Un moineau rare

Il chante les atlas, les oiseaux, le système métrique et les porcs-épics « sympa-sympa-sympatiques ». Et il vole d’un succès à l’autre. Heureusement, Damien Robitaille sait aussi atterrir !

L’été est arrivé et Damien Robitaille tombe des nues. Il vient de s’apercevoir qu’il n’a aucun vêtement léger dans sa garde-robe. « J’ai juste ça ! » dit-il avec son accent ontarien, en tirant sur le bas de son t-shirt jaune et vert pelouse. Pris par tous les spectacles qu’il vient de donner un peu partout au Canada et en Europe, il n’a pas eu le temps d’aller magasiner. Il a aussi été trop occupé pour s’acheter des meubles à lui quand son ex-blonde est partie en emportant les siens, il y a plusieurs mois. Si bien que l’appartement du Plateau où le chanteur vit depuis trois ans, à quelques pas du mont Royal, est quasi vide. Par terre, les moutons de poussière font le party ! « Ces derniers temps, toute ma vie a été comme “ pitchée en l’air, dit-il en faisant voleter ses mains. Il faut que je me retrouve. »

Tu parles ! Hier encore, Damien Robitaille était un petit gars de la campagne qui n’était presque jamais sorti de l’Ontario. Il habitait Lafontaine, bourgade francophone sur les rives enchanteresses de la baie Georgienne. Il travaillait comme pompiste dans une station-service, allait marcher en forêt et était plutôt heureux. Mais le petit gars avait un rêve, celui de monter sur scène avec ses chansons. Après une année universitaire en piano classique, il a abandonné et a enregistré un album indépendant qui a tourné à la radio communautaire de son patelin. Puis, tout s’est enchaîné très vite : les festivals, les concours, l’École nationale de la chanson de Granby, un vrai album, une tournée. Sans oublier que c’est lui qui a composé la musique de la chanson-titre du récent disque country d’Isabelle Boulay, De retour à la source.

Damien Robitaille n’est pas un moineau facile à décrire. Imaginez un homme de 26 ans aux cheveux noirs, mal rasé, qui combat sa timidité en n’arrêtant jamais de gesticuler. Un gars dont le français n’est pas la première langue et qui, quand il le parle, hésite, trébuche, bégaie, se reprend. Un artiste qui, avec sa musique folk, country, grunge, piano mécanique, vous emmène dans un univers complètement farfelu, à mi-chemin de ceux de Thomas Fersen et des Trois Accords. Ses chansons parlent de porcs-épics « sympa-sympa-sympathiques », du système métrique, des oiseaux ; elles expliquent que la Terre n’est pas ronde, mais mince et « repliable »… dans les atlas ! Elles portent sur le monde un regard nouveau, surprenant.

Laurent Saulnier, vice-président à la programmation des FrancoFolies de Montréal, a vu Damien Robitaille pour la première fois au Festival de la chanson de Granby, en 2004. En l’apercevant, il s’est posé la question que beaucoup se posent : « Coudon, il est-tu normal, ce gars-là ? » Le chanteur avait l’air déconnecté, un peu à la manière de Jean Leloup à ses débuts, explique Laurent Saulnier, qui, avant la fin de la soirée, était devenu son plus grand admirateur ! « Ça fait des années que j’assiste aux concours de chanson, dit-il. Je n’ai jamais, jamais vu quelqu’un d’une telle originalité. Il est différent de tout ce qui se fait aujourd’hui et de tout ce qui s’est fait avant. »

C’est à ce festival que Damien Robitaille a remporté presque tous les prix, dont celui de la meilleure présence sur scène. Six mois plus tard, à Montréal, il était le grand gagnant des Francouvertes, un autre concours pour la relève musicale. Ce soir-là, il n’a pas pu s’attarder à fêter sa victoire, car il devait se lever à 4 h le lendemain pour aller astiquer la scène et les gradins du Théâtre de Quat’Sous, où il était concierge ! Pendant qu’il balayait la poussière, la rumeur de son talent se répandait dans les coulisses de l’industrie du disque… La prestigieuse maison Audiogram l’a bientôt recruté et a lancé, en octobre 2006, L’homme qui me ressemble — un album que tous les critiques ont aimé.

