Un Serbe nommé Homel

David Homel dans la peau d’un Serbe, Robert Lalonde dans la tête de Marguerite Yourcenar. Résultat: deux romans audacieux, l’un réussi, l’autre moins.

Quel étrange romancier que David Homel! Il ne cesse de bouger, de déménager. Je pense moins à l’homme, né à Chicago et vivant au Québec depuis une vingtaine d’années, qu’à ses romans, dont l’action peut se dérouler dans sa ville natale aussi bien qu’en Russie (Un singe à Moscou), dans le sud des États-Unis (Il pleut des rats) ou en Serbie (L’analyste).

En vertu de quel privilège un Américain devenu montréalais ose-t-il écrire, empruntant la voix du personnage central de L’analyste: « Nous les Serbes », et convaincre son lecteur que l’action du roman se déroule vraiment dans ce pays torturé par tant de guerres absurdes? Car c’est bien ce qui se passe, et il nous arrive en cours de lecture de nous demander si le roman n’est pas traduit du serbe plutôt que de l’anglais, tellement les descriptions sont détaillées, convaincantes, les personnages crédibles, les atmosphères envoûtantes. Un tel dépaysement est évidemment le privilège du romancier, de celui qui a précisément pour mission de « se prendre pour un autre ». Mais David Homel pousse les choses plus loin que la plupart de ses confrères, en utilisant la première personne.

Il reste qu’Aleksandar, le héros-narrateur de L’analyste, est avant tout un personnage de David Homel, frère de tous ceux qu’il a inventés dans ses romans précédents. Un personnage éminemment paradoxal, à la fois désabusé et entreprenant, naïf et cynique, obéissant et dissident, amoureux de Belgrade et écoeuré par sa décadence sous le règne de Milosevíc. Marié à une très belle femme qui s’appelle Zleta, père d’un fils, Goran, condamné à mort par une maladie impossible à traiter en Yougoslavie, Aleksandar pratique la psychologie. Il s’en tire à peu près, en ingurgitant des quantités considérables d’alcools plus ou moins frelatés.

Mais voici que l’État tout-puissant le réquisitionne pour diriger un centre de détresse – dont il découvre que les téléphones sont sur écoute pour déceler les manquements à l’acharnement patriotique. Il y rencontre Tania, qui revient du front, où elle a vu des choses horribles, et dont il tombe éperdument amoureux. Autre mission d’État, cette fois dans un asile d’aliénés situé près des champs de bataille et à moitié détruit par les bombardements. Retour à Belgrade, où Aleksandar commet l’imprudence d’écrire et de publier un récit inspiré par les expériences de Tania. On s’émeut forcément en haut lieu. Catastrophe. Presque sans l’avoir voulu, notre psychologue est devenu un dissident, que de bonnes gens de Toronto réussiront à faire sortir de Serbie. Il aura d’ailleurs été précédé, dans la capitale ontarienne, par sa maîtresse, sa femme et son fils. Le Canada est vraiment une terre d’accueil.

Ce résumé, faut-il le préciser avec insistance, ne fournit aucune idée de la richesse du roman, plein de personnages complexes, d’actions étonnantes, propulsé par une imagination et – oui – une pensée infatigables. Le ton fondamental de l’oeuvre est celui de l’ironie; non pas celle qui méprise, abaisse, mais celle qui montre chez tous les personnages ce mélange de bien et de mal qui appartient en propre à la condition humaine. Ainsi, on découvre à la fin de L’analyste que Tania n’était pas la pure victime que l’on croyait, qu’elle aussi avait participé au mal. Cette révélation, si atroce soit-elle, ne l’éloigne pas de nous. Lisez L’analyste, je vous en prie. C’est un très beau, peut-être un grand roman. Et il est excellemment traduit – non pas du serbe, mais de l’anglais! – par Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Robert Lalonde a voulu, lui aussi, pénétrer dans une existence étrangère, mais sans aller jusqu’à prendre le risque du récit à la première personne. Il en a pris un autre, non moins grand, qui consiste à s’immiscer dans les pensées et les sentiments d’une romancière bien connue, et même de lui en inventer à partir de quelques renseignements biographiques. Il s’agit de Marguerite Yourcenar, l’auteure de Mémoires d’Hadrien et de L’oeuvre au noir, première femme à entrer à l’Académie française.

Pourquoi Marguerite Yourcenar? Parce que Robert Lalonde est de ses fervents lecteurs, mais aussi parce qu’elle a vécu une grande partie de sa vie assez près de nous, dans l’île des Monts-Déserts, aux États-Unis, et qu’elle est même venue donner quelques conférences à Montréal et à Ottawa, en 1957. C’est ce voyage qu’il entreprend de raconter dans Un jardin entouré de murailles – allusion à la demeure américaine de Marguerite Yourcenar. Cela commence par un voyage en train, se poursuit à Montréal, où les choses se déroulent plus ou moins bien, et se termine à Montebello, entre Montréal et Ottawa, où la romancière a dû descendre en raison d’ennuis de santé, avec sa compagne, Grace Frick.

Le malaise qu’inspire la singulière entreprise de Robert Lalonde vient d’un contraste évident entre son style, volontiers emporté, sentimental, et celui de son personnage – c’est-à-dire Marguerite Yourcenar -, d’une fermeté toute classique. Au début, ma foi, on s’y fait, tant la passion (j’ose le mot) de Lalonde pour sa Marguerite est grande. Mais peu à peu les choses se gâtent et l’action elle-même devient échevelée, surtout durant le bref séjour à Montebello, où la grande dame des lettres et sa compagne semblent tenir des rôles dans une comédie de Labiche.

L’analyste, par David Homel, Leméac/Actes Sud, 392 p., 29,95$.

Un jardin entouré de murailles, par Robert Lalonde, Boréal, 194 p., 19,95$.

L’analyste

Je n’étais pas fier de moi. Je n’aspirais pas à la distinction de martyr. Je ne tenais pas le moins du monde à être un porte-étendard de la démocratie, et je n’avais nulle envie d’être opprimé par l’État. Je n’avais rien d’un Soljenitsyne, le dissident d’antan, d’un Brodsky ou d’un Sharansky, de ces Russes aux nobles idéaux. Notre système n’était guère propice à la noblesse. C’était un régime absurde carburant à l’humour noir.

David Homel

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