Un saumon fumé avec Christine Beaulieu

La PDG d’Hydro-Québec s’en inspire. François Legault l’écoute. Roy Dupuis l’aime. Et les saumons de la rivière Mitis comptent sur elle pour améliorer leur sort.

Paule Thibault pour L’actualité (à partir d’une photo de Julie Artacho)

La Buvette chez Simone, sur l’avenue du Parc à Montréal, pourrait presque s’appeler la Buvette chez Christine. « Je viens depuis l’ouverture, en 2008. Moins maintenant par manque de temps, mais je l’ai déjà beaucoup fréquentée », dit-elle, embrassant du regard les lieux tamisés et encore calmes à cette heure. « Un ami travaillait au bar. J’ai eu ben du fun… » Un « ben » souligné, des points de suspension, un demi-sourire nostalgique : à chacun d’écrire le scénario.

La comédienne aurait pu jouer la cicérone œnophile et m’abreuver de son savoir en vins nature, spécialité de la maison. Elle se contente d’être figurante et laisse le serveur s’exécuter avec un doigt de poésie : « Je vous propose l’Eschenhof Holzer, un blanc d’Autriche, de belles petites bulles perlantes, une belle acidité, des fruits du verger, super désaltérant. » Nous goûtons. Approuvons. Et découvrons que les bulles perlantes autrichiennes vont main dans la main avec les acras de morue (« les meilleurs en ville »), la salade grecque (« j’ai passé le week-end à la cabane à sucre, j’ai besoin de légumes ») et le saumon fumé agrémenté de crème fraîche (mon choix, et il n’est pas anodin).

La patronne passe la saluer. « Simone Chevalot est à la base une actrice, m’informe Christine une fois que nous sommes seuls. Elle a surtout fait du théâtre. » Elle a également joué au cinéma, dirigée deux fois par Denis Villeneuve, selon le site de référence IMDB. Son meilleur rôle, Simone l’a créé en ouvrant sa buvette, désormais un classique hors modes.

Diplômée de l’école de théâtre du cégep de Saint-Hyacinthe, promotion 2003, Christine Beaulieu a elle aussi surtout fait du théâtre, des spectacles pour ados, d’autres autoproduits. Elle bouclait les fins de mois en étant serveuse. Et n’avait pas de plan Buvette. « Je suis une grande blonde avec des seins et, dès le cégep, je ne sais pas pourquoi, je ne voulais pas jouer la belle fille. J’étais en contradiction niaiseuse avec moi-même. »

Elle ne voulait pas être prisonnière d’un stéréotype, rêvait de liberté artistique, s’imaginait devenir autre, un juge, un tombeur à barbichette, pourquoi pas. Elle a d’ailleurs incarné ces personnages sur les planches, où tout est possible. « Mais au cinéma et à la télé, ça ne marche pas, il faut que tu acceptes ce que tu dégages, et je dégage de la sensualité, de la sexualité, ce qui était encore plus le cas quand j’avais 25 ans ! » Le jour où elle a baissé pavillon devant Dame Nature, les portes se sont ouvertes. « J’ai joué la sexologue dans Virginie, la nymphomane dans Smash, la cochonne dans Les pêcheurs, la fille avec qui tu trompes ta blonde… Et quand Le mirage est arrivé, j’étais prête. Amenez-la, la bimbo. »

« Je suis une grande blonde avec des seins et, dès le cégep, je ne sais pas pourquoi, je ne voulais pas jouer la belle fille. J’étais en contradiction niaiseuse avec moi-même. »

Christine Beaulieu

Réalisé par Ricardo Trogi, avec la participation de Louis Morissette un peu partout (scénariste, producteur, vedette principale), Le mirage a engrangé des recettes de trois millions de dollars à l’été 2015. Ce succès retentissant a été le véhicule inattendu mais espéré qui a imprimé Christine Beaulieu dans la rétine du grand public. En Roxanne, fantasme masculin à la sauce Trogi-Morissette, le style qui savonne une Lamborghini en short ultracourt, jambes fuselées sur talons aiguilles, crinière sauvage et trop de monde au balcon, elle est inoubliable. « Roxanne, je l’ai jouée à fond, je l’ai aimée au lieu de la juger, et je l’ai tellement aimée que je l’ai rendue intéressante. Depuis, je suis complètement libérée de ce souci de féminité apparente. Je viens de tourner nue dans Frontières, le nouveau film de Guy Édoin. Et dans Les tricheurs [une comédie signée Louis Godbout, en salle en août], mon personnage est très sexy, presque une Roxanne. »

L’actrice peut se permettre de sortir des boules à mites les attributs d’une allumeuse l’esprit en paix. Depuis sept ans, avec J’aime Hydro, le sujet le moins sexy possible, elle prouve que cette image n’est qu’un mirage qui s’évanouit dès qu’on s’en approche.

