Un tour en Arkadie

Extrait du roman Un tour en Arkadie, par Francine Pelletier, publié avec l’aimable autorisation des Éditions Alire.

(Chapitre 3, p. 35-43)

Une affreuse migraine vrillait sa tempe. Que diable avait-elle bu pour se rendre aussi malade ? Ça ne lui arrivait pas souvent, seulement quand elle se retrouvait à Kozuma avec Christane. Et, non, ça ne pouvait pas être un lendemain de veille à Kozuma, parce qu’elles étaient coincées au dock de Lien depuis une éternité à cause de cette fille. Et puis, non, Christane avait déniché un client, un foutu Arkadien avec ses deux conteneurs de soi-disant matériel agricole, et qui avait posé une bombe dans la soute du Gagneur, et qui les avait obligées, Christane et elle, à prendre la barge pour se rendre sur…

Il se passa plusieurs choses presque simultanées. Frédérique voulut lever une main pour se tâter la tête, constata que ses poignets étaient liés l’un à l’autre et, se rappelant avec retard qu’elle se trouvait dans la barge, elle tenta de se redresser… et se sentit glisser sur une surface trop lisse. Elle chuta, un choc brutal, douloureux. Se retrouva dans l’herbe.

Un flot de données la submergea. Le poids trop lourd de son corps. Une odeur piquante, épicée. La chaleur, le contact humide de ses propres vêtements sur sa peau moite.

Un cri étouffé. C’était la voix de Christane. Frédérique plissa les paupières, car la clarté du jour lui blessait les yeux, mais elle distingua le visage angoissé de son associée, et sentit la rugosité de l’herbe drue sous son corps de plomb, et – ô, mon Dieu ! – la panique afflua de nouveau. Elle se trouvait dehors, à l’air libre, et ce ne pouvait être qu’à la surface d’Arkadie.

Elle respirait avec peine. Une oppression dans sa poitrine (l’atmosphère d’Arkadie, mon Dieu, cet air était-il trop pauvre en oxygène, elle ne savait plus). Un bâillon sur sa bouche ne facilitait pas la respiration.

Christane s’était approchée d’un pas pesant et maladroit. Ses mains saisirent Frédérique, la remirent sur ses pieds. Frédérique aurait voulu jurer, tous les gros mots de son répertoire y seraient passés sans ce foutu bâillon. Ses poignets étaient liés devant elle, toutefois ses jambes étaient libres. Elle distingua, sur sa gauche, la masse grise d’un conteneur suspendu à quelques pieds du sol par son système antigrav. Elle avait été étendue sur le dessus, et elle en avait glissé en reprenant conscience.

Avec la douleur, elle retrouva la colère. Elle étouffait d’une stupeur furieuse. Ils l’avaient ligotée, bâillonnée !

Christane l’entoura de ses bras. Frédérique rua pour se dégager, elle tenta d’asséner un coup de pied à la pilote, mais son corps lui obéissait mal, ses jambes pesaient au moins une tonne chacune. Christane resserra son étreinte en chuchotant.

– Écoute, calme-toi, je t’en prie…

Derrière, Frédérique vit Piccino qui l’observait, la mine au moins aussi navrée que celle de Christane. Mais ils ne seraient jamais aussi désolés que lorsqu’elle leur aurait jeté à la tête leurs quatre vérités !

– Frée… murmura Christane d’un ton suppliant.

Frédérique suffoquait. Piccino s’approcha pour lui parler tout bas à son tour.

– Si vous êtes incapable de vous contrôler, vous resterez bâillonnée et ligotée.

– Frée, reprit Christane avec précipitation, tu étais en pleine crise de panique, on aurait pu s’écraser… Il était obligé de t’assommer. Écoute-moi…

Frédérique s’efforça de calmer sa respiration. La panique. Oui. Elle était sur Arkadie. Ils l’avaient emmenée de force, à tout le moins Piccino, mais elle n’était pas encore prête à absoudre Christane. D’accord, Arkadie. Elle n’était pas en danger, pas pour le moment. Elle pouvait respirer. Elle se trouvait à l’air libre, un air étrange empli d’odeurs inconnues, un air chaud et humide, un air lourd qui lui écrasait les épaules. Mais, oui, elle le respirait et son souffle s’apaisait.

