Un cœur rouge dans la glace

Extrait du recueil de nouvelles Un cœur rouge dans la glace, de Robert Lalonde, publié avec l’aimale autorisation des éditions Boréal .

Lisez l’article de Martine Desjardins et Pierre Cayouette

«Rien n’empêche de vivre comme la hantise de mourir. Rien ne rapproche de vivre comme la hantise de mourir.»

Les étudiants me regardent tous comme s’ils savaient. Que je me suis considérablement éloigné d’eux, de l’université, de l’automne, de moi-même. Je prononce des phrases — celles de Perros — qui devraient leur ouvrir grand les yeux mais ne les font pas même ciller.

Ils me dévisagent avec de grandes prunelles brusquement décolorées et font la moue. Ma femme est morte, j’ai soixante ans et j’essaie d’apprendre à écrire à des jeunes gens qui n’ont sur la vie que d’improbables hypothèses, qu’ils traduisent par des métaphores d’une innocence et d’un désespoir pareillement sans conséquence. La fenêtre est ouverte — c’est encore l’été, le beau temps continue pour ainsi dire tout seul, sans nous, sans moi — et je fixe la tête verte encore d’un arbre qui se balance doucement.

«C’est agréable de souffrir quand on a quelque chose à mordre…»

Mais je n’ai plus rien à mordre, je parle pour rien.

Je tente de me convaincre, tout comme Perros, qu’il y a des choses auxquelles on ne peut faire aucun mal:le ciel, l’eau, les arbres et les apprentis écrivains. Une étudiante me détaille, comme si j’étais ce père que peut- être elle n’a jamais connu et qui serait enfin revenu, non pour la reconnaître et l’aimer, mais pour achever définitivement de la désespérer. C’est une petite blonde, les cheveux en balai, dont une mèche ne cesse de retomber sur un œil vert et triste, un vert de ruisseau abandonné par le soleil et les enfants. À tout moment elle ouvre la bouche — comme si elle cherchait le premier mot d’une question primordiale, le trouvait, puis l’oubliait tout de suite — et aussitôt resserre les lèvres, paraît un moment bouder, me bouder, puis penche la tête sur l’épaule gauche et somnole. Elle se prénomme Corinne, comme cette vieille tante qui était venue se réfugier chez nous après avoir mis le feu à ses chaises de cuisine, «sans savoir pourquoi». Cette petite Corinne engourdie m’a remis trois pages assez belles et s’est refermée comme une huître dès que je lui ai fait part de mon appréciation. La nouvelle jeunesse s’ouvre difficilement et tout de suite se replie, gardant pour elle ses mystères.

Je bredouille, marmonne, enfile les affirmations joyeusement désabusées de Perros, en attendant la cloche. Quelques secondes avant qu’elle se mette à sonner pour me délivrer, la petite blonde ahurie lève la main. Je tends le menton vers elle et, d’une voix étonnamment grave, elle dit:

—Vous connaissez Virginia Woolf? Dans son journal elle écrit : «C’est à la fois sa démesure et sa petitesse qui rendent la vie possible.»

Je sursaute, et même tressaille. Si je connais Virginia Woolf? Depuis la mort d’Annie, elle ne me quitte plus. Comment cette belle enfant blonde et inquiète a- t-elle pu deviner ma nouvelle amitié avec la sage, la folle Anglaise?

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