Le plus difficile pour Damien, dans cette ascension rapide, a été de s’adapter à la vie à Montréal. Marchant les mains dans les poches rue Marie-Anne, il regarde les maisons colorées entassées les unes sur les autres et les arbres maigrichons. « C’est juste dans la dernière année que j’ai commencé à me sentir chez nous ici », dit-il en soulevant un peu sa casquette de garagiste. Enfin, il a trouvé des « spots » où il se sent bien, quelques brasseries où il n’y a pas trop de monde. Et puis, son meilleur ami de Lafontaine, celui avec qui il jouait au hockey à huit ans, est récemment arrivé en ville. Damien lui a refilé son emploi de concierge au Quat’Sous.

Au parc du Portugal, il s’assoit sur un banc, à l’ombre d’un arbre lourd de bourgeons. Des dizaines de pigeons viennent s’ébrouer autour de lui, en quête de miettes de pain. « J’ai grandi dans une maison entourée de champs, dit-il. J’avais peur d’aller en ville ! » Né d’un père francophone et d’une mère anglophone, il a quatre frères et sœurs. Le petit Damien a aussi un grand-père fantastique, qui l’emmène sur son tracteur et lui apprend tout sur les oiseaux. Il est très tôt capable de distinguer les différentes espèces de parulines, par exemple.

« Ça m’a toujours surprise, parce qu’il est daltonien », confie sa mère, Élise Robitaille, qui se souvient de Damien comme d’un petit garçon extrêmement timide. Elle possède un enregistrement vidéo où on le voit sur scène, lors d’un spectacle de 1re année. « Il était complètement gelé, il ne pouvait même pas bouger ! » dit-elle. Le petit garçon à lunettes aimait passer du temps seul, absorbé dans des casse-tête, et il collectionnait les drapeaux de tous les pays du monde, qu’il pouvait facilement identifier dès l’âge de sept ans. Quand, vers la fin de l’adolescence, il a annoncé à sa mère qu’il voulait faire carrière dans la chanson, elle s’est dit en son for intérieur : quel rêve farfelu ! Mais la maman n’avait peut-être pas constaté à quel point, en quelques années, son fiston s’était métamorphosé…

Damien avait 13 ans quand son père, Robert Robitaille, boute-en-train, extraverti, musicien et animateur de soirées, est décédé d’un cancer de l’estomac, laissant sa famille ébranlée comme par un grand séisme. « C’est à ce moment-là qu’il s’est sérieusement lancé dans la musique, raconte sa mère. Après quelques années de leçons de piano, il a appris tout seul le grand répertoire : Bach, Mozart, Beethoven, Chopin… »

C’est là aussi que la religion est devenue importante pour lui. La famille Robitaille, qui avait toujours été catholique pratiquante, se tourne vers une Église protestante évangélique pour faire face à son chagrin à la suite de la mort du père. Élise Robitaille deviendra même pasteure de cette Église ! « Je ne sais pas comment on a changé de religion, dit Damien avec un haussement d’épaules. Je ne me souviens plus. Je ne pense pas souvent à ça. » Toujours est-il qu’à 15 ans, l’âge où d’autres découvrent les beuveries, il devient born-again Christian. Dans son sous-sol, il lit la Bible et compose des mélodies mélancoliques. C’est ainsi que naîtra la première mouture d’« Astronaute », « la plus troublante, la plus chamboulante de ses chansons », selon Sylvain Cormier, du Devoir. La plus religieuse aussi, quand on lit entre les lignes.

Le professeur de musique Neil Lefaive a été aux premières loges de la transformation qui s’opérait en lui. Damien était en 11e année (5e secondaire) à l’école Le Caron, de Penetanguishene, quand il est allé voir son prof pour lui dire qu’il désirait entrer à l’université en musique et peut-être même faire une carrière dans ce domaine. « Il avait du talent », se rappelle le professeur, qui est aussi musicien professionnel et qui l’aidera à réaliser son premier album. « Il était très créatif, très sensible. Tu le mettais au piano et il pouvait jouer n’importe quoi. Mais son français était pas mal pauvre. Et il était si gêné ! »

Neil Lefaive lui suggère de s’impliquer dans les activités parascolaires pour se débarrasser de sa timidité. Damien Robitaille décide alors de se présenter comme président du conseil des élèves. Terrifié d’ouvrir la bouche lors de son premier discours de campagne, il fait parler son chapeau comme si c’était une marionnette. Il remporte l’élection ! « Mais il y avait personne d’autre qui s’est présenté », précise Damien dans son français encore imparfait. N’empêche, il devient le gars qui annonce les anniversaires et les activités spéciales devant les 220 élèves de l’école. Et il découvre qu’il a le don de capter l’attention et de faire rire. Il a hérité du charisme de son père.

