Un panini jambon-fromage avec Mariana Mazza

Celle qui sacre plus vite que son ombre est beaucoup plus que la somme de ses 25 (26 ?) tatouages.

Illustration : Paule Thibault pour L’actualité (à partir d’une photo de Carl Lessard)

Il est 13 h et Mariana Mazza a faim. Ou est-ce plutôt Vulve noire, sa nouvelle incarnation de lutteuse sur Amazon Prime Video cet automne ? Possible. D’autant plus que l’humoriste — qui aurait un taux élevé de testostérone, responsable de sa pilosité, a-t-elle souvent expliqué de sa voix grave — ne semble pas d’humeur à se dilater la rate.

Elle est descendue de son scooter directement de la piscine municipale où elle affine son crawl avec « des gens de 70 ans et plus, des madames, je les connais, toutes des fans ». Nous sommes au Café Passion, à Saint-Lambert, « une ville de vieux ». La jeune trentenaire a craqué pour une jolie demeure lambertoise. « Après quatre ans d’Hochelaga, j’étais un peu tannée d’entendre gueuler sous ma fenêtre à 4 h du matin. » Désormais, la banlieusarde fait toutes ses nuits. Le jour, elle caresse à s’en écorcher les doigts Bobby De Niro et Lino Ventura. « Ce sont mes enfants et je tuerais pour eux, violemment. Quelqu’un touche à mes chiens, je le défonce. » Vous riez ? Vous le pouvez, mais à vos risques et périls.

13 h 05. Une grande brune s’installe à ma gauche. Directrice des communications d’Entourage, la boîte qui représente Mariana, Kristina Bernard est également son attachée de presse officielle et son agente (fonction partagée avec trois autres personnes — oui, c’est compliqué). Elle assistera à l’entrevue. Une demande non négociable de l’humoriste, déjà sine qua non à l’automne 2016, pour notre premier tête-à-tête(-à-tête). À l’époque, Mariana, autodidacte de 26 ans catapultée en orbite grâce à un sketch intitulé « Sable dans le vagin », apprenait encore le b.a.-ba du métier. « Je fais une métaphore sur la drogue, c’est correct ? » s’était-elle enquise sagement auprès de Kristina, qui l’avait rassurée.

Depuis, l’artiste a mis au monde deux spectacles solos : Femme ta gueule, un succès bœuf, puis Impolie, en tournée jusqu’en 2023. Elle a joué dans cinq films, dont deux qu’elle a scénarisés. A fait de la télé et de la radio. S’est consacrée à la peinture, a exposé ses toiles et les a toutes vendues. S’est mise à la rédaction et lancera en octobre son premier livre. A accordé des dizaines et des dizaines d’interviews.

Le b.a.-ba, Mariana le connaît de A à Z. Peu importe, la présence de Kristina est encore imposée, me dit-on, aux journalistes qu’elle rencontre.

Mais la gentille Kristina n’a pas toujours été à ses côtés pour rattraper les dérapages ni approuver les métaphores. Exemple : 2019, Tout le monde en parle. Mariana décoche un « mon tabarnac ! » à Guy Lafleur qui crée dans tout le Québec une onde de choc de 7,5 sur l’échelle de Richter. Habituée à faire des vagues, l’humoriste n’avait pas prévu un tsunami. « J’ai pensé que ma carrière était finie », avoue-t-elle dans Impolie.

Pendant ce spectacle, l’impolie en question, parangon d’autodérision, revient sur son départ précipité de Salut, bonjour !, l’émission matinale bon enfant de TVA. En novembre 2020, à sa troisième chronique voyage, l’humoriste globe-trotteuse relatait sa première nuit dans un bled du fond de l’Inde et sa découverte des toilettes locales. « J’ai parlé de caca, et il ne faut pas parler de caca à la télé, dit-elle entre deux bouchées de panini. Mon anecdote, c’était qu’il y a des trous là-bas et que personne ne nous a appris à viser. Ça a mal passé. » Mais où était donc Kristina ?

Attablée devant l’humoriste, la directrice-attachée-agente écoute, en esquissant un sourire qui en dit long. Alors, Mariana, puisque Kristina est là, sirotant un verre d’eau plate et pianotant sur son cellulaire en attendant 14 h 15, pourquoi ne participerait-elle pas à la conversation ? Permission accordée.