Et aucune guerre n’avait lieu dans les environs pour l’instant. Au contraire. Elle se tenait à la limite d’une forêt – c’étaient des arbres, ces silhouettes d’un curieux gris-mauve au dense feuillage bleuté. Elle était debout sur le bas-côté d’une route en terre battue dont émanait une senteur vaguement ferreuse. Ses pieds foulaient une herbe haute, verte et rugueuse – c’était l’herbe qui dégageait le parfum épicé. Des insectes bourdonnaient autour d’elle – ils bougeaient trop vite pour qu’elle les distingue parfaitement, mais aucun n’était dangereux pour les humains, du moins lui semblait-il. Elle entendait crier des oiseaux, elle se souvenait que Grande Terre était riche en oiseaux de toutes sortes. Un siècle plus tôt, on appelait Arkadie « la volière », elle se rappelait son cours d’histoire.
Les mains de Christane la soutenaient, rassurantes.

Elle se tenait debout sur Arkadie.

Elle inspira avec lenteur. Expira. Leva les yeux. La lumière n’était plus un poignard dans ses yeux, même si la migraine persistait, lancinante. Elle dévisagea Piccino et Christane, l’un après l’autre. Ils échangèrent un regard.

– Je crois qu’on peut la détacher, risqua la pilote.

Piccino céda. Christane se débattit un moment avec les noeuds, puis la corde tomba, libérant ses poignets. Avant même de retirer son bâillon (et elle s’étonna de sa propre vivacité, malgré le poids qui lui écrasait les épaules), Frédérique leva la main et gifla son associée à la volée. Piccino se précipita aussitôt sur elle, lui saisit les avant-bras avec une poigne de fer, serrant à lui faire mal.

– Si vous émettez le moindre cri…

La voix était menaçante, glacée, une voix qu’elle ne lui avait pas encore entendue. Elle dégagea un bras, abaissa son bâillon, dit d’un ton égal :

– Je suis parfaitement calme.

C’était vrai.

Christane se tenait la joue. Sous ses doigts, une marque rouge apparaissait. Elle dévisagea Frédérique avec un étonnement douloureux.

– Tout se passera bien si vous m’obéissez, reprit Piccino.

Il parvenait à maintenir un ton bas et pourtant autoritaire. Frédérique acquiesça. Il soupira.

– Suivez-moi.

Guidant le conteneur, il se dirigea sous le couvert des arbres. Frédérique regarda autour d’elle. Où se trouvaient la barge et le second conteneur ? Elle était restée inconsciente un bon moment. Piccino avait frappé fort. Bien sûr, elle avait été en état de panique. Pas très rationnelle. Ça irait, maintenant. Elle l’espérait.

Elle se rendit compte soudain qu’elle portait son minicom au poignet. Elle ne gardait aucun souvenir de l’avoir pris avant de quitter le Gagneur. C’était Christane, alors, qui le lui avait glissé au bras pendant qu’elle était inconsciente ? pour qu’elle puisse appeler à l’aide si l’occasion se présentait ?

Mais un communicateur cristobalien fonctionnerait-il sur cette planète ? Il n’existait pas de réseau arkadien. Les Cristobaliens qui vivaient ici avaient-ils créé leur propre réseau de communication ?

Elle avançait de son pas accablé derrière Piccino. Au moindre mouvement, elle ruisselait de sueur. Lui ne semblait pas incommodé. Il ne les entraîna pas très profondément dans la forêt, mais s’arrêta lorsque les arbres formèrent un rempart, un obstacle difficile à franchir par le conteneur. À l’époque du développement minier, la forêt avait été rasée, mais, depuis le temps, les arbres avaient repoussé, sans doute avec plus de vigueur.

Frédérique frissonna. Elle ne s’était jamais trouvée en pleine nature, même chez elle, sur Cristobal ; alors dans cette forêt étrangère, sous cet air pesant, chargé de senteurs et d’insectes bourdonnants… Il n’y avait pourtant rien à craindre sur Arkadie. Pas de gros prédateurs, que des petits mammifères, des rongeurs et des oiseaux. Beaucoup d’oiseaux.

