Un pape c’est bien, mais deux c’est mieux ?

Dans le film Les deux papes, Anthony Hopkins et Jonathan Pryce incarnent deux visions irréconciliables de l’Église. Au vu de l’actualité récente, la réalité semble avoir rattrapé la fiction.

Photo : Netflix

Ce n’est pas un hasard si le cinéaste Fernando Meirelles glisse dès les premières minutes du film des images d’archives des obsèques de Jean-Paul II en avril 2005. On y voit le vent se lever, faire tournoyer les pages d’une bible sur le cercueil en cyprès du Saint-Père, puis s’en prendre aux calottes et aux chapes des cardinaux se penchant sur l’autel pour l’embrasser.

Avec cette habile séquence — bien réelle, le réalisateur brésilien se fait annonciateur du vent nouveau qui va souffler sur l’Église, des changements qu’incarne le futur pape François, Jorge Bergoglio, aux tourments qui vont ébranler la foi de Joseph Ratzinger, bientôt pape Benoît XVI, et le pousser à sa résignation. Une première en plus de 700 ans.

Disponible sur la plateforme Netflix depuis le 20 décembre, Les deux papes a reçu de multiples nominations aux Golden Globes et, plus récemment, aux Oscars, dont la cérémonie se tiendra le 9 février. Si le jeu des deux acteurs principaux est grandement salué (Anthony Hopkins dans le rôle de Benoît XVI et Jonathan Pryce, très empathique dans le rôle de Bergoglio), c’est aussi par le scénario signé Anthony McCarten que Les deux papes nous interpelle.

Le dramaturge néo-zélandais, déjà auteur des films à succès L’Heure la plus sombre et Bohemian Rhapsody, a retravaillé sa pièce The Pope pour que Meirelles puisse y prendre ses aises. Et si nous avons droit à un sympathique duel bien équilibré entre les deux protagonistes, il est fascinant de constater aujourd’hui que l’actualité récente de ces deux papes rattrape la fiction.

« Deux papes, c’est impensable »

En devenant pape émérite en 2013, Benoît XVI avait fait la promesse de rester discret, d’être un silentium incarnatum et de ne pas intervenir durant le règne de son successeur, le cardinal Bergoglio. En restant aussi près du pouvoir — il réside au monastère Mater Ecclesiæ situé dans les jardins même de la Cité du Vatican, et en continuant de porter la soutane blanche réservée au pape actif, cette discrétion n’avait déjà rien d’évident.

Autant dire que la publication récente du livre Des profondeurs de nos cœurs, une tribune sur le célibat des prêtres du cardinal Robert Sarah à laquelle Benoît XVI a participé, ne surprend personne. Ce brûlot sort en réaction au synode d’octobre dernier sur l’Amazonie, qui laissait présager l’ordination d’hommes mariés d’âge mûr pour contrer le manque flagrant de prêtres dans ce coin du globe. S’il est désormais établi que Ratzinger n’est pas le coauteur du livre (bien qu’il se retrouve en couverture au côté du cardinal Sarah et que les nouvelles impressions le retireront à la suite du scandale), l’influence de l’homme de 92 ans sur l’aile conservatrice de la papauté demeure indéniable. Tant et si bien que quelques jours après la polémique, la réplique du pape François fut de nommer Francesca Giovanni en tant que sous-secrétaire pour les relations avec les États, première femme à occuper un poste de ce niveau au sein du Vatican.

En plaçant au cœur de son scénario les échanges qu’il a imaginés entre le cardinal Bergoglio et Benoît XVI avant son abdication en 2013, le scénariste McCarten a donc visé juste. Sous les traits de Jonathan Pryce, Bergoglio lance : « Deux papes, c’est impensable », lorsqu’il apprend les intentions de son prédécesseur, comme s’il projetait ses propres craintes dans notre présent. Leur duel théologique, mené par les nombreux questionnements du Saint-Père et les réponses à tout du cardinal, montre habillement l’opposition de leurs points de vue respectifs, une entente inconciliable dans les dossiers majeurs secouant l’Église et ce, malgré une amitié naissante entre les deux hommes (il faut les voir manger ensemble de la pizza, et plus tard, écouter côte à côte la finale de la 20e Coupe du monde de la FIFA entre l’Allemagne et l’Argentine).

Dans Les deux papes, Bergoglio ne se gêne pas pour mettre au visage de Benoît XVI la faiblesse de son intervention dans le sulfureux dossier des prêtres pédophiles. Elle s’en était suivie dans les faits par le Vatileaks, ce retentissant scandale de fuites de documents confidentiels au Vatican, marqué en 2012 par l’arrestation et la condamnation à plus d’un an de prison du majordome du pape, Paolo Gabriele.

Pour solidifier les assises de ce récit, fictif rappelons-le, le cinéaste Fernando Meirelles, à qui nous devons les succès internationaux La Cité de Dieu et La Constance du jardinier, introduit parcimonieusement d’autres séquences réelles de Ratzinger et Bergoglio. Un procédé astucieux pour que nous puissions nous éloigner un peu du duo Hopkins/Pryce, et prendre conscience que ces acteurs ne sont finalement que la représentation du réel.

Un autre doublé papal

Dans la série The Young Pope, et sa suite The New Pope qui vient de débuter sur la chaîne américaine HBO, le réalisateur italien Paolo Sorrentino (à qui l’on doit notamment le grandiose La Grande Bellezza) ose prendre une tout autre approche. Jude Law y campe un pape américain dans la quarantaine, très conservateur, prêt à tout pour garder une emprise totale sur son pouvoir.

Dès le deuxième épisode de cette audacieuse série (qui pourrait être un spin off papal de la série The Handmaid’s Tale, tellement l’atmosphère oppressante ressemble à celle de la République de Gilead), celui qui prend désormais le nom provocateur de Pie XIII place stratégiquement la femme qui l’a élevé, Sœur Mary, comme sa secrétaire personnelle. L’entourage du jeune Saint-Père y voit en elle « un deuxième pape », par l’influence qu’elle semble avoir sur son protégé et les manigances potentielles dont elle serait capable. Et sans trop divulgâcher la suite de cette série, disons que le « nouveau pape » arrive lorsque le « jeune pape » n’est pas trop loin… Encore un doublé papal.

À l’aube d’une toute nouvelle constitution apostolique proposant une ré-évangélisation, et qui positionnera le règne du très pastoral pape François, plusieurs prédisent d’autres prises de positions de « l’autre pape », ardent défenseur des dogmes de l’Église catholique. Si Anthony McCarten a fait le choix assumé de créer un « bon » et un « mauvais » pape dans son scénario (ce que certains lui reprochent), la réalité se trouve être beaucoup plus complexe, plus nuancée. Car ce sont bien les enjeux actuels qui détermineront l’avenir de la chrétienté.

Dans une séquence clé du long métrage de Meirelles, le cardinal Bergoglio dit en parlant de Dieu « que la vie qu’il nous a donnée n’est que changement ». Il ajoute que les prêtres sont devenus « célibataires » seulement à partir du 12e siècle, et que les anges apparurent dans les écrits 500 ans après le règne de Saint-Pierre. S’il y a une vision commune entre le réel et le fictif pape François, c’est que l’Église se doit d’être en mouvement, d’ouvrir les bras et d’arrêter de fonctionner en vase clos.

Les plus populaires