Une aventure risquée et… réussie

Imaginez que vous êtes éditeur. Vous vous apprêtez à refuser un manuscrit lorsque vous apercevez la signature : Jacques Poulin. Alors, vous prenez.

Il n’y a que Jacques Poulin pour se tirer sans trop de dommages d’une aventure aussi risquée.Imaginez que vous êtes éditeur, et qu’un romancier ordinaire, un romancier quelconque vous propose le récit suivant. Son personnage partira de Québec et entreprendra un périple qui le conduira à Baie-Saint-Paul, puis à Saint-Joseph-de-la-Rive, puis à l’Ile-aux-Coudres comme de bien entendu, et ainsi de suite – j’en passe des bouts, Baie-Comeau, Sept-Iles – jusqu’à Havre-Saint-Pierre, avec descriptions obligées et coucher de soleil sur le fleuve.

Mon Dieu, ce n’est pas un roman, dites-vous avec consternation, c’est un travelogue. (Bien que, éditeur québécois, vous en ayez vu de toutes les couleurs et sachiez vous accommoder d’un certain nombre de bizarreries.)

Ce n’est pas fini. Retour à Québec par l’autre rive, tour de la Gaspésie, Percé, l’île Bonaventure, les oiseaux…

Vous hésitez. L’auteur s’en aperçoit et jette dans la balance un peu de relations France-Québec, par exemple une histoire d’amour entre un gars d’ici et une Française en goguette avec une troupe de saltimbanques. Des saltimbanques, de l’amour, ça vous anime un paysage, non ?

Il vous en faut encore ? Que diriez-vous de quelques considérations bien senties sur la littérature, la québécoise et la française, introduites avec le plus grand naturel puisque le héros est chauffeur d’un bibliobus ?

A vrai dire, ce dernier ajout approfondit votre inquiétude au lieu de la dissiper, et vous vous apprêtez à refuser le manuscrit lorsque vous apercevez la signature : Jacques Poulin. Alors, vous prenez. Et, l’auteur parti, vous redevenez le simple lecteur que vous rêvez d’être toujours, vous vous laissez prendre par cette histoire qui n’en est pas tout à fait une, l’histoire d’un chauffeur de bibliobus qui a une peur atroce de vieillir et projette de s’en aller sur la pointe des pieds, sans bruit, après sa dernière tournée, sa « tournée d’automne ».

Malgré quelque agacement suscité par le genre du travelogue – vous vous étiez déjà plaint de certaines longueurs dans Volkswagen Blues -, le charme Poulin opère. La Tournée d’automne est un roman où l’on dit très souvent merci, où l’on reçoit et l’on donne avec une très grande délicatesse parce que, on le voit bien, sans cela les êtres humains risqueraient de se détruire les uns les autres.

Ce qui rend les personnages de Poulin si attachants, c’est que leur vie ne tient qu’à un fil. Celui-ci, appelé le Chauffeur, est peut-être le plus démuni de tous. Les livres mêmes, ses livres, dont il parle avec une tendresse fraternelle, ne lui suffisent plus. Le miracle de la survie viendra de Marie, la Française; aussi discrète, aussi profondément attentive que lui. Un beau couple. Presque crédible.

Mais le vrai n’est pas toujours le vraisemblable, comme le montre le roman de Raymond Plante, Un singe m’a parlé de toi. On croit à ses personnages dans la mesure même où ils nous déconcertent, nous échappent : le narrateur, gros garçon encombré de sa propre personne, ancien professeur, réparateur d’ordinateurs, qui ne sait plus où donner de l’amour; une fille étrange et plus qu’étrange, quêteuse à Montréal, peintre à Paris, qui fascine littéralement le précédent; un troisième personnage, asthmatique, toujours près de rendre l’âme, qui détient sur la fille un mystérieux pouvoir. Je n’ai pas rencontré souvent, dans le roman québécois de ces derniers temps, des personnages qui suscitent à ce point la curiosité, l’intérêt. Ils sont portés par une écriture rapide, fertile en trouvailles – quelques dérapages, peu nombreux – et un suspense remarquablement soutenu.

Il ne manque pas grand-chose à Un singe m’a parlé de toi pour être un bon, un très bon roman. C’est la fin, la résolution de l’énigme, qui déçoit. Le récit, jusque-là bien mené, surtout dans sa partie parisienne où le quartier du jardin du Luxembourg est superbement évoqué, s’abîme dans une action échevelée, un mélodrame vraiment un peu trop lourd. N’empêche : on n’oublie pas que l’auteur nous a fait passer de fort bons moments.

La Tournée d’automne, par Jacques Poulin, Leméac, 208 pages, 18,95 $.

Un singe m’a parlé de toi, par Raymond Plante, Boréal, 193 pages, 18,95 $.

La Tournée d’automne

Il haussa les épaules, essayant de réfléchir. Un panneau annonçait que Port-au-Persil était tout près.

– Ce qui me conviendrait, dit-il, ce serait… que le temps s’arrête.

Elle tendit la main vers lui, mais ils arrivaient déjà à la route menant au village. Tout de suite elle tourna à droite, immobilisa le camion un peu plus loin, à moitié sur l’accotement, et elle mit les clignotants à cause du brouillard.

– J’espère que le brouillard va se lever, dit-elle, sinon on ne pourra pas aller voir les baleines. Mais je ne suis pas très sûre d’avoir envie de les voir: après tout, c’est peut-être mieux de les laisser tranquilles.

– Vous croyez ?

– Je crois que j’aimerais mieux rester avec vous.

Jacques Poulin

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