Au cœur de cette œuvre théâtrale d’un nouveau genre, la vraie Christine Beaulieu se dévoile. Elle raconte sa vie, ses amours, ses emmerdes, et bien sûr sa prise de conscience environnementale viscérale, quoique tardive. L’histoire débute en 2011. Insouciante et déconnectée, bouteille de plastique jetable à la main, elle se demande pourquoi on fait tout un plat d’un projet de barrages sur une rivière lointaine au nom de salade, la Romaine.

Depuis, beaucoup, beaucoup, beaucoup d’eau a passé dans les turbines.

« La première mouture durait 45 minutes. Le spectacle s’étire maintenant sur 3 heures 30. Plus entracte. » Ce n’était pas gagné d’avance. Au départ, l’expliquer aux journalistes représentait un défi. « Ç’a toujours l’air weird et fucking plate », lance-t-elle sur scène, avec un humour et une autodérision qui font avaler aisément une tonne d’informations. Là réside tout le mérite de Christine et de sa mentore, Annabel Soutar, spécialiste du théâtre documentaire : faire d’une (en)quête personnelle une expérience universelle. J’aime Hydro a même été présentée en France, à Nantes.

En matière d’électricité, Christine Beaulieu est devenue une autorité. Le terme la fait pouffer et pourtant, c’est l’évidence. Cette fille est une bûcheuse, une première de classe qui ne lâche jamais le morceau. Elle a épluché les dossiers, exploré les centrales, rencontré des représentants de toutes les professions rattachées de près ou de loin à Hydro-Québec. Interlocutrice aguerrie, elle peut s’asseoir avec n’importe qui et discuter investissement et prise de risques, gestion des surplus, économie d’énergie plutôt que nouveaux barrages. Elle l’a fait avec Éric Martel, qui a dirigé Hydro-Québec de 2015 à 2020. Avec François Legault, qu’elle a rencontré en janvier 2019, à la suite de son élection. Et plus récemment avec Sophie Brochu, nommée PDG de la société d’État en 2020.

« Je l’ai reçue chez moi, dans ma cuisine, mais on s’était croisées avant. J’étais très nerveuse et très impressionnée ; elle a déjà interviewé Barack Obama. » Entre les deux femmes, le courant a passé. Un jeu de mots facile qui en appelle un autre : lorsqu’elles s’expriment, elles dégagent la même énergie. Sophie Brochu aurait pu être comédienne, elle a fait un an de Conservatoire d’art dramatique. « Elle est très inspirante, très intelligente, à l’écoute. Une visionnaire qui ne brasse pas des vieilles affaires. » Après J’aime Hydro, J’aime Sophie ?

L’entreprise a longtemps été perçue, à raison, comme un bastion de la testostérone. En 1987, le quotidien Le Soleil soulignait l’arrivée de la première monteuse de lignes, Sylvie Dupuis, « 5 pieds, 4 pouces, environ 120 lb ». Et précisait sur son élan qu’il y avait « seulement 27 femmes parmi les 5 462 employé(e)s du secteur des métiers chez Hydro-Québec ».

En matière d’électricité, elle est devenue une autorité. Elle peut s’asseoir avec n’importe qui et discuter investissement, gestion des surplus, économie d’énergie.

