Un vrai bouillon de culture

Jamais la puissance d’évocation de Marie-Claire Blais n’a été aussi forte que dans ces chroniques américaines. Parcours d’un écrivain.

En ce dimanche, je suis assise sur un banc près d’Edmund Wilson, le grand critique américain qui – de sa voix forte, adoucie de longs silences, car cette conversation se déroule en français, et bien qu’il parle parfaitement cette langue, Edmund, en s’arrêtant soudain sur un mot, une phrase, a des réticences pudiques -, avec l’étendue de sa vaste culture, me trace un portrait détaillé de Virginia Woolf, de sa vie, de son oeuvre. Et je n’ose pas regarder celui qui ressemble à Winston Churchill, qui a cette puissance intellectuelle et physionomique. Il s’exprime aussi, avec le même savoir passionné, sur l’oeuvre de Zelda Fitzgerald, le poète Edna Saint-Vincent Millay, Gertrude Stein, et il parle souverainement de ces écrivains de la nouvelle rébellion, que je viens de lire à la bibliothèque de Harvard, comme si chacune de ces femmes admirables était parmi ses amies intimes.

Marie Claire Blais

VLB éditeur, 217 pages, 17,95 $.

J’ai eu raison de ne pas lire semaine après semaine les chroniques américaines de Marie-Claire Blais, dans Le Devoir. J’attendais le livre. Le voici, et il me donne raison. L’ensemble vaut mieux que les parties. On peut être déçu par telle ou telle chronique mais elles s’éclairent et pour ainsi dire se corrigent les unes les autres, et un fort mouvement naît de leur convergence, qui fait de ce Parcours d’un écrivain un des livres les plus convaincants de Marie-Claire Blais.

Cela commence à Cambridge (Massachusetts), où Marie-Claire Blais, toute jeune romancière nantie d’une bourse Guggenheim obtenue peut-être par l’intercession du critique Edmund Wilson, transporte ses maigres possessions dans une chambre tout à fait minable. Le quartier n’est pas sûr. La drogue court les rues, et les vols ne se comptent pas. Dans les campus universitaires, tout près, règne une sorte d’inquiétude fiévreuse. La guerre du Viêt-nam, c’est pour très bientôt. C’est l’époque des grandes luttes féministes, des combats pour la reconnaissance des droits civiques des Noirs; avec, au bout, comme un coup de tonnerre, l’assassinat de Kennedy.

Marie-Claire Blais vit tout cela, raconte tout cela non pas comme une simple chronique mais de l’intérieur, comme si chacun des événements la concernait personnellement, l’atteignait dans sa propre chair. Et l’on comprend, en parcourant le livre, ce qui rendait si étranges à la première lecture certains de ses romans, L’Insoumise, David Sterne : c’est qu’elle y transposait en milieu québécois, de façon un peu maladroite, une hantise de la guerre, de la violence qui venait en droite ligne de son expérience américaine. C’est là-bas, aussi, qu’elle a commencé d’écrire Une saison dans la vie d’Emmanuel, et il serait peut-être intéressant de s’en souvenir en relisant ce grand livre.

Parcours d’un écrivain, ce n’est pas seulement Cambridge. C’est aussi, c’est souvent Wellfleet, à Cape Cod, où Marie-Claire Blais est reçue chez les Wilson, Edmund le grand intellectuel, le grand critique, enfermé presque toute la journée dans son bureau et convoquant le soir la jeune Québécoise pour lui donner des conseils, et sa femme, la très charmante Elena. C’est, encore, Key West, un Key West qui ressemble aussi peu que possible à celui du dernier roman de Michel Tremblay. C’est même, malgré le sous-titre du livre, « notes américaines », un peu de Paris et de la province française. En somme, le bouillon de culture dans lequel a vécu la romancière, son milieu de formation littéraire.

Dans ce milieu, ou plutôt ces milieux, Marie-Claire Blais fréquente beaucoup de gens; certains fort connus comme Edmund Wilson et le romancier John Hersey notamment, d’autres qui le sont moins, mais qui reviennent constamment dans le récit, comme Bob, le jeune écrivain noir. Des personnages apparaissent tout à coup sur la page, sans présentation, souvent vêtus de leur seul prénom, et disparaissent aussi vite, écrivains, artistes, amis de toutes sortes. L’absence de détails leur confère une sorte d’évidence. Jamais, me semble-t-il, la puissance d’évocation de Marie-Claire Blais n’a été aussi forte que dans ce livre. Elle déroule avec une négligence un peu affectée ses longues phrases rêveuses, et c’est de ce brouillard qu’émergent – un peu comme chez le peintre Turner, dont elle parle quelque part – des images extrêmement saisissantes de personnes, de lieux, d’atmosphères.

Cela dit, qui exprime assez clairement, je l’espère, la considération que j’ai pour ce livre, je ne puis éviter de faire quelques observations désagréables sur la façon dont il a été édité. On est très souvent arrêté, en lisant Parcours d’un écrivain, par des fautes de français, orthographe et syntaxe, des impropriétés de termes tout à fait désolantes. J’en étais embêté, au point de souhaiter relire un de ces jours le livre dans une bonne… traduction anglaise. Respecter un écrivain, ce n’est pas publier tel quel le manuscrit qu’il apporte; c’est l’aider à corriger les défauts dont il n’arrive pas lui-même à se départir.

En post-scriptum, une autre image de la vie américaine, mais en beaucoup plus noir : Clockers, de Richard Price, que j’avais lu il y a quelques années en anglais et qui vient de paraître à Paris. Une brique : près de 600 pages, et de la violence, de la misère, de la corruption à faire frémir. Avec, au milieu de cette boue, quelques éclairs de bonne volonté qui font ressortir davantage encore le règne du Mal. Richard Price raconte cette histoire, une histoire de drogue dans une grande banlieue pauvre – noire, évidemment – de New York avec une force zolienne. Le roman américain est peut-être le seul, actuellement, capable de peindre le vécu social dans toute son ampleur.

Clockers, par Richard Price, traduction de Roland de Candé, Grasset, 572 pages, 24,95 $.

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