Un roman américain

Extrait du roman Un roman américain, par Stephen Carter, avec l’aimable autorisation des éditions Robert Laffont.

Extrait du roman Un roman américain, par Stephen Carter

Arrivée en ville

I

         Si Eddie Wesley avait été un homme moins dévoué, il n’aurait jamais trébuché sur le cadavre, ni suivi la trace de Junie jusque dans le Tennessee, ni pris les démons au collet et contribué à renverser un président. Mais Eddie était béni – ou peut-être maudit -, car il faisait preuve d’un dévouement qui confinait à l’imprudence. De toute sa vie il n’aimerait que deux femmes. Il les aimerait toutes les deux avec une telle intrépidité qu’il en deviendrait difficilement fréquentable, et c’est ainsi que, le moment venu, il parviendrait à sauver le pays qu’il avait fini par haïr.

         Un homme plus circonspect aurait sans doute échoué.

         Aurelia, pour sa part, avait ses propres priorités, très conventionnelles, très américaines et, par là même, très différentes de celles d’Eddie. Une fois que leurs routes se furent séparées, il n’y avait aucune raison de croire que ces deux-là joindraient leurs forces, même après les événements de ce triste dimanche des Rameaux ou après ce qui se passerait à Hong Kong, et pourtant ils feraient équipe, plus par nécessité que par choix, et ils continueraient de se battre seuls quand tous les autres auraient renoncé ou trouvé la mort.

         Du moins presque tous.

 

II

         Edward Trotter Wesley Junior débarqua à Harlem en mai 1954, quelques jours après que la Cour suprême eut déclaré illégale la ségrégation dans les écoles publiques, décision historique qui, Eddie en était sûr, cachait quelque chose. Il avait en poche un diplôme de premier cycle d’Amherst, quelques cours de maîtrise à Brown, une poignée de relations du côté de sa mère et une proposition d’emploi à l’Amsterdam News – journal qu’il quitta dégoûté au bout de trois mois. Il n’avait pas mesuré au départ, écrivit-il dans une lettre à sa sœur bien aimée, à quel point c’était un job insignifiant. Junie, d’humeur facétieuse, fit suivre la lettre à leur père, un pasteur et pamphlétaire de Boston, qui désapprouvait fortement toute l’aventure. En réalité, le pasteur se trouvait à ce moment-là à Montgomery, en Alabama, où il participait à l’organisation d’un boycott des commerçants locaux qui refusaient d’appeler leurs clients noirs « monsieur » ou « madame ». Wesley Senior, comme il aimait à se présenter, était un cousin éloigné de William Monroe Trotter, le journaliste noir qui avait été arrêté pour avoir interrompu un discours de Booker T. Washington en lui jetant du poivre ; il avait hérité du tempérament fougueux de cette partie de la famille. Dès son retour à Boston, il s’empressa d’adresser à Junie un chapelet de citations du Nouveau Testament sur le sens de l’effort en lui enjoignant d’en faire profiter son frère. Eddie les lut toutes. Le verset 3 : 10 de la seconde épître de Paul aux Thessaloniciens le mit dans une rage telle qu’il n’écrivit pas à ses parents de tout un mois, car Eddie avait lui aussi un sacré tempérament. Quand, à force de petits boulots, il eut rassemblé assez d’argent pour s’offrir une ligne de téléphone, il refusa de leur communiquer le numéro. Pour Wesley Senior, Eddie était paresseux. Mais Eddie, qui voyait les choses autrement, savait qu’il était concentré sur un objectif précis. Il n’avait pas l’intention de tenir la rubrique des chiens écrasés ni de commenter les discours des grandes figures du mouvement naissant pour les droits civiques. Non. Il voulait écrire des nouvelles et des romans, et il avait décidé, comme de nombreux écrivains avant lui, qu’un travail alimentaire ferait fuir sa muse. C’est ainsi que, pour le moment, il vivait d’expédients.

         Sa mère lui envoyait de l’argent, et il lavait des voitures, distribuait des journaux, servait des repas. Au coin de sa rue, il y avait une épicerie juive – qu’on appelait comme ça par référence à ses propriétaires, rien à voir avec ce qui y était vendu – et Eddie s’assurait un deuxième revenu en y tenant la caisse la nuit. Il pouvait lire et écrire tranquillement sans être trop dérangé par les rares clients. Puis quelqu’un lui avait fait une meilleure offre. À l’époque, les bas-fonds de Harlem étaient tenus par un caïd du nom de Scarlett, qui avait pris le pouvoir après que Bumpy Johnson, le roi du racket des Noirs, avait été emprisonné pour la troisième fois. Scarlett possédait un night-club sur la 128e Rue et pas mal d’autres sources de revenus ; on racontait qu’il était protégé par Frank Costello, le successeur de Lucky Luciano, alors le plus gros ponte de la Mafia à New York. Scarlett était un Jamaïcain élégant qui avait émergé du gang des Quarante Voleurs avec Bumpy. Il était populaire. Quand il entrait chez un commerçant, il adorait sortir une énorme liasse de billets de son costume de marque et acheter une babiole avec une grosse coupure en disant au patron ravi de garder la monnaie, confortant ainsi sa réputation de générosité – peu importait qu’une semaine plus tard, ses gars passent chez le même commerçant exiger qu’il paie pour leur protection. À vingt-sept ans, son service militaire derrière lui, Eddie Wesley n’avait rien d’un voyou, mais il connaissait quelqu’un qui connaissait quelqu’un et, sans s’en rendre compte, il se retrouva à faire des petits boulots pour des types louches qui étaient plus ou moins connectés à Scarlett. Ce n’est qu’un gagne-pain, se répétait Eddie, qui n’en parlait pas à ses parents, ça ne durerait que jusqu’à ce qu’il perce comme romancier, en outre ça nourrirait ses fictions futures. Lorsque ses principes instillaient le doute en lui, il se souvenait que Richard Wright, dans Black Boy, avait avoué des crimes de jeunesse. Il est vrai que Wright n’avait chapardé qu’une poignée de billets à la propriétaire d’un cinéma alors qu’Eddie transportait de mystérieux paquets d’un État à l’autre, mais il se consolait avec la phrase de Wright disant que l’homme blanc avait commis tant d’atrocités qu’on ne faisait rien de mal en le volant. Et lorsque sa conscience lui soufflait que ce n’était pas l’homme blanc que Scarlett dépouillait, Eddie pensait à autre chose.

         – Qu’est-ce que tu fabriques dehors en pleine nuit ?

         C’est la question qu’avait fini par lui poser Aurelia, sa petite amie si bien née qu’elle lui était inaccessible et qu’il s’amusait à la séduire en récitant De Amore d’André le Chapelain : la littérature médiévale avait été l’une de ses matières préférées à Amherst. Ils fricotaient, selon le terme consacré à l’époque, dans un box retiré du club de Scarlett, le genre d’endroit que ne fréquentaient pas les amis d’Eddie et encore moins ceux d’Aurie.

         – Tu es tellement cachottier…

         Comme si elle ne l’était pas !

         – Si je te le disais, tu ne me croirais pas.

Aurelia était beaucoup plus vive qu’Eddie – elle l’avait toujours été.

         – Ce n’est donc pas une autre femme.

         – C’est toi qui dis ça !

         – Oui, je sais…

         Elle but une gorgée de son pink gin-fizz qu’elle prenait avec du kirsch, cocktail qui l’avait rendue célèbre dans tout Harlem. Elle tenait une chronique au Seventh Avenue Sentinel, le deuxième journal noir de la ville, et se faisait l’écho des petits scandales de tout le monde, sauf des siens.

         – Oui, c’est moi qui dis ça. (Elle se leva et le tira par le bras.) Allez, viens danser.

         – Nous risquerions d’attirer les regards, répondit-il avec l’affectation qu’il cultivait depuis Amherst et dont ses amis se moquaient mais que les femmes adoraient.

         – Voyons, cher ami ! répondit-elle sur le même ton.

         Au fond, elle avait raison, ils ne risquaient rien car, dans la boîte de Scarlett, on se souvenait toujours d’oublier que l’on vous y avait vu. Ils n’eurent pas le temps d’atteindre la piste de danse que l’un des loulous attira Eddie à l’écart et se mit à lui parler à voix basse. Eddie, tout excité, expliqua ensuite à Aurelia qu’il devait la raccompagner de bonne heure, révélant par son attitude ce qu’il n’osait pas dire tout haut. Mais Aurie ne se laissait pas si facilement impressionner : son arbre généalogique, dont elle faisait mention à la moindre occasion, comptait des bandits aussi bien que des membres du Congrès de la période de la Reconstruction, de même que le premier Noir à avoir gagné un million de dollars dans l’immobilier.

         – Tu ne peux pas t’acoquiner avec ces types, dit-elle.

         Ils marchaient sous la pluie grasse de Harlem. Elle portait des caoutchoucs bon marché par-dessus ses chaussures, mais son parapluie venait de Paris où sa tante chantait du jazz.

         – Je ne m’acoquine pas au sens où tu pourrais le croire.

         Elle connaissait ses justifications par cœur.

         – Laisse-moi deviner. C’est pour des recherches en perspective de ta grande œuvre romanesque.

         – Quelque chose dans ce goût-là.

         Ils étaient arrivés au niveau de la bibliothèque municipale de la 135e Rue, à trois blocs de l’appartement qu’Aurie partageait avec deux autres jeunes femmes. Les voitures étaient garées si serré le long du trottoir que c’était un miracle de pouvoir les en ressortir. Eddie n’avait pas la permission d’aller plus loin. Aurelia l’embrassa. Ses sourcils étaient doux, elle avait le visage d’un petit écureuil brun. Quand elle était contente, elle prenait un air espiègle. Quand elle était sérieuse, ses traits se durcissaient et elle ressemblait aux institutrices dans les films d’Hollywood. Ce soir, il était face à la maîtresse d’école.

         – Ma famille a des ambitions pour moi. Je suis fille unique. Mon avenir les préoccupe. Sérieusement.

         – Tu me l’as déjà dit.

         – Parce que c’est vrai. (Elle plissa le front.) Tu sais, Eddie, mon oncle, dans son affaire d’hôtellerie, a…

         – Je suis écrivain.

         – Il possède des hôtels dans sept…

         – Je ne peux pas.

         – Il gagne bien sa vie. Et ça va continuer. Peu importe ce que dit la Cour suprême. Nous aurons encore besoin d’hôtels pour gens de couleur pendant les cinquante années à venir. Peut-être plus. (Eddie lui caressa la joue.) Je voulais t’en parler une dernière fois, parce que…

         Il lui mit gentiment la main sur la bouche. Cela faisait des années qu’ils avaient cette conversation. Ils en connaissaient tous les deux l’issue. Comme de vieux acteurs, ils récitaient machinalement leur rôle.

         – J’ai besoin d’écrire, Aurie. Ma muse l’exige. Je n’ai pas le choix. C’est une nécessité.

         – Dans ce cas, il fallait garder ton emploi au journal.

         – Ce n’était pas de l’écriture au vrai sens du terme.

         – Mais c’était un vrai salaire.

 

La suite dans le livre…

 

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