Un dhal avec Emmanuel Bilodeau

Comme son idole René Lévesque, Emmanuel Bilodeau a été avocat puis journaliste. Ensuite, il est devenu comédien puis humoriste. Mais plutôt que premier ministre, il pourrait bien finir… boulanger.

Illustration : Paule Thibault pour L’actualité (à partir d’une photo de Carl Lessard)

Il s’est levé à l’heure des poules, ce qui explique — peut-être — sa tignasse en crête. « Ma blonde [Édith Cochrane] tourne de nuit, et la petite dernière [Adélaïde, quatre ans] a l’habitude de venir tôt dans notre lit. » 

Ça, c’est la version officielle. « J’étais incapable de me rendormir. Ça “spinnait” trop dans ma tête. » L’avenir d’Adélaïde, de ses deux frères ados et de sa grande sœur diplômée en théâtre en pleine pandémie ; la survie du français au Québec ; le sort de la planète : pour cet insomniaque de nature anxieuse, les raisons de se ronger les ongles dans sa résidence d’Outremont sont légion. « Ces temps-ci, la guerre en Ukraine m’obsède. Je m’imagine voler un F-18 et larguer une bombe sur le Kremlin. » Vous avez bien lu : Emmanuel Bilodeau, l’homme qui transpire l’humanité sans faire le moindre effort et à qui même un athée chichiteux donnerait le bon Dieu sans confession, couve des envies de meurtre. « Je ne suis pas fier d’avoir ce genre de pensées… »

Chassons-les. Vade retro, Poutine. Et ne t’avise pas de t’immiscer innocemment dans le menu des Jumeleurs. Drôle de menu, cela dit. Et drôle de restaurant… qui n’en est pas un.

Pourtant, il y a des tables et des chaises, une cuisine et un comptoir. Des employés portant tablier vont et viennent. Éclaircissements, s’il vous plaît. « C’est un organisme communautaire que je viens de découvrir. Et j’avais hâte de revenir. »

Les Jumeleurs a une mission, parfaitement détaillée sur son site Web : « contribuer à l’amélioration du pouvoir d’agir et des conditions de vie des personnes vivant avec une déficience intellectuelle, un trouble de l’apprentissage ou encore un trouble du spectre de l’autisme ». Encadrés et encouragés, ces jeunes « jumelés » cuisinent des plats qui sont ensuite congelés puis vendus pour une chanson. « Regarde-les, me souffle Emmanuel, ils sont tous autonomes. Ils sont hors du temps, de toute préoccupation de rentabilité ou de productivité. »

Il est midi, et aucun d’eux ne fait le service. Au contraire, ils s’assoient pour casser la croûte. Stéfania, la directrice générale, s’enquiert de nos choix — dhal et riz sauté avec tofu — et prépare du café. « Tu verras, ce n’est rien de raffiné, mais c’est bon. » Nous sommes les seuls clients. Les Jumeleurs, ce n’est qu’un comptoir. Se restaurer sur place en réchauffant sa barquette au micro-ondes est un privilège réservé à l’occasion aux bénévoles. Comme Emmanuel.

« Il y a un mois, on m’a demandé de leur donner un atelier de pain. »

Parenthèse. Le jour où le comédien a appris la boulange auprès d’un artisan des Laurentides, voilà déjà quelques années, il s’est passé quelque chose d’inattendu. « J’ai pogné de quoi. » Un grain de folie, probablement dans la farine. Depuis, il mélange, pétrit, enfourne, défourne, multiplie les miches maison, qu’il distribue aux amis nantis comme aux inconnus démunis. Un rituel qui apaise ses inquiétudes. Et un don de soi qui tranche sur l’ambiance morose et nourrit l’espoir d’un monde meilleur. Fin de la parenthèse.

« Ils m’écoutaient avec générosité et respect, poursuit Manu au sujet des “jumelés”. Ils riaient de toutes mes blagues. J’ai vécu deux heures très intenses, et je suis parti avec le motton. » Petite pause. « Ils sont juste dans l’amour. »

À fleur de peau comme il est, il doit l’avoir souvent, le motton. « J’ai tout pour être heureux, mais… je n’ai pas le bonheur facile. C’est un combat quotidien pour moi de vivre avec tout ce qui se passe. » Accro à l’info — il a été journaliste —, Emmanuel encaisse directement sur le plexus les mauvaises nouvelles d’où qu’elles viennent, d’Uvalde, au Texas, ou de Rouyn-Noranda, au Québec, son pays qui n’est pas un pays.