« J’étais chez moi, je ne pouvais pas l’accompagner, on était en pleine pandémie. À voir la réaction de l’animateur, très mal à l’aise, je me doutais que j’aurais un appel dans la journée. » Mariana rigole (« Kristina le savait que c’était fini »), puis se rembrunit. « Je n’ai pas de problème à ce qu’on me montre la porte, mais on ne m’a pas demandé de m’expliquer. On ne m’a juste pas rappelée. » À l’évidence, elle a encore… une crotte sur le cœur. « Je ne comprends pas les codes. Enfin, je les comprends, mais je ne veux pas les appliquer, ça ne m’intéresse pas. C’est pour ça que maintenant je ne fais que ce que j’aime. »

« Je n’ai pas eu la piqûre du cinéma. On tourne trop tôt. Me lever à 4 h du matin, ça me troue le cul. Mais la piqûre de jouer des choses plus sérieuses, moins dans le burlesque, ça, oui. »

Kristina et Mariana bossent côte à côte, au resto et ailleurs, depuis presque 10 ans. Outre le fait qu’elles ont le même âge, et qu’elles vouent un culte aux Backstreet Boys, elles ont peu en commun. Pourtant, elles sont devenues amies. L’une est pondérée et n’est pas tatouée. L’autre brasse plus d’air qu’une éolienne gaspésienne et affiche tant de tatouages qu’elle n’est pas sûre du nombre. « Vingt-cinq… non, 26. » Ici et là, les dessins se bousculent, les visages célèbres — Éric Lapointe, Mme Doubtfire, Frida Kahlo — jouent du coude ou de la cuisse. Sur son avant-bras niche le dernier ajout à la collection : trois olives. Symbole ? Message codé ? Nada. « C’était beau. »

Loin des projecteurs et auprès de ses intimes, « Mariana est bien plus sensible et posée qu’on le pense », assure Kristina, alors que sa vis-à-vis termine sa salade. « C’est un aspect d’elle qu’on voit de plus en plus… » Sans doute fait-elle allusion à Lignes de fuite. Dans ce long métrage, sa protégée endosse les fringues BCBG d’une femme d’affaires lesbienne qui respire entre deux phrases et sacre une fois en 96 minutes. Bref, un rôle de composition, défendu avec aplomb et nuances par une actrice en herbe entourée d’une distribution solide formée dans les meilleures écoles.

« J’ai fait le travail, je savais mon texte, je suis allée dans la vérité et l’émotion », dit Mariana, fière à juste titre. « L’honnêteté, c’est gagnant, au cinéma comme en humour. Prends la blague dans Impolie où je raconte que je me masturbe avec une banane. Je me suis vraiment masturbée avec une banane. Ça m’a fait rire et j’ai pensé : qu’est-ce que je peux dire là-dessus ? » Beaucoup de choses, apparemment. Sur scène, devant 800 inconnus hilares. Au Café Passion, à portée d’ouïe d’une table voisine. Et dans un magazine, puisque Kristina n’a pas bronché.

Libérée d’un (léger) syndrome de l’imposteur, plébiscitée par ses pairs, Mariana jouera dans d’autres films. Sûrement. À un moment donné. « Je n’ai pas eu la piqûre du cinéma. On tourne trop tôt. Me lever à 4 h du matin, ça me troue le cul. Mais la piqûre de jouer des choses plus sérieuses, moins dans le burlesque, ça, oui. »

Sérieuse, l’humoriste l’est déjà, tous les mois, dans la section Carte blanche de La Presse. Elle profite de cette vitrine privilégiée pour coucher ses états d’âme, faisant fi des obsessions qui ont nourri sa renommée : flatulences, fellation et ombilic nauséabond. En janvier dernier, dès sa première chronique — une analogie entre l’euphorie d’après-show et l’héroïne, inspirée par la fermeture des salles de spectacle, COVID oblige —, elle a médusé le lectorat : « Je n’aime pas l’humour de Mariana Mazza, mais quelle belle plume… » ; « Ça m’a pris du temps pour m’habituer à toi, mais avec cette lettre tu te dépasses… » ; « Je ne suis pas un grand fan de Mariana, mais ce matin elle m’a renversé… »

Vulgaire. Mariana a été associée à cet adjectif très tôt. Elle s’est évertuée à gommer le « mot en v » sur toutes les tribunes, lui préférant « crue » et « directe ». Peine perdue.

