Un long jogging avec Haruki Murakami

Envie de lire une œuvre qui vous captivera pendant bien des heures ? Avec ses romans Chroniques de l’oiseau à ressort, IQ84 et Kafka sur le rivage, l’auteur japonais Haruki Murakami vous promet de longs moments d’évasion.

Eugene Hoshiko / La Presse Canadienne / montage : L’actualité

L’auteur a publié Et moi, je lis toujours (2022), L’entre-deux-mondes (2019) et Dans l’intimité du pouvoir (2016), le journal de son mandat auprès de la première ministre Pauline Marois à titre de directeur de cabinet adjoint. Il a travaillé dans les communications et la publicité, le milieu de la politique, puis celui des technologies chez Behaviour Interactif.

Je cours et je pense à autre chose. C’est un peu l’esprit qu’a voulu transmettre Haruki Murakami dans son Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, publié il y a quelques années. L’une des idées qu’il y développe est que toute activité que l’on fait longuement devient contemplative. Une sorte de méditation. C’est un auteur qui prend son temps. On comprend mieux pourquoi il publie des romans aussi volumineux, qui obligent le lecteur à passer quelques semaines en sa compagnie…

L’auteur japonais croit au travail, à la concentration, à l’importance de la durée. De s’inscrire dans la durée. La lecture nous inscrit dans la durée. Souvent, ce que l’on veut raconter s’avère être « une histoire plus longue qu’il n’y paraît au premier abord », dit-il dans Chroniques de l’oiseau à ressort, l’un de ses plus beaux romans. C’est qu’avec Murakami, les choses ne sont jamais ce qu’elles semblent. « Pour ne penser à rien, il faut penser à des tas de choses », écrit le romancier. L’inverse est aussi vrai.

En lisant Murakami, on se sent comme avec Philippe Delerm à New York. On a l’impression de visiter des lieux familiers, de côtoyer des gens que l’on a déjà vus, de ressentir des choses que l’on a déjà vécues. L’auteur a beau vivre et écrire à l’autre bout du monde — Murakami aura habité quelques années aux États-Unis, mais il est de retour dans son pays natal depuis le milieu des années 1990 —, on est happé par ses histoires comme si elles étaient les nôtres. « Puis-je vous faire remarquer, écrit-il dans Chroniques de l’oiseau à ressort, que chaque chose est à la fois très compliquée et très simple. C’est une règle fondamentale qui régit ce monde. » On le reconnaît bien. Car, disons-le, la simplicité est toujours un leurre chez Murakami.

Il est né juste après la Seconde Guerre mondiale, en 1949. Le Japon n’était pas encore remis du choc nucléaire qui y mit le point final. Il a d’abord tenu un petit bar de jazz à Tokyo avant de commencer à écrire, autour de 30 ans. Dans un article du New Yorker publié en 2008, peu après la parution d’Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, il racontait qu’il court quotidiennement depuis 1982, s’étant mis à la course à peu près au même moment où il avait décidé de se consacrer à l’écriture. 

Comme John Irving, qu’il a d’ailleurs traduit en japonais, il croit à l’importance de combiner travail et forme physique. Il a connu son premier succès en 1987 avec La ballade de l’impossible, vendu à plus de deux millions d’exemplaires, alors que son premier roman a été publié en 1979. Amateur de baseball, il se couche tôt et se lève avec le soleil. Éternel prétendant au prix Nobel de littérature, comme Joyce Carol Oates, il est l’un des écrivains japonais les plus lus dans le monde.

Un univers unique

Avec son univers à la fois poétique et magique — ponctué de surréalisme et de fantastique —, Murakami est toujours quelque part à côté de la réalité, ou de la normalité. Parfois plus près du journalisme ou de l’essai dans des livres comme celui sur le jogging ou Underground, sur l’attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo, c’est par ses romans qu’il réussit à s’imposer comme l’un des auteurs les plus étonnants de notre temps. Humour, mélancolie, difficulté de dire ce que l’on ressent ; ses personnages sont toujours un peu décalés, détachés, ont une sexualité confuse et un regard à la fois enfantin et acéré sur le monde. J’oubliais : Murakami est aussi le traducteur de F. Scott Fitzgerald. Peut-on être un mauvais écrivain lorsqu’on a traduit Fitz ?

Au tout début de 1Q84, immense roman-monde, il affirme que l’une des plus grandes leçons que l’histoire nous apprend, c’est qu’on ne sait jamais ce qui s’en vient. Dans la vie, il arrive des choses auxquelles on ne s’attend pas. Et parfois, on doit retourner au point de départ. « Tu ne crois pas qu’il y a un angle mort fatal dans ton esprit ? » demande-t-on au personnage principal de Chroniques de l’oiseau à ressort. « Tout en ce monde est constamment en mouvement », écrit l’auteur dans Kafka sur le rivage. « Tout est fluide, tout est transitoire. »

Charge politique

La littérature et la politique ne sont jamais bien loin l’une de l’autre. Les romans de Murakami sont traversés par sa lecture de l’évolution de la société japonaise d’après-guerre. Dans Chroniques de l’oiseau à ressort, il s’intéresse à la perte de ce qu’il appelle le « principe commun ». Il fait référence à la perte de repères dans nos sociétés et dans nos vies. Selon lui, il arrivera un moment où l’on sera complètement perdu. « Ce que tout le monde s’accordait à trouver évident jusqu’alors, ce qui n’avait jamais soulevé le moindre doute, ne sera plus normal pour personne, et perdra toute légitimité », écrit Murakami. « Il faut bien nous rendre compte que ce qui rend indispensable et urgent l’établissement d’un nouveau “principe commun”, c’est tout simplement la disparition totale et imminente de tout principe commun. »

Murakami rappelle de mille façons que peu de gens recherchent la vérité. Tout son travail se trouve à la jonction du vrai et du faux. Ce qui est possible, impossible. Parfois, l’impossible arrive. Sait-on vraiment ce qui est vrai ? Murakami nous invite à repenser les frontières du réel. Notre rapport au fantastique. Parfois, on se dit : ça, c’était inimaginable. C’est là que Murakami travaille.

Dans des livres comme Chroniques de l’oiseau à ressort, il parvient à nous faire croire que l’impensable fait aussi partie des choses qui peuvent arriver. Dans Kafka sur le rivage, il écrit : « Il est interdit de fermer les yeux. Ça n’arrange rien, de toute façon, et n’efface pas ce qui est en train de se passer. » Dans Chroniques de l’oiseau à ressort, il note avec justesse que les bonnes nouvelles sont souvent annoncées à mi-voix. Je pense à Microfictions 2022, de Régis Jauffret. À partir d’une chose anodine, toute la vie peut changer — thème que Jauffret exploite à plus soif. On se retrouve sur une nouvelle voie, comme les wagons dans une gare de triage.

Murakami explore aussi la question du bien et du mal. Ce ne sont pas pour lui des concepts rigides. On peut passer de l’un à l’autre en une fraction de seconde, comme on le voit d’ailleurs chez Jauffret. C’est également la façon dont Dostoïevski dépeint le monde dans des livres comme Les frères Karamazov. Le bien et le mal s’échangent constamment les rôles, en quelque sorte. Ce qui compte, c’est de maintenir l’équilibre. « C’est l’équilibre lui-même qui est le bien », écrit Murakami. Il fait l’éloge des retournements de situation, des développements inattendus. « Il n’y a qu’une sorte de bonheur, mais le malheur prend mille formes différentes, », note-t-il dans Kafka sur le rivage. « Comme dit Tolstoï, le bonheur est une allégorie, le malheur est une histoire. »

Il y a plusieurs références à Ernest Hemingway dans l’œuvre de Murakami. Dans Kafka sur le rivage, où l’on trouve un vieil homme et un chat qui parle, il est bien difficile de ne pas penser à Hemingway et ses dizaines de chats dans sa villa cubaine. Dans Chroniques de l’oiseau à ressort, Murakami raconte une scène de L’adieu aux armes qui l’avait marqué par « son intense réalisme ». C’est vrai qu’Hemingway cherche toujours à faire plus vrai que vrai. Ce que démontre le travail de Murakami, c’est qu’il existe plusieurs chemins en littérature pour cerner ce que l’on appelle la vérité. « Mais, après tout, la question n’est pas de savoir ce qui est vrai », écrit-il. « La question est de savoir quelle réalité tu choisis, et laquelle je prends, moi. »

Les souvenirs

« L’histoire est faite à partir de notre mémoire individuelle et de notre mémoire collective. Les deux sont intimement liées. L’histoire, c’est notre mémoire collective. Si notre histoire nous est enlevée, si elle est réécrite, nous perdons la capacité de nous comprendre nous-mêmes », soutient Murakami dans IQ84, l’un de ses trois grands romans, avec Chroniques de l’oiseau à ressort et Kafka sur le rivage. « Nous perdons tous sans cesse des choses qui nous sont précieuses », mentionne-t-il dans Kafka sur le rivage. « Des occasions précieuses, des possibilités, des sentiments qu’on ne pourra pas retrouver. C’est aussi cela vivre. » On doit vivre avec ça. Faire le tri. On n’est pas obligé de porter en nous tous nos souvenirs, comme le rappelait justement Jane Austen. C’est comme s’il y avait en nous une sorte de bibliothèque « pour connaître précisément ce qu’il y a dans nos cœurs », écrit Murakami. « Il faut aussi balayer cette pièce, l’aérer, changer l’eau des fleurs. En d’autres termes, tu devras vivre dans ta propre bibliothèque. »

« Tout comme les gens, la mémoire et les souvenirs vieillissent eux aussi. Mais certains souvenirs ne vieillissent jamais », dit-il dans Chroniques de l’oiseau à ressort. Dans Kafka sur le rivage, il note que « les souvenirs, c’est quelque chose qui vous réchauffe de l’intérieur. Et qui vous déchire violemment le cœur en même temps ». Il écrit également : « Dans l’immensité du monde, tu ne vois nulle part d’espace pour toi — un espace minuscule te suffirait, pourtant. » Comme il est vrai que si on n’a pas été aimé, on n’a pas d’endroit où retourner. Dans Kafka sur le rivage, on peut aussi lire : « La bataille qui mettra fin à toutes les batailles n’existe pas. »

« Que recherchons-nous ? Telle est l’unique question », écrit l’auteur dans Chroniques de l’oiseau à ressort. « Tous les êtres humains naissent avec une chose différente au centre de leur existence. Puis cette chose, quelle qu’elle soit, devient source de chaleur, et remonte à la surface », écrit-il encore. Murakami racontait qu’à ses débuts, il n’avait pas l’ambition de devenir un romancier, seulement celle d’écrire un roman. C’est un peu ça, le style murakamien : annoncer peu et tant révéler. « Quand on parle de l’essence, cela ressemble souvent à des généralités », affirme-t-il dans Chroniques de l’oiseau à ressort.

Je referme un Murakami et je pars pour une longue course, question de penser un peu à ça et beaucoup à autre chose. Se laisser porter par l’écriture de Murakami, juste ça.

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