Une « grande grammaire » pour le français d’aujourd’hui

La Grande Grammaire du français, un tout nouvel ouvrage de référence basé sur des sources récentes, tient compte des variations au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique. Elle pourrait bien changer notre manière de voir la langue. 

Illustration : Catherine Gauthier pour L'actualité

Le XXe siècle a eu le Grevisse. Le XXIe aura sa Grande Grammaire du français, parue cet automne aux éditions Actes Sud. L’ouvrage, fruit d’un travail mené sur 20 ans par une équipe internationale de linguistes, décrit la langue écrite et parlée. « Maurice Grevisse s’était limité au littéraire, nous avons voulu traiter de l’écrit et l’oral contemporains », dit Anne Abeillé, professeure à l’Université de Paris et codirectrice du comité scientifique et éditorial. « Il n’y avait pas de raison de privilégier la littérature », complète Danièle Godard, aussi codirectrice en plus d’être directrice de recherche honoraire au Conseil national de recherche scientifique, lequel a mis en branle l’initiative en 2001 par son soutien financier et technique. 

Dans l’univers des grammairiens, La Grande Grammaire du français (GGF) détonne. D’abord parce que c’est le premier ouvrage du genre produit par une majorité de femmes — trois des quatre membres du comité éditorial et 31 des 59 signataires. Mais surtout parce que les auteurs ont voulu coller à la réalité actuelle. En plus d’inclure les variations au Canada, en Belgique, en Suisse et en Afrique, le pavé de 2 628 pages cite presque uniquement des sources postérieures à 1950. Et à côté de 500 grands auteurs — Albert Camus, André Gide ou Michel Tremblay —, on tire des exemples de journaux et d’autres sources inusitées, comme le bédéiste René Goscinny ou l’ex-premier ministre Jacques Parizeau. On puise également dans les grivoiseries de San Antonio et les commentaires du Réseau des sports.

Professeure à l’Université de Sherