Une galerie d’art dans les vignes

Pour ses 30 ans, l’Orpailleur a confié à l’artiste Danièle Rochon le soin d’habiller le vignoble d’œuvres qui célèbrent le vin. Double dégustation.

Une galerie d'art dans les vignes
Photos : Alexandre Chabot

Entre eux, les quatre mécènes, et elle, l’artiste, tout a commencé par une histoire d’étiquette.

Fondateurs et propriétaires du Domaine de l’Orpailleur, vignoble bien connu de Dunham, en Estrie, Hervé Durand, Charles-Henri de Coussergues, Frank Furtado et Pierre Rodrigue voulaient fêter leur 30e année de viticulture – qui tombe en 2011 – en faisant dessiner l’étiquette d’un de leurs vins.

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Le photoreportage « Art et vin chez l’Orpailleur » >>

Hervé avait rencontré la peintre montréalaise Danièle Rochon en Provence, où elle passe une partie de l’année. Il avait été séduit par son travail, de grands tableaux débordants de fleurs et de couleurs. La commande fut passée. La fameuse étiquette, celle de L’Orpailleur rosé 2010, a autant de fraîcheur et de charme que le vin qu’elle habille.

Mais ce n’était qu’un début. Danièle Rochon avait envie de plus, de quelque chose d’autre, de sortir de ses toiles, en quel­que sorte. De fil en pinceau, les mécènes et leur artiste allaient voir plus grand. Et se lancer dans une entreprise sans commune mesure avec l’étiquette du rosé : investir le vignoble tout entier avec une « installation » de land art – art dans le paysage -, une vingtaine de grandes sculptures éphémères, posées ici et là autour des rangées de vigne et même entre elles.

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Danièle Rochon sous l’installation Vignoble céleste.

« En 2004, j’ai quitté la galerie qui me représentait depuis une dizaine d’années et qui, en fait, me demandait de produire des tableaux en série, raconte l’artiste. Je me suis remise à peindre par plaisir et par passion. Mais c’est la première fois que je me lance dans un projet de cette envergure-là. » (Elle dispose d’un budget de 20 000 dollars pour le réaliser, sans compter une commandite des magasins Omer DeSerres pour certaines fournitures ; elle ne reçoit pas d’honoraires.)

L’aventure, visiblement, l’habite entièrement. Depuis toujours, les poètes et les écrivains ont été inspirés par la vigne et le vin, rappelle-t-elle. « Pour préparer à mon tour l’hommage que je veux leur rendre, j’ai passé de longs moments au Domaine, cet hiver et ce printemps, à vivre le vignoble, à m’en imprégner. La thématique des ronds, comme les grains de raisin, et des triangles, la forme des grappes, s’est imposée petit à petit. »

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Dégustation, une création évolutive.

Quand je suis allé rencontrer Danièle Rochon à l’Orpailleur, au tout dernier jour de mai, elle était en pleine création de ses sculptures. Le printemps pluvieux l’avait empêchée d’avancer aussi vite qu’elle aurait voulu. Le travail lui semblait « inouï », voire « surdimensionné ». Mais l’œuvre, comme le faisait la vigne à ce moment-là, bourgeonnait, poussait, sortait de terre à toute allure.

Ici, un tas de sarments peints en bleu vif. Là, une vrille en rubans d’aluminium qui se déplacent dans la brise et, l’entourant par terre, une vingtaine d’assiettes, « pour évoquer la table et le repas qu’accompagne le vin ». Ailleurs, une manière de cimetière offrant, sur des ardoises à même le sol, des mots sur le vin : celui qu’on lit sur la tombe de Jim Morrison, au Père-Lachaise, à Paris (« Pourquoi je bois ? Pour écrire de la poésie. »), ou celui de Galilée (« Le vin est de l’eau emplie de soleil. »).

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Ailleurs encore, un étrange hommage à Bacchus, « mais qui ne s’appellera peut-être pas comme ça, c’est trop direct ». Plus loin, une rangée de grands fanions colorés. Ou encore trois vasques pleines de ballons rouges, blancs et roses, les trois couleurs du vin.

Pendant toute la visite, l’artiste, un tout petit bout de femme, nous expliquait son travail avec énergie et humour, à moi et à Charles-Henri de Coussergues, un homme bâti comme le vigneron du sud de la France qu’il est.

Le contraste était amusant. Elle était dans les hésitations de la création. Il émanait de lui une confiance absolue en cette aventure naturelle de la rencontre entre l’art et le vin. « L’œnotourisme, que nous avons toujours valorisé à l’Orpailleur, va bien avec le land art, disait-il. Et puis, j’aime ça que les gens puissent avoir accès de près aux vignes. »

Car, et ce n’est pas la moindre des beautés de l’histoire, les visiteurs pourront marcher tout l’été dans le vignoble de l’Orpailleur pour découvrir, au fil de longues promenades, l’œuvre de Danièle Rochon – et cela, à partir de son inauguration, le samedi 9 juillet.

Art et vin : ce sera, au fond, une double dégustation. Qui me ravit d’avance, moi qui ai toujours tenu les vignobles pour les paysages agricoles les plus inspirants à avoir été façonnés par le génie et le travail humains. Comme les œuvres d’art, certains vignobles ont 100, 200, 1 000 ans. Celui de l’Orpailleur en a 30. Mais après tout, c’est à 30 ans que les vignes sont belles. Surtout quand elles sont touchées par la grâce des œuvres d’art.

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orpailleur-cousserguesPETITE HISTOIRE D’UN GRAND VIGNOBLE

Un orpailleur est un chercheur d’or. C’est un amoureux des pépites de la langue, Gilles Vigneault, qui avait donné ce noble nom au vignoble de Dunham. Trente ans plus tard, le Domaine de l’Orpailleur ne roule peut-être pas sur l’or, mais il est devenu une entreprise agricole rentable, aussi solide qu’on puisse l’être dans ce domaine d’activité.

Chaque année, le Domaine de l’Orpailleur vend, essentiellement sur place, 160 000 bouteilles de vin, tous formats confondus. Ses vins blancs sont d’une belle et constante qualité, notamment son excellente cuvée Natashquan, qu’on ne trouve qu’à la propriété. Son rosé est floral, parfumé, doux à boire. Le Domaine produit aussi un rouge, un mousseux, un vin de glace, tous de bonne tenue.

Les ventes dans les restaurants et dans les succursales de la SAQ, la toute-puissante Société des alcools du Québec, augmentent régulièrement. « Depuis quelques années, la SAQ, son président et son vice-président, Philippe Duval et Alain Brunet, donnent un sérieux coup de main aux vignerons du Québec », souligne Charles-Henri de Coussergues.

Il faudrait des pages pour raconter les 30 ans de l’Orpailleur. Le plaisir de voir grandir les vignes. La joie des vendanges, même si le travail est dur pour les mains et les dos. Mais aussi l’incessante bataille contre les intempéries et le gel, les vignes qu’on doit renchausser l’hiver et découvrir le printemps venu.

Pis, les tracasseries de la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec, le tribunal administratif qui veille au grain en la matière. Par exemple, les vignerons et autres producteurs de BAA (pour « boissons artisanales alcoolisées ») ne peuvent vendre qu’à la ferme. En 1996, ils avaient cependant obtenu le droit de le faire aussi dans les foires agricoles ou au Salon des métiers d’art de Montréal, « des vitrines naturelles pour se faire connaître », dit Coussergues. Mais en 2009, la Régie est revenue à une interprétation pointilleuse du règlement : les BAA ne peuvent être vendues qu’à la ferme point à la ligne.

Les producteurs ont contesté cette décision jusqu’en Cour supérieure ; ils ont perdu leur cause, et la Régie mettra sa politique en application le 31 décembre 2012, un point c’est tout.

« Pourtant, dit encore Charles-Henri de Coussergues, ce n’est pas de l’alcool qu’on met en bouteille, c’est du vin. Autrement dit, de l’expérience, de l’histoire. »