Un verre d’eau avec Fabienne Larouche

Pas besoin d’alcool ou de gastronomie pour vivre des émotions fortes quand on rencontre la plus célèbre des productrices télé, dont la nouvelle série quotidienne, STAT, arrive quelques mois après la fin de District 31.

Illustration : Paule Thibault pour L’actualité (à partir d’une photo de Jimmi Francœur)

Elle a le sourire facile. Et pas de cernes sous le khôl — style chipé à Brigitte Bardot il y a près de 50 ans par une ado de banlieue rêveuse, fervente de Françoise Sagan et de Paris Match. Son stress, s’il existe, Fabienne Larouche le maquille comme ses yeux. Pourtant, à l’écouter, l’illustre productrice (Les Bougon, Unité 9, District 31, etc.) « joue [sa] carrière » en cet instant même. Rien de moins. « J’ai toujours l’impression de me tenir au bord d’un précipice. Dans mon milieu, tout le monde est très sûr de soi. Moi ? J’attends la catastrophe. »

Nous sommes le 24 août. Soit 19 dodos avant la diffusion à Radio-Canada du premier épisode de STAT. L’émission la plus attendue de l’automne, tous réseaux confondus, a l’écrasant mandat de « remplacer » District 31 dans la case horaire de 19 h, du lundi au jeudi. Et il repose en grande partie sur les épaules de la femme qui vient de s’installer à ma table au restaurant Primo & Secondo.

Il n’y a que nous. Normal : en semaine à 17 h, l’établissement est encore fermé. Pas pour elle. « Je connais le propriétaire. J’appelle, on me fait une petite place. » La rumeur court que le risotto ai porcini con olio di tartufo bianco e formaggio bagoss est à tomber. Fabienne l’a sûrement vue passer et s’essouffler dans une belle indifférence : elle ne jure que par le spaghetti. « Ils le font parfaitement. » C’est-à-dire selon ses instructions. « Beaucoup de tomates, pas de fromage, pas de viande, le moins d’huile possible. » Et toujours la même portion. « Je suis une fille d’habitudes. » Ce spaghetti pomodoro alla Larouche, Roberto le lui préparera dans 60 minutes, une fois l’entrevue bouclée.

Fabienne Larouche est consciente de sa position privilégiée gagnée de haute lutte dans l’écosystème télévisuel, mais horrifiée à l’idée d’être perçue comme la snob partie de rien qui a fait fortune et roule en Porsche.

Interviewer Fabienne Larouche est une expérience intense. Elle est intense. L’intensité n’est pas un défaut — elle en a sûrement, ses détracteurs vous en dresseront un inventaire avec joie. La femme est surprenante, fascinante, pétrie de contradictions. Pas plus contente qu’une autre de vieillir, mais prête à rappeler à la moindre occasion où elle est rendue (« 63 ans, 64 en octobre »). Consciente de sa position privilégiée gagnée de haute lutte dans l’écosystème télévisuel, mais horrifiée à l’idée d’être perçue comme la snob partie de rien qui a fait fortune et roule en Porsche. Et charmante, absolument. Sa façon habile de répéter le prénom de son interlocuteur (« c’est fou, Jean-Yves… », « il faut être plus intelligent qu’orgueilleux, Jean-Yves… ») gonflerait l’égo d’un lombric.

L’intensité donne soif. Un p’tit barolo, Fabienne ? « Jamais ! » Un p’tit café ? « Es-tu malade ! Je vais faire de la tachycardie ! Je mange un morceau de gâteau et le cœur me débat. » Oublions le Red Bull, rabattons-nous sur une grosse bouteille de Fonte Margherita, une eau italienne exclusive aux restaurants. La rumeur (oui, une autre) veut que l’auteur Luc Dionne lui téléphone lorsqu’il s’arrache les cheveux pour dénouer une intrigue, et qu’elle l’invite à travailler là-dessus de concert en buvant du thé. Pas de l’English Breakfast. Sûrement le Megami Sencha aux vertus extraordinaires qu’elle importe du Japon via New York. « C’est ma chum [la regrettée peintre] Jo Corneau qui me l’a fait découvrir. »

Ah oui ! j’allais oublier : son mari est assis à une autre table un peu à l’écart. Interpellé à quelques reprises par Fabienne (« Jean-Yves se demande pourquoi je n’ai pas confiance en moi »), Michel Trudeau offre en réponse un regard interrogateur. À l’évidence, il ne suit pas la conversation, l’esprit loin d’ici et de la Petite Italie. Occupé peut-être à éteindre des feux à distance pour l’une des sept téléséries (dont STAT) produites à l’heure actuelle par Aetios (« auteur », en grec), l’entreprise qu’ils ont fondée en 1999.

Michel Trudeau a vécu ses 15 minutes de gloire warholiennes avant de connaître Fabienne. En 1995, encore psychologue, il publiait un pamphlet vitriolique au titre révélateur, Pour en finir avec les psy. Quelques années plus tard, Fabienne lançait à son tour un énorme pavé dans sa propre mare. Ce serait la célèbre affaire dite des « morons », ces producteurs de télé qui, d’après elle, profitaient du système (un boys’ club qui n’a vraiment pas apprécié ses propos).

Ces deux-là étaient faits pour se « trouver », selon le terme employé par Fabienne. Depuis, ils ne se quittent plus. « On est tout le temps ensemble. Quand il va jouer au golf, un sport qui m’ennuie (moi, je skie), je l’appelle : “Michel, t’es rendu à quel trou ?” Ma mère trouve qu’on ressemble à des ados… »

Quand elle ajoute, à la blague, qu’elle a épousé son psy, on s’interroge en silence : en a-t-elle déjà consulté un ? Plusieurs ? Fabienne Larouche ne fait pas mystère de ses multiples phobies : de l’avion, des médicaments, du vent, des fruits de mer, de la mort. Entre autres. « Je suis aussi contraphobique : je suis peureuse, mais j’ai du courage. » La liste a encore pris de l’ampleur avec la peur du vide, née du souhait l’an dernier d’arrêter District 31 après six saisons.

« Michel m’a dit : “OK, Fabienne, ça suffit, les quotidiennes.” » C’est vrai, quoi, elle a beaucoup donné. Entre 1996 et 2016, elle a écrit « toute seule » et produit la majorité de 2 600 épisodes de 23 minutes (Virginie et 30 vies combinées). Un exploit si phénoménal qu’il a longtemps été suspect. Or, ce qui est suspect à ses yeux charbonneux, c’est qu’on s’émerveille devant sa productivité légendaire. « Je n’aime pas ça, c’est de la flatterie. »  

Quels arguments ou salamalecs les bonzes de la fiction à Radio-Canada ont-ils utilisés dans le but de la convaincre de revenir sur sa décision ? Pour la société d’État, explique Fabienne, avoir une quotidienne à l’antenne est une tradition remontant à Marilyn, émission mettant en vedette une femme de ménage et politicienne créée en 1991 par Lise Payette, sa prédécesseure. Une fois la série District 31 disparue, où iraient les 1 700 000 téléphages accros à leur bonbon de 19 h ? À TVA, qui pour la première fois tente le tout pour le tout avec Indéfendable, sa propre quotidienne nichée dans la même case horaire ? Nooooon ! C’est alors que la peur du vide, jumelée à l’arrivée de Guillaume Lespérance dans l’équation, a fait pencher la balance. « Michel et moi, on s’est associés à lui pour ne pas assumer toute la pression. »

Producteur prolifique qui pilote Tout le monde en parle depuis le début, Guillaume Lespérance a notamment à son actif six Bye Bye ainsi que les émissions Un souper presque parfait, Ces gars-là et Discussions avec mes parents. « Guillaume n’a pas besoin de nous, il n’est pas mon dauphin, souligne Fabienne. Mais la quotidienne, c’est quand même spécial. C’est sportif. » Mille ingrédients sont nécessaires dans la recette à suivre pour mettre en boîte 120 épisodes en huit mois. Une logistique réglée comme du papier à musique, que l’enseignante de formation connaît sur le bout des doigts et s’applique à transmettre à son jeune coproducteur. Primo : les paramètres de tournage. « Ils sont très précis : trois jours en studio, deux jours à l’extérieur. » Secundo : « Il faut s’attendre à faire des petits deuils tous les jours, en scénarisation, en interprétation et en réalisation. » Tertio : « C’est très lucratif pour tout le monde, mais tu arrêtes ta vie. »

