Une belle famille

Extrait du roman Une belle famille, par Annie Cloutier, avec l’aimable autorisation des éditions Triptyque.

Extrait du roman Une belle famille, par Annie Cloutier

5 Novembre 2011

            La conférence de presse vient de se terminer. Sur la scène, l’éclairage est redevenu tamisé. Des quatre coins de la salle, les journalistes se précipitent à la rencontre des frères Gagnon qui quittent l’estrade par l’escalier à la droite de la scène, suivis par les projecteurs. Demeuré seul derrière la longue table des conférenciers, Sébastien Gagnon se laisse tomber sur son siège en soupirant.

            Devant lui, sur le parterre, règne une intense activité. Plusieurs chaises sont de travers. L’une d’elles est tombée à la renverse. Des voix trop fortes dans les cellulaires tiennent conseil de toute part. « Oui, ça vient de finir… On le sait pas encore… OK, oui. Je vais essayer de faire ça… Attends-moi… Je te rappelle d’abord. »

            À mi-chemin de la salle, les cadreurs rangent leur matériel. Ceux-là, Sébastien les aime bien. On ne les entend jamais et on ne sait pas ce qu’ils pensent. Un jour, il va jaser avec eux pour enfin comprendre comment fonctionne le monde. Seuls deux ou trois commentateurs financiers (des nouveaux qu’il n’a encore jamais vus) demeurent pensifs sur leur chaise. Ils fouillent dans leur agenda électronique. Froncent les sourcils. Comment tirer un bon article de ce qu’ils ont entendu aujourd’hui ? Sébastien réalise qu’il les plaint.

            C’est rare, oui, qu’il a la possibilité d’observer.

            Juste sous lui, devant le podium, ceux qu’il guette surtout, sans vraiment les voir, ce sont ses frères et Isabelle qui affrontent l’essaim médiatique qui s’est précipité sur eux tout en débitant leurs explications apprises par cœur avec le sourire automatique et la conviction toujours un peu factice des relations publiques.

            Une scène qu’il a lui-même cent fois interprétée et qui devrait le rassurer. Il n’a pas besoin d’entendre ce qu’ils disent. Il sait qu’ils ne gafferont pas. Les règles et le rituel sont bien établis ! Peu importe ce qui est déclaré et noté, pourvu que quelque chose le soit. Tant que ça demeure insipide et que ça ne choque pas.

            Les doigts se cramponnent aux stylos pour griffonner dans les calepins. Les enregistreuses miniatures se tendent. Hochements de tête. Les bouches de ses frères et de sa belle-sœur remuent, énoncent. Leurs visages se penchent. Les manœuvres habituelles de la persuasion.

            Cela le rassure, oui. Et en même temps pas.

            Ils sont tous ici, pourtant. Pas un seul n’a fait faux bond, pour une fois. Ses cinq frères et sa belle-sœur Isabelle. Même la conjointe de Sébastien, Nancy, même si Isabelle a jugé qu’il valait mieux qu’elle ne monte pas sur scène avec eux afin qu’elle ne s’expose pas dans le dossier qu’ils ont défendu aujourd’hui. (On va avoir besoin d’elle après les Fêtes, alors, pour l’instant, on la garde en réserve. Comme ça, ça va frapper plus fort quand elle va expliquer à la population pourquoi il est indispensable que la Fondation Gagnon s’implique dans le Plan d’avenir concerté du Nord et que les Inuits soient désormais ravitaillés à perpétuité d’un flot sans cesse renouvelé de biscuits vaccinaux.) Elle s’est assise au fond de la salle et a hoché la tête pour marquer son intérêt pendant la présentation. Elle sait qu’il cherche appui sur elle.

             Tout le monde est là, donc. Habituellement, il y en a au moins un qui se déclare trop occupé ou qui invoque la nécessité de passer du temps avec ses enfants pour se défiler de la corvée des médias. Pas aujourd’hui. Sagement assis, leur menton attentif derrière le carton à leur nom, ils ont gardé le silence pendant que la présentation numérique défilait au-dessus d’eux, leur regard impassible braqué sur l’auditoire.

            L’agrandissement de l’usine de Cornwall, voilà la grande annonce brillante du jour. Heureusement qu’Isabelle a fait écrire sa déclaration d’un bout à l’autre, car Sébastien a peu à dire sur le projet. C’est bien ficelé. Légal d’un bout à l’autre, peu controversé. Il y a évidemment veillé. Il fut un temps où la simple création d’une trentaine d’emplois le portait sur une vague d’exultation des semaines durant. Pendant des années, retaper l’entreprise, la restructurer, en faire quelque chose de solide et de bien dirigé, une décision simple et précise à la fois, suffisait à lui procurer le sentiment de bien accomplir sa mission.

            La situation s’est singulièrement compliquée, est-il en train de penser.

            Après la lecture de sa présentation générale, son frère Frédéric a détaillé les coûts et les budgets des travaux avec son habituelle égalité d’humeur et son sérieux. Le plus jeune d’entre eux, Guillaume, a évoqué la « qualité de vie inégalée » qu’il entrevoyait pour la communauté, « très francophone », de Cornwall. Mathieu a sobrement expliqué que le syndicat appuie le projet. Nicolas, un peu plus enjôleur, a annoncé que les biscuits de Cornwall seront fabriqués selon des « recettes nouvelles, concoctées par les chimistes de l’usine de Saint-Augustin ». Philippe, que la crise de la H1N1 éloigne des Biscuits Gagnon depuis des semaines, n’a été poussé vers le micro que pour amadouer l’audience qui l’adore.

            Isabelle est connue pour sa capacité à contrôler les messages. Ce n’est pas pour rien qu’il l’a embauchée (et surtout pas juste parce qu’elle est sa belle-sœur). Ses « événements médiatiques » sont de véritables numéros de prestidigitation. Elle fait disparaître les éléphants au beau milieu du salon. Détourne l’attention du public des manigances, des pots-de-vin et des colonnes de chiffres qui ne balancent pas. Devant les questions trop fines mouches elle est capable d’improviser un éternuement, de faire sonner son cellulaire, voire celui d’une journaliste de l’assistance éberluée, de débrancher la présentation virtuelle et de se mettre à commenter ce qui apparaît alors comme fond d’écran (généralement une photo de ses filles, Delphine et Marianne) avec sa gouaille naturelle. Tout pour détourner l’attention. Un jour, parant au questionnement sur les propriétés possiblement cancérogènes d’une de leurs saveurs naturelles, on l’a même vue sursauter, poser les paumes sur la table et écarquiller les yeux avec l’intensité d’une voyante en rétorquant : Avez-vous senti ça ? Je pense qu’il y a un tremblement de terre. Don’t you guys feel it?

 

La suite dans le livre…