Un goût de terroir

Dans son cinquième roman, Michel Houellebecq délaisse les sujets polémiques et se demande si l’avenir économique de la France ne résiderait pas dans son arrière-pays…

Un goût de terroir
Photo : BALTEL/SIPA

Avec l’épuisement des ressources naturelles, la délocali­sation des emplois et le déclin de l’industrie manufacturière, les pays occidentaux devront-ils bientôt compter sur le tourisme pour assurer leur survie ? On comprend pourquoi cette question touche l’écrivain français Michel Houellebecq : sa patrie est, depuis 20 ans, la première destination touristique au monde – très loin devant l’Espagne et les États-Unis. Son nouveau roman, La carte et le territoire (en lire un extrait >>), observe de près comment le libéralisme redessine la géographie « en fonction des attentes de la clientèle ».

Jed Martin est un artiste plasticien qui, comme tout héros houellebecquien, a un peu perdu de son âme. Désengagé, se définissant avant tout comme consommateur et comme téléspectateur, il s’est fait un nom en photographiant des articles de quincaillerie et des cartes Michelin, professant que « la carte est plus intéressante que le territoire ». Désirant rendre hommage au travail humain, il s’est ensuite mis à peindre des portraits d’assistantes de télémaintenance et de grands industriels. Sa vie prend un tout autre tour­nant quand il choisit comme sujet… l’écrivain Michel Houellebecq.

On ne pourra pas accuser ici l’auteur de verser dans le narcissisme : la caricature qu’il trace de lui-même est loin d’être flatteuse. Houellebecq le personnage est un « débris torturé » qui vit en Irlande, passe ses hivers en Thaïlande et boit du vin argentin. Oisif, dépressif, malpropre (son lit est jonché de biscottes et de mortadelle, maculé de brû­lures de cigarettes), il emploie des mots désuets, enfantins, il prononce des jugements à l’emporte-pièce (« Picasso c’est laid », sa peinture est « un barbouillage priapique », la presse est « d’une stupidité et d’un conformisme insupportables »), il rêve d’un « hypermarché total, qui recouvri­rait l’ensemble des besoins humains ».

L’artiste et son modèle sentent pourtant que la France a perdu quelque chose en passant de la tradition à la modernité. Ils déplorent la disparition de 80 % des cafés, ils ont conscience que les artistes sont devenus des produits culturels et, comme tels, voués à l’obsolescence. Cédant à « la magie du terroir », ils vont tous deux s’installer à la campagne, dans leurs maisons ancestrales respectives : Jed Martin dans la Creuse, Houellebecq dans un village du Loiret où « on ne plaisantait pas avec le patrimoine ». À la recherche de son enfance perdue, l’écrivain se fait baptiser, se met au chablis et au pot-au-feu, ne lit plus que des écrivains morts. Il ira bientôt rejoindre ces derniers quand il se fera arranger le portrait de façon macabre par un tueur en série, car « à la campagne, contrairement aux apparences, on pouvait s’attendre à tout et fréquemment au pire ».

Michel Houellebecq est-il réellement nostalgique de la vieille France, avec sa gastronomie à l’ancienne et son art du bien-recevoir ? Croit-il, comme Jed Martin, que « la modernité était peut-être une erreur » ? Se réjouit-il de voir les anciennes usines trans­formées en musées et les forêts reprendre du terrain ? Fidèle à son habitude, Houellebecq cultive l’ambiguïté, préférant l’observation à la critique sociale. On sent tout de même poindre le satiriste quand il annonce la fin de l’âge industriel, la France tirant habilement son épingle du jeu grâce à l’agriculture et au tourisme (y compris le tourisme sexuel). La nouvelle génération, prédit-il, sera « davantage conservatrice, davantage respectueuse de l’argent et des hiérarchies sociales établies que toutes celles qui l’avaient précédée ». Quant aux artistes, il ne leur restera qu’à méditer « sur le caractère périssable et transitoire de toute industrie humaine »…

 

ET ENCORE…

Michel Houellebecq (né Michel Thomas) a été élevé par sa grand-mère, dont il a pris le nom pour mieux renier ses parents. Dans Les particules élémentaires, il a dressé un portrait au vitriol de sa mère, qui lui répliquera en publiant ses mémoires corrosifs. Ses propos sur l’islam (« la religion la plus con ») lui ont valu des ennuis judiciaires. Il s’est déjà endormi durant une entrevue à la télé. Son excuse : la question était trop longue. Il a réalisé un film, tiré de son roman La possibilité d’une île, qui a connu un échec retentissant. Après avoir passé plusieurs années en Irlande, il réside maintenant dans un parc naturel du sud de l’Espagne.

 

La carte et le territoire, par Michel Houellebecq, Flammarion, 432 p., 34,95 $.

 

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