Elle donne un exemple : « Je n’ai jamais le temps de cuisiner ni celui d’avoir un chien. » Cependant, insiste-t-elle, ne la plaignez surtout pas. « L’an dernier, je me suis acheté une grosse maison en Estrie payée à la sueur de mon front. » Fabienne Larouche a peur de tout, sauf de parler de fric. Ce tabou, elle l’a pris à bras-le-corps dès ses premiers pas de productrice, en 1999, avec sa télésérie Fortier. Question de dire aux contribuables : l’argent de vos taxes, il est à l’écran. Un message devenu mantra.

« Je suis une fille qui prend des décisions. On est très coopératifs, mais à un moment donné, il faut que quelqu’un décide, et je vais le faire. Ce n’est pas tout le monde qui est à l’aise avec ça. »

« On n’a plus les mêmes budgets qu’avant, c’est vrai », reconnaît-elle quand je lui rappelle qu’un épisode d’une heure de Fortier coûtait 800 000 dollars (ce qui équivaudrait aujourd’hui à 1 300 000 dollars). C’est le double des sommes qui sont actuellement allouées. « Le mode de production a changé, les équipes sont plus performantes. À l’époque de Fortier, on avait des grosses caméras et préparer l’éclairage demandait une journée. »

Faire aussi bien avec moins a exigé de toutes les parties impliquées beaucoup d’adaptation, d’ingéniosité, de souplesse… Beaucoup trop, selon certains. En 2015, l’Alliance québécoise des techniciens de l’image et du son (AQTIS) a dénoncé publiquement les conditions de tournage imposées par Aetios. Peu après, un cantinier travaillant sur le plateau de la série Ruptures est mort à la suite d’un accident de voiture, et la CSST a enquêté sur un potentiel lien avec ses conditions de travail (elle a conclu qu’il n’y en avait pas). Au Bye Bye 2015, devant le Québec rassemblé, Louis Morissette a caricaturé la productrice en virago dirigeant un plateau d’esclaves aux allures nord-coréennes.

Il m’avait été recommandé de ne pas aborder cette annus horribilis traumatisante pour la principale intéressée. J’ai suivi le conseil, sauf que l’image de la « méchante » perdure. Sexisme ? Jalousie ? Encore l’an dernier, dans Cette année-là, Marc Labrèche incarnait une Fabienne machiavélique, parlant de « goulag » et conservant dans un bocal « les testicules de Réjean Tremblay », son ex-compagnon.

Ce sketch, l’a-t-elle vu ? « Oui. » A-t-elle ri ? « Mouais. » Bon. « Est-ce que je suis une “émasculatrice” ? Je ne pense pas. Mais je suis une fille qui prend des décisions. On est très coopératifs, mais à un moment donné, il faut que quelqu’un décide, et je vais le faire. Ce n’est pas tout le monde qui est à l’aise avec ça. »

Le sablier s’écoule trop vite, Michel s’est rapproché d’une table, la salle s’est remplie, le spaghetti n’est pas loin… « Attends ! s’exclame Fabienne. Je viens de finir la première saison de Terre de sang. Dix épisodes d’une heure. Je travaille là-dessus depuis huit ans, et c’est la première fois que je me permets de prendre du temps pour écrire. » Au centre de Terre de sang : l’histoire d’une adolescente qui débarque en Nouvelle-France en l’an de grâce 1659. « Ce sera peut-être ma dernière série. » À gros budget, cette fois. Reconstituer le XVIIe siècle coûtera son pesant d’or. « On est capables, on va trouver. Il y a déjà eu Les filles de Caleb. »

Bien sûr, elle regarde Netflix, Amazon Prime et compagnie, et lance des « oh my God » admiratifs devant les sommes démentielles investies. « Mais ce ne sera pas ça, ma vie. Je ne suis pas une Américaine, je ne parle pas assez l’anglais. Il faut se satisfaire de ce qu’on a, sinon on est toujours frustré. Ce sont nos paramètres ? OK, on le fait, et on va avoir du bonheur là-dedans. Sinon, ce n’est pas possible, Jean-Yves. Sinon, buvons, baisons, mourons ! »

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