Un melon mythique !

Il a jadis fait le bonheur de la bourgeoisie américaine. Peut-on le ressusciter ?

Photo : collection privée
Photo : collection privée

Une tranche de melon aussi chère qu’un steak ? De riches Américains n’hésitaient pas à payer au prix fort, à la fin du XIXe siècle, le privilège de déguster le fameux melon de Montréal !

Cultivé dans des champs où se situe aujourd’hui l’autoroute Décarie, le melon, à saveur de muscade unique, a longtemps été un fleuron de Montréal. Puis, il a été remplacé par des variétés moins fragiles, moins grosses aussi.

Depuis quelques années, toutefois, des semenciers tentent de réintroduire des variétés dites patrimoniales de fruits et de légumes. Parmi elles, le fameux melon de Montréal, dont on a trouvé des semences en Ohio. Mais l’organisme Slow Food, qui l’a inscrit sur la liste de son Arche du goût — des aliments à protéger à l’échelle mondiale —, se demande s’il n’est pas en train d’entretenir un mythe.

Photo : Slow Food Canada
Photo : Slow Food Canada

L’histoire de ce melon est intimement liée à celle de Montréal. Des sources avancent qu’il aurait été cultivé par les Jésuites dès 1684, d’autres par le père Barthélémy Décarie vers 1870. Produit principalement par les familles Gorman et Décarie, le melon de Montréal est exporté, à la fin du XIXe siècle, dans des hôtels de la cote est américaine, où il se vend jusqu’à 1,50 $ pour une seule tranche, une fortune à l’époque. Il est si fragile qu’on doit le transporter dans des paniers d’osier fabriqués à cet effet.

Au cours des années 1950, le fruit à la chair vert pâle et au goût épicé perd en popularité : sa taille — il pouvait atteindre sept kilos ! — et l’arrivée de nouvelles espèces à chair orangée le rendent difficile à vendre, explique Ken Taylor, fermier spécialisé dans les cultures patrimoniales.

On en perd ensuite toute trace. Jusqu’à ce que, dans les années 1990, des journalistes du quotidien The Gazette, Barry Lazar, puis Mark Abley, s’intéressent à son histoire. Ce dernier retrouvera des graines dans une banque de semences de l’Ohio et les remettra à Ken Taylor, qui les cultivera. Avec un certain succès, si ce n’est la taille plus petite des fruits.

Au milieu des années 2000, François Lebel, horticulteur amateur, obtient des semences de Ken Taylor. Il constate que la forme des fruits qu’il récolte varie beaucoup. Probablement parce que le melon, aux États-Unis, a été cultivé à côté d’autres variétés.

Photo : collection privée

Devenu directeur de l’organisme de préservation Semences du Patrimoine, François Lebel entend parler de Debra Aubin, dont le grand-père a cultivé le fameux melon dans les années 1930. « Quand Ken Taylor a recommencé à en faire pousser, mon père, Fred, est allé lui prêter main-forte, explique-t-elle. En récompense, il a reçu une partie des graines obtenues. Il avait envie de retrouver le goût de son enfance. »

De 1998 jusqu’à sa mort, en 2003, Fred Aubin sélectionne les graines les plus prometteuses. Il a fini par retrouver « son » melon de Montréal, assure sa fille. Après le décès de son père, Debra reprend le flambeau et cultive le melon dans sa cour, à Beaconsfield, dans l’ouest de l’île. En 2007, elle remet une partie des graines récoltées à François Lebel. Au dire de ce dernier, cette fois est la bonne : il s’agit d’une souche stable.

Slow Food Montréal, qui depuis trois ans tentait sans succès d’en faire pousser, reprendra l’aventure cet été avec les graines Aubin. « Nous n’avions pas de témoignage d’une personne ayant connu le melon à l’époque. Maintenant, nous l’avons », dit Bobby Grégoire, président de l’organisme.

Certains écrits signalent que le secret des melons de Montréal résidait… dans le fumier de cheval qui servait d’engrais. Ironie de la chose, c’est une autoroute qui a remplacé les terres où ils poussaient !

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Pour la survie de l’espèce

Semences du Patrimoine, dont la banque compte des graines du melon Aubin, est à la recherche d’horticulteurs expérimentés à qui confier la culture du melon et la production de semences. L’organisme pourra ensuite les offrir de nouveau au public.