Une fêlure au flanc du monde

Extrait publié avec l’aimable autorisation des éditions Alire.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.


 

Malick se laissa choir sur le futon. Rachel l’observa quelque temps en silence. Déjà, il s’en voulait d’en avoir tant dit. Qu’allait-elle penser de lui ?

— Veux-tu savoir vraiment pourquoi j’ai accepté de t’héberger ? demanda-t-elle enfin. C’est parce que je m’inquiétais pour toi. Tu es arrivé comme un cheveu sur la soupe, en fuite, sans bagages. Je te regardais aller avec ton enquête, et tu me semblais juste un peu trop sûr de toi.

— Je pensais que tu m’hébergeais parce que tu me trouvais irrésistible…

— Pour être honnête, t’étais plus cute quand t’avais quinze ans.

— Ah, merci, je me sens beaucoup mieux ! Tu m’as remonté le moral !

— Maxou… Je tiens encore à toi. Tu es difficile à vivre, mais bien intentionné. Veux-tu qu’on se concentre sur la réalité pour un instant ? Il y a quelque chose de pourri à Saint-Nicaise, c’est clair. Les cadavres au Rocksteady ne sont pas le fruit de ton imagination. La Repousse, c’est un vrai lieu. Dan, c’est une vraie personne, et même s’il était aussi fou que tu crains de le devenir, il n’en reste pas moins qu’on peut rattacher plusieurs de ses dires à des faits concrets. Ton enquête n’avance pas comme tu veux, mais elle avance.

Elle vint s’accroupir devant lui et posa une main sur la sienne.

— Et tu dis que tes « trouvailles » surnaturelles te font peur ? Au moins, tu te donnes des outils pour essayer de comprendre. Moi, ça m’a toujours terrifiée. J’ai jamais su accepter ça, surtout après avoir rencontré Eddy. Quand je t’accompagnais dans tes explorations, c’était parce que… ça te passionnait tellement, t’en étais beau à voir. Maintenant… je suis terrifiée, encore. Mais le problème de Saint-Nicaise est aussi le mien, et je veux que ça se règle. Tu es la seule personne que je connaisse qui a une chance de comprendre tous les aspects du problème. Si tu refuses de t’en mêler, je comprendrai ; tu en as déjà fait beaucoup. Mais si tu veux continuer, je t’assure que tu peux compter sur mon aide.

— J’ai peur de mal m’y prendre. J’ai blâmé Hubert parce qu’il s’obstinait à poursuivre le rêve de Victor et que c’était mauvais pour son fils. Au fond, je suis pas mieux : je vous mets tous en danger en vous impliquant dans ma lutte contre les Insoumis, et qu’est-ce qui te dit que j’agis pas surtout par obsession, pour voir de la vraie magie de près ?

— Je sais que tu fais tout pour toi. Le pire, c’est que tu te crois tellement que les autres embarquent dans tes histoires.

— Toi, t’as parlé à Frédé…

— Mais je sais que tu le fais aussi pour Dan, et pour les autres adeptes qui se laissent dicter leur vie. Et un peu pour moi, parce que ça m’affecte. Mais tu as raison : tu n’es pas en mesure de tout régler seul. Si tu veux nous aider, il faut que tu sois honnête avec nous.

Il tira doucement sur sa main et elle vint s’asseoir à côté de lui. Ils passèrent quelques minutes en silence, épaule contre épaule, sans se regarder. Puis Malick dit :

— Je pense qu’il est temps que je te raconte exactement comment ça s’est passé, à Montréal. (pp. 351-353)