Son père. C’est un peu pour se rapprocher de lui que Damien s’intéresse tout d’un coup à la langue française. À l’époque, il la massacre plus qu’il ne la parle. Pour lui, c’est la langue de l’école, donc la langue « pas cool ». Mais soudain, elle lui fait du charme. « Si j’entendais des vieux parler français au centre d’achats, j’avais envie d’aller jaser avec eux », dit-il en replaçant une mèche de ses cheveux. « Il y a quelque chose qui me touchait dans le fait que c’était une langue minoritaire, qu’il fallait se battre pour elle. »

Bientôt, il découvre Gainsbourg, Brassens, Vigneault… Au fond de lui, il prend une décision : comme eux, c’est en français qu’il chantera. Le pari ne manque pas d’audace. Damien le relèvera avec brio, en ayant l’intelligence de rester fidèle à lui-même. « J’ai toujours été conscient que j’avais une façon un peu différente de voir le monde », dit-il. D’instinct, il comprend aussi que son air brouillon et sa façon rigolote de parler en français font partie de lui, le rendent attachant.

À l’École nationale de la chanson de Granby, où il entre en 2003 pour un an, on l’aide à cultiver son originalité. « Ça aurait été un crime de vouloir le changer ! » dit le directeur, Robert Léger, un ancien du groupe Beau Dommage, qui, lorsqu’il l’a vu arriver, n’aurait peut-être pas misé sa chemise sur sa carrière… « Il était incapable de structurer son imagination. Quand il écrivait un texte, la moitié était vraiment bonne et touchante, et l’autre moitié était nulle. » Mais, explique-t-il, c’était un bûcheur. « Pendant les cours, il nous regardait avec ses yeux un peu perdus et on se demandait s’il avait compris quelque chose. Oh que oui ! La semaine suivante, il avait tout intégré. »

Entouré d’autres professionnels, comme Luc De Larochellière et Marie-Claire Séguin, Damien apprend à discerner le bon du mauvais, à organiser ses idées, à canaliser son énergie, à habiter son corps sur scène. Et à force de vivre en français, il développe son vocabulaire. C’est là que naîtront plusieurs des chansons de son album, notamment « Femmes électriques » et « Porc-épic ». « Celle-là, il a dû en faire 22 versions ! » dit Robert Léger. La plupart du temps, ses chansons germent longtemps en lui. « C’est le sujet qui vient en premier, explique le chanteur. Je sème la graine dans ma tête, ensuite je laisse pousser. Ça va prendre quelques mois. »

Et parfois des années… La chanson « Sexy séparatiste » a été pensée cinq ans avant sa version actuelle. Elle s’appelait alors, en anglais, « Polish Princess », en hommage à une belle Polonaise qui travaillait dans un camp de vacances avec Damien. Plus tard, il a eu une blonde scientifique et la chanson est devenue « Sexy Scientist ». Puis, il est tombé amoureux d’une fille nationaliste (son ex) et la chanson a suivi son cours, en français désormais !

Damien Robitaille est assez content de tout ce qui lui est arrivé depuis cinq ans. Même s’il vient de soulever le Club Soda, il y a quelques jours, il a les pieds bien ancrés dans le sol. « C’était un high, dit-il. Plus tard dans la semaine, tu atterris. Ça fait du bien d’atterrir. »

Atterrir pour se recentrer, se retrouver, se rappeler ce qui est important dans la vie : sa famille, ses amis, et sa blonde, Geneviève Toupin, auteure-compositrice-interprète d’origine franco-manitobaine. Et Dieu ? Damien n’est pas retourné à l’église depuis un bail. « Ça ferait du bien d’y aller », dit-il en se frottant la barbe, pensif.

Encore souvent, Damien s’ennuie de son Ontario natal. Et il se demande où il sera dans cinq ans… Il n’exclut pas un retour à la source, c’est-à-dire à la campagne. « Quand t’es jeune, t’as un rêve, dit-il. Quand t’as atteint ce rêve, où tu vas ? »

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