Leur passage sous les arbres avait provoqué une envolée piaillante. Piccino s’immobilisa, il demeura un long moment aux aguets. Puis, satisfait par ce qu’il entendait, ou par ce qu’il n’entendait pas, il poussa le conteneur au milieu d’un bosquet, le posa entre les branches. Frédérique comprit : il dissimulait la marchandise – sans doute avait-il agi de même avec le premier conteneur -, qu’il comptait probablement récupérer plus tard. Peut-être leur permettrait-il de reprendre la barge et de retourner au Gagneur, maintenant.

Dire qu’elle avait été prête à le croire quand il lui avait affirmé qu’il ne transportait que du matériel agricole et des médicaments ! Sotte et naïve elle avait été.

La douleur subsistait toujours dans son crâne et ses poumons se gonflaient avec difficulté. Si elle se concentrait sur la souffrance physique, et sur la colère sourde qu’elle réprimait, elle pouvait garder le contrôle d’elle-même.

Comme Piccino les menait à nouveau au bord de la route, Frédérique chuchota :

– Où allons-nous ?

Piccino la considéra un moment avant de répondre.

– À Bourg-Paradis, si nous pouvons l’atteindre librement.

Le dernier passager emmené vers Agora par le Gagneur avait été un ingénieur de la compagnie Howell-Devi, un Hindustani aux manières onctueuses nommé Mangeshkar. Il n’avait jamais mis les pieds sur Arkadie auparavant, mais il s’était documenté et se plaisait à étaler ses nouvelles connaissances, même si ni Christane ni Frédérique n’avaient très envie de l’écouter. Il avait expliqué à son auditoire captif que bien que le coordonnateur habitât Ville de Langis, une agglomération construite une trentaine d’années auparavant près de certaines installations minières que l’on espérait remettre incessamment en fonction, le véritable pouvoir sur Arkadie résidait à Bourg-Paradis, au coeur de l’ancienne Réserve. Un terrain neutre, en quelque sorte, où aucun affrontement n’avait eu lieu depuis le début du conflit. Là siégeait l’espèce de conseil des sages que les Arkadiens appelaient l’Assemblée. Les rebelles, quant à eux, s’étaient retranchés dans la forêt. Mangeshkar, pour sa part, se rendait à Riviera, au centre de Grande Terre et, surtout, loin des lieux habités par la majorité de la population arkadienne. L’ingénieur rêvait pourtant de visiter un de ces jours l’Assemblée à Bourg-Paradis.

Mangeshkar avait-il réalisé son rêve ? Frédérique imagina un moment qu’elle tombait sur l’ingénieur en débarquant à Bourg-Paradis… Avec un peu de chance, elle parviendrait à lui parler et à lui expliquer la situation, à l’appeler au secours.

Ils marchèrent en silence, d’un pas lent et pénible. Malgré le couvert nuageux, on sentait la présence du soleil, non pas droit au zénith mais à l’oblique, juste au-dessus du sommet des arbres. Était-ce le matin ou l’après-midi ? Peu importait. Frédérique était trop épuisée pour avoir faim. Mais elle avait soif, une soif ardente qui desséchait sa bouche et accentuait la migraine qui lui vrillait le crâne.

Ils avancèrent pendant des heures sans s’arrêter. Il semblait à Frédérique que si elle devait s’asseoir, elle serait incapable de se relever.

Puis, la route commença à grimper, encastrée entre des rochers. La pente n’était pas si accentuée, mais c’était déjà trop pour des personnes ayant vécu si longtemps en apesanteur. Même Piccino ralentit le rythme. Lorsqu’il stoppa, Frédérique et Christane l’imitèrent. Frédérique se rendit compte que les oiseaux s’étaient tus.

L’attaque survint de manière brusque, inattendue et efficace.

Plus tard, Frédérique songerait qu’il était curieux qu’elle ait défini cet événement en terme d’attaque. Après tout, il s’agissait de leur libération, à elle et à Christane, non ?

La route était vide et puis, tout à coup, des hommes armés jusqu’aux dents et vêtus d’uniformes kaki surgirent sans bruit, ils sautèrent des rochers, tombèrent sur leurs pieds, encerclèrent le trio de marcheurs.

Des soldats.

Frédérique vit Piccino qui tentait de s’élancer vers les rochers – elle, elle n’avait pas même la force de remuer les doigts -, mais il put à peine esquisser le geste, déjà des hommes le plaquaient au sol, tandis que Frédérique et Christane restaient sans bouger, figées tant par la fatigue que par la peur.

Un officier – ses manches étaient ornées de galons – s’avança jusqu’à Piccino, que les soldats maintenaient immobile, le visage écrasé dans la poussière de la route. Aucun mot n’avait encore été prononcé. L’officier s’approcha de l’Arkadien, s’arrêta au-dessus de lui pour l’observer. Il sourit. Et, avec force, envoya sa botte dans les côtes du prisonnier.

L’instant d’avant, Frédérique haïssait Piccino, elle rêvait des sévices à lui infliger pour avoir menacé le Gagneur, pour le kidnapping dont elle avait été victime, pour le coup reçu sur la tête. Pourtant, quand elle vit le corps de l’Arkadien se soulever sous la force de l’impact, quand elle entendit le cri de douleur qu’il poussa, elle serra les poings et ne put retenir une protestation.

Qui fut ignorée. Sur un signe de l’officier, des hommes fouillèrent l’Arkadien. Ils lui arrachèrent son sac, son manteau, sa veste (qui ressemblait à celle des soldats, Frédérique s’en rendait compte). Ils rabattirent sa chemise sur ses bras, lui dénudant le dos, un dos que Frédérique découvrit zébré d’anciennes blessures, des marques bien nettes qui le traversaient de part en part, presque horizontales. On aurait dit la marque de coups de fouet. Les soldats retournèrent ses poches, éparpillèrent le contenu du sac dans la poussière, puis se redressèrent. L’un des hommes, un sous-officier – un seul galon ornait sa manche -, tendit à son supérieur le revolver et le minicom qui avait servi de détonateur. L’officier se pencha sur son prisonnier.

– C’est tout, Lepinsky ?

Quelque chose dans la voix de l’homme fit tressaillir Frédérique, mais elle était trop obnubilée par les paroles qu’il prononçait pour se préoccuper d’autre chose.

– Pas la moindre petite dose d’amplix ? Tu m’étonnes.

Lepinsky ? De l’amplix ?

L’amplix, Frédérique connaissait, non par expérience personnelle mais par ouï-dire. Cette drogue existait depuis toujours en Hindustan et s’était répandue en Union occidentale seulement un quart de siècle auparavant, quand était passée la mode de vivre dans la virtualité. En y recourant, les gens cherchaient à retrouver l’intensité des sensations vécues dans le Monde. N’appelait-on pas l’amplix la drogue du plaisir ? On disait l’addiction immédiate, et c’était ce qui avait amené son interdiction en Union occidentale.

Alors Piccino, que l’officier nommait Lepinsky (et Frédérique devait admettre que ce patronyme convenait mieux à son physique que l’autre), alors Piccino-Lepinsky n’était rien d’autre qu’un banal trafiquant de drogue ? Un moment, Frédérique s’en trouva déçue. À la limite, elle pouvait comprendre le trafic d’armes, puisque les Arkadiens vivaient un conflit interminable. Mais de la drogue… Et Piccino avait pu lui affirmer presque sans mentir qu’il transportait des médicaments…

Sur la route, l’officier s’adressait toujours à son prisonnier :

– Qu’est-ce que t’as fait durant ces deux ans, Lepinsky ? Ne me dis pas que tu en as profité pour aller en désintox, je ne le croirai pas !

Les soldats qui maintenaient Piccino éclatèrent de rire. Leur prisonnier tenta une ruade, violemment réprimée par les hommes qui le plaquèrent à nouveau au sol. L’officier se pencha plus bas. Il tenta de saisir Piccino par les cheveux, échoua, car la prise était insuffisante.

– Tu vas me raconter ton voyage, mon vieux Nicolaï, et tu vas me dire où tu as flanqué ta marchandise.

Il feignit d’écouter. C’était moquerie, car Piccino n’avait pas émis le moindre son depuis son cri, tout à l’heure.

– Quoi, tu penses que tes petits copains vont la récupérer avant nous ? Mais tes petits copains ne veulent plus de toi, Nicolaï. On t’attendait, mon vieux, tu en-tends ça ? On t’attendait.

 

 

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