Ces commentaires, elle les a lus. Ils lui ont fait plaisir. Non ? Haussant les épaules, elle trempe une dernière frite probablement froide dans le ketchup. « Je ne l’ai pas fait pour ça. En spectacle, ce que je veux, c’est faire rire. Dans La Presse, c’est faire réfléchir. » Si d’aucuns s’ébaudissent devant son vocabulaire (« illusoire », « obnubilée »), sa culture (il en faut pour baptiser un caniche Lino Ventura) et ses réflexions dépassant le stade anal, cela ne l’étonne guère. Une preuve de plus qu’on juge trop vite, estime-t-elle. « Ce n’est pas parce que tu me vois 20 minutes à la télé que tu te fais une idée et que ça se termine là. »

Vulgaire. Mariana a été associée à cet adjectif très tôt, au moins dans les médias depuis 2015. Elle s’est évertuée à gommer le « mot en v » sur toutes les tribunes, lui préférant « crue » et « directe ». Peine perdue. Les critiques d’Impolie, en majorité positives, n’y ont pas échappé. Si, pour Le Devoir, « Mazza n’est pas aussi vulgaire qu’on voudrait le croire », selon le journal Métro, elle « présente un humour sans filtre, voire vulgaire ». Même le site Web du Carré 150, à Victoriaville, y fait écho : son spectacle du 12 novembre prochain vient avec une mise en garde : « 16 ans et + PROPOS VULGAIRES ». En lettres majuscules, s’il vous plaît.

Des propos vulgaires, Mariana en a pris plein la tronche au fil des ans, gracieuseté des réseaux sociaux. Elle en offre un florilège dans Femme ta gueule : le film, captation fort originale de son premier spectacle solo. D’un texto mémorable commençant par « Mariana, mon pénis vient de mourir », la coquine a tiré une chanson douce qu’elle interprète avec 2Frères. Complimentée sur cet intermède musical, elle approuve : « Oui, c’est le meilleur boutte. » À d’autres, la fausse humilité. « Je suis une grande fan de ce que je fais. Je me trouve crissement drôle. »

Drôle, sans limites ni tabous, et gonflée. Toujours dans la version filmée de Femme ta gueule, Mariana s’invite dans un centre pour personnes âgées et s’applique à friser les oreilles et à défriser les permanentes. Dysfonctions érectiles, dentiers, défécations : les « vieux », comme elle dit, elle ne les a pas épargnés. Ils lui ont d’ailleurs rendu coup sur coup.

— Je suis sortie de là traumatisée, ils ont été beaucoup, beaucoup plus vulgaires que moi…

— Mais, Mariana, tu le dis souvent : « Je ne suis pas vulgaire. »

— Oui, un peu, quand même.

Se quitter là-dessus aurait été de mauvais goût. Il nous restait à aborder son actualité, cette fameuse autofiction dont elle pouvait révéler quelques détails, mais non le titre (Kristina le lui a rappelé). Pendant sa lecture de Là où je me terre, de Caroline Dawson, une œuvre « extraordinaire » sur l’immigration qui l’a chavirée, est né un besoin irrépressible de prendre elle aussi la plume. « J’ai revisité mon enfance, repensé au beau-père que j’ai eu, à des moments marquants. Comme la fois où je suis allée avec ma mère acheter ma robe de première communion et que je l’ai surprise à dire à la vendeuse : “Faudrait prendre une taille plus grande parce que ma fille est quand même grosse.” Je sais que, ce jour-là, il y a eu une cassure. L’enfance, tout est là. Tabarnac ! » Suivront deux ouvrages, qui couvriront l’adolescence, puis la vie adulte. « C’est écrit de façon littéraire, au “je”. L’exercice est thérapeutique, vraiment bouleversant. Le livre se fait imprimer au moment où on se parle. La journée où il va sortir, je vais pleurer. »

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Un spectacle de Marina ? Non ! Une entrevue, une chronique, un film ? N’importe quand ! Il y a chez elle une maturite, un bagage et une honnetete hors du commun. L’hyppocrisie… Marina ne connait pas.

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