Il n’a jamais fait mystère de son engagement politique viscéral. Avoir joué René Lévesque dans deux téléséries coproduites par Radio-Canada et CBC (en 2006 et en 2008) l’a conforté dans ses convictions. « Unique, cette expérience d’incarner une personne que j’admirais démesurément », résume-t-il aujourd’hui. Stressante, aussi. « Je n’ai eu qu’un mois pour me préparer. Peu à peu, je devenais lui, je dormais avec lui. J’en ai fait des cauchemars. Puis je me suis décomplexé. Ce n’est pas très compliqué de me mettre dans sa peau. » Il lève l’épaule, penche la tête, agite une clope invisible. Une seconde de plus et il aurait fallu trouver un cendrier. « Après la diffusion du premier épisode, Lise Payette a téléphoné pour me féliciter. »

Ce rôle marquant à plus d’un titre l’a nimbé d’une sorte d’aura auprès du mouvement séparatiste. À l’hiver 2012, et à l’invitation de Pauline Marois, alors cheffe du Parti québécois, le comédien s’est joint au Comité sur la souveraineté. Ce groupe de réflexion réunissait 12 personnes, dont un constitutionnaliste, un négociateur commercial, deux députés et l’incontournable Paul Piché, seul autre artiste du lot. Emmanuel frayait avec le gratin, à tu et à toi avec Jean-François Lisée, reçu à la table de Pierre Karl Péladeau et Julie Snyder aux Îles-de-la-Madeleine…

« Sylvain Tanguay, le DG du PQ à l’époque, a passé deux heures chez moi à essayer de me convaincre de me présenter aux élections à la fin de cet été-là. » En vain. « J’aurais trop travaillé, j’aurais perdu ma blonde, mes enfants, j’aurais été incapable de bien dormir. Je n’aime pas la bataille, les attaques sournoises… » Élu minoritaire en septembre 2012, le PQ a vu le pouvoir lui échapper deux ans plus tard, et périclite depuis. Une triste débandade qu’Emmanuel regarde de loin. Son nom circule encore, paraît-il. « Récemment, quelqu’un du PQ m’a texté — pas une personne en autorité, pas Paul St-Pierre Plamondon — pour me dire : “Si tu veux, il y a plein de circonscriptions pour toi.” J’ai trouvé ça flatteur. Tous les partis cherchent des gens connus pour se donner de la crédibilité. »

« La souveraineté est un projet merveilleux pour le Québec. Malheureusement, des priorités ont pris le dessus dans ma vie, des enjeux extrêmement urgents à régler : l’environnement et la paix dans le monde. »

Emmanuel Bilodeau

Ils devront chercher ailleurs. Mais que René Lévesque repose en paix au cimetière Saint-Michel de Sillery : l’acteur qui a fait revivre le grand homme au petit écran croit toujours à la souveraineté. « C’est un projet merveilleux pour le Québec. Malheureusement, des priorités ont pris le dessus dans ma vie, des enjeux extrêmement urgents à régler : l’environnement et la paix dans le monde. »

Ce ne sont pas des vœux pieux. Ses bottines suivent ses babines. Elles l’ont mené à coups de pédale au restaurant-qui-n’en-est-pas-un, malgré la pluie. Végane depuis des lustres, adepte de la farine de grillons, de l’autosuffisance et des toilettes au compost, écolo avant l’heure où Greta Thunberg a vu le jour, il paie des amendes au lieu de tondre la pelouse devant sa demeure. Soit, le gars n’est pas parfait. « Je suis un être humain. Il m’arrive encore d’aller au Costco et j’adore ça, mais je ne renouvelle pas ma carte de membre cette année, c’est terminé, promis. » Ouais, ouais, ça reste à voir.

Surtout, il est de toutes les causes vertes, sociales ou culturelles. C’est à se demander où il a puisé l’énergie pour être Hamlet au TNM, recevoir un prix d’interprétation au festival de Locarno, en Suisse (pour le film Curling), et donner la réplique à Angelina Jolie (dans la production hollywoodienne Taking Lives). Au fil des saisons et des prises de conscience, Emmanuel Bilodeau a porté la parole (courte liste) de la Journée de l’air pur, du Programme d’économie d’eau potable, de l’événement En ville sans ma voiture, de l’histoire des écocentres de la MRC de La Rivière-du-Nord, du Festival Go vélo Montréal, du Collectif pour une forêt durable, des Rendez-vous de la Francophonie, de la Semaine des bibliothèques publiques et des cartes-repas du magazine L’Itinéraire.

Artiste engagé, mais acteur qu’on engage peu. Les « traversées du désert », communes dans ce métier de pigiste, ne sont quasiment jamais abordées en entrevue. L’étiquette « has been » est si vite accolée. Lui ne se défile pas. « Depuis des années, les offres pour jouer se font rares, même pour auditionner. » Sans pathos ni amertume, il s’interroge : « Ai-je été trop porte-parole ? Trop associé à un parti politique ? Suis-je devenu pourri comme comédien ? Si j’étais beau et bâti comme Harrison Ford ou Claude Legault, le téléphone sonnerait-il plus souvent ? Je suis singulier avec une face particulière. J’ai déjà été beau, des filles me l’ont dit. » En début de carrière, Janette Bertrand lui a dit autre chose avec un grand tact : « Emmanuel, tu aurais plus de rôles si tu te faisais refaire le nez. » « Il a été cassé d’un coup de batte de baseball quand j’avais quatre ans. Un jour, j’ai demandé à un médecin : “Devrais-je le faire réparer ?” Au fond, je m’en crisse, de mon nez. »

Néanmoins, si l’acteur est en entracte, l’humoriste, lui, ne chôme pas. Il doit cette nouvelle carrière aux Rendez-vous du cinéma québécois (rebaptisés depuis Rendez-vous Québec Cinéma), dont il était — surprise ! — le porte-parole en 2011. « J’ai écrit un discours qui a fait rire tout le monde. » Il y a eu un déclic. « Enfant, mon plus grand défi était de faire rire mes 11 frères et sœurs. À l’école de théâtre, je faisais tout le temps des blagues, jusqu’à déranger les professeurs. Ça fait partie de moi. » Le prix du meilleur numéro (percutant et accessible sur YouTube, intitulé Le discours politique) au festival Juste pour rire la même année l’a convaincu d’y aller. Juste pour voir. Juste pour dire : j’ai osé.

En 2014, à 50 ans, celui qui se décrit comme « un bafouilleur professionnel » et « le plus vieil humoriste débutant au Québec » lançait le One Manu Show, soutenu par les Productions J et mis en scène par Édith Cochrane. Son terrain de jeu principal : la famille. Celle où Emmanuel est le dernier-né, fruit non désiré d’un ovule et d’un spermatozoïde sympathique et spasmodique qu’il recrée avec enthousiasme. Celle où son père traducteur à Ottawa avait peur de tout (tiens, tiens), notamment que sa tribu « dionesque » ne perde sa langue et sa culture (d’où un déménagement à Québec). Et celle, très soudée, qu’il a construite à partir de deux unions (la première avec la comédienne Monique Spaziani).

« Enfant, mon plus grand défi était de faire rire mes 11 frères et sœurs. À l’école de théâtre, je faisais tout le temps des blagues, jusqu’à déranger les professeurs. Ça fait partie de moi. »

Emmanuel Bilodeau

Après plus de 200 représentations étalées sur quatre ans, le novice quinquagénaire a fait le constat suivant : contrairement aux rumeurs, les humoristes ne roulent pas tous sur l’or. « Les coûts de production étaient élevés, avec beaucoup de promotion et une équipe technique. Je ne fais pas de grosses salles. J’ai dû gagner 40 000 dollars par année. » Avec Manu Bilodeux dans le pétrin, qu’il rode depuis l’automne dernier, il a opté pour la simplicité volontaire et l’autoproduction. Il a mis la main à la pâte partout, sur l’affiche (nez enfariné et miche sur la hanche) et sur scène. Comprendre : il boulange devant public. Et ça lève, dit-on, chaque soir.

Le pain, toujours. Et de plus en plus. « Venir aux Jumeleurs va peut-être m’encourager à ouvrir une boulangerie communautaire et à m’impliquer encore plus, même à quitter le métier. Donner apporte le bonheur. Plus tu donnes, plus tu reçois. Les études le disent depuis longtemps : c’est la seule façon de vieillir heureux. J’ai failli pleurer tout le long que j’étais ici. J’étais tellement bien, et c’est vers ça que je devrais tendre. Être bien. »

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