Maintenant, Christine, la question qui tue : le fait qu’une femme soit aux commandes, ça change quelque chose ? « Cette question m’énerve. » En fait, elle n’est pas énervée du tout, au contraire, elle n’est que sourires et bulles perlantes. « Je pense que ça énerve Sophie aussi. La question m’énerve parce qu’elle est légitime et parce que oui, ça change vraiment quelque chose. »

À la mi-avril, donc peu après avoir été gentiment cuisinée par Christine, la PDG s’est entretenue avec Jacques Beauchamp, à ICI Première. Et ce que l’actrice a entendu l’a profondément remuée. « Quand l’animateur a abordé J’aime Hydro, Sophie lui a dit : “Cette pièce a influencé la manière dont je dirige Hydro-Québec, je m’en inspire pour réfléchir à la suite.” Eille, pour mon équipe et moi, c’est fou d’entendre ça ! On a réussi avec un show de théâtre à amorcer un mouvement de réflexion. C’est la plus belle paye que tu peux avoir. »

J’aime Hydro est un fabuleux accident de parcours qui a modifié sa trajectoire. Désormais citoyenne engagée et dramaturge établie, Christine n’a pas l’intention de se reposer sur ses lauriers, dont le prestigieux prix Michel-Tremblay, récompensant le meilleur texte porté à la scène, qu’elle a gagné pour la saison 2016-2017. Heureusement pour elle, les causes sont légion.

Ainsi, la question des droits des Autochtones la préoccupe. Ses recherches sur Hydro-Québec l’ont amenée à côtoyer des membres de diverses nations, et ces moments privilégiés l’ont éveillée, transformée. Christine mentionne Rita Mestokosho, poétesse et activiste innue. Après avoir brûlé de la sauge pour purifier les lieux, Rita s’est mise à chanter. « Pas un chant avec des codes appris à l’école, mais plus proche du cri. Probablement le chant qui m’a le plus touchée. J’ai tellement pleuré ce jour-là, et chaque fois que je l’entends dans J’aime Hydro, le même chant enregistré avec mon cellulaire, ça m’émeut. »

Dommage pour la rainette faux-grillon, mais son nouveau cheval de bataille est déjà trouvé : les saumons.

Tout a commencé l’an dernier par un appel de l’architecte Pierre Thibault. Il a conçu un espace scénique aux Jardins de Métis, en Gaspésie, et invite des artistes à s’y produire. Il leur donne carte blanche. Marie-Thérèse Fortin et Émile Proulx-Cloutier ont déjà relevé le défi. Christine a accepté et s’est rendue là-bas dans l’espoir d’être inspirée. Elle l’a été.

« La Mitis, ou Mitisipu, est une célèbre rivière à saumons. Quelqu’un m’a raconté qu’on les transportait en camion sur 10 km depuis des années à cause de barrages, qui sont arrivés en fin de vie et ne fonctionnent même plus. Ça m’a bouleversée et j’avais mille questions. »

Christine l’enquêteuse a pris le relais. Dans le texte qu’elle a pondu, les œufs de saumon tiennent le haut du pavé. « Je donne aux spectateurs une bille. Je leur dis de fermer les yeux et d’imaginer que c’est un œuf dans le ventre de la maman saumon qui remonte le courant pour frayer là où elle est née. Ma voix est enrobante, on a créé un environnement sonore formidable, c’est une expérience magnifique. Je suis fière, fière, fière de cette pièce, que j’ai mise en scène, que j’ai rédigée toute seule, sans approbation, sans coaching. Je ne l’ai fait lire à personne. » Personne ? Même pas à… « Roy ? OK, oui. Mais mon chum n’est pas un dramaturge. Je veux dire, il ne va pas me dire comment écrire mon texte. Par contre, il va me critiquer si je ne suis pas juste avec la nature ou avec les autres espèces. S’il aime mon texte, ça me donne confiance. Depuis le début de J’aime Hydro, il m’a aidée à croire en moi, à devenir qui je suis. Annabel Soutar aussi. Sans eux, je ne serais pas là. »

Lorsqu’on s’est quittés, Christine m’a offert un cadeau. « Un scoop. J’ai reçu ce matin un message d’un conseiller du premier ministre : “Nous aussi, au gouvernement, votre pièce nous influence dans nos décisions.” »    

Hasard ? Coïncidence ? Les deux ? Le lendemain de notre 5 à 7 bien arrosé, François Legault, à l’étonnement général, annonçait la reprise de la filière éolienne, lui qui dans l’opposition était totalement défavorable à cette énergie renouvelable.

Une grande blonde a dû se sentir fière, fière, fière.

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