette Haentjens, et Ève Gadouas (Polly Peachum), mélange de grâce et de tempérament, m’a par moments rappelé sa grand-mère, Andrée Lachapelle.

Le spectacle vous tient sur le bout des fesses pendant 2 h 30 sans entracte.

Usine C, à Montréal, jusqu’au 18 février, 514 521-4493 ; Centre national des Arts, à Ottawa, du 28 février au 3 mars, 613 755-1111.

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Photo : Benoit Beaupré

Camus/Beaupré

En 1944, à Paris, pendant que Sartre présentait Huis clos au Vieux Colombier, Albert Camus répétait au Théâtre Hébertot,  avec Gérard Philipe, Caligula, qu’il écrivit à 23 ans et remania plusieurs fois. La pièce a beaucoup fait pour la renommée de Camus et pour celle de la pensée existentialiste. Alors éditorialiste du journal Combat, l’écrivain philosophe utilisait le théâtre pour faire entendre un discours. Dans Caligula, il fait la démonstration, par le biais d’un criminel fêlé et assoiffé d’absolu, que «les hommes meurent et [qu’]ils ne sont pas heureux».

Dans son Caligula (remix), que j’ai vu en 2010, le metteur en scène Marc Beaupré prend la pièce à bras-le-corps, la relit, l’éclaire, la fait résonner à tue-tête, la modernise en puisant chez les anciens – Platon, Virgile, Suétone – et chez Pascal Quignard, lui fait dégorger tout son jus. Audaces formelles, partis pris sonores, comédiens en fusion. Dans le rôle-titre, Emmanuel Schwartz est possédé. Et le public avec lui.

Le Gesù, à Montréal, du 15 au 17 février, 514 790-1245.



 

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Mouawad/Jane

Si je reste plutôt insensible au talent de comédienne de Jane Birkin, je ne mets nullement en doute la sincérité de son engagement, que ce soit aux côtés des étudiants de Sarajevo, du commandant Massoud, de Aung San Suu Kyi et du peuple birman, etc. Wajdi Mouawad et elle ne pouvaient que se rencontrer et connecter. Ils sont amis, me dit-on.

Écrite pour France Culture lors du 63e Festival d’Avignon, en 2009, année où Wajdi Mouawad fut artiste associé, La sentinelle se présente comme une lecture-spectacle à deux voix. « [C’] est un chant poétique fait de mots pour dire les maux de ceux qui sont morts sacrifiés et privés de leur dignité.» Si ça vous dit, c’est au Centre national des Arts, à Ottawa, un soir seulement, le 10 février, 613 755-1111.

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Le monde est petit tout de même : Emmanuel Schwartz a cofondé la compagnie Abé Carré Cé Carré avec Wajdi Mouawad ; Wajdi Mouawad a joué dans Caligula en 1993, dirigé par Brigitte Haentjens ; Brigitte Haentjens a déjà mis en scène L’opéra de quat’sous, en 1982, à Sudbury ; à Sudbury, il y a  sûrement quelqu’un qui a entendu Jane Birkin chanter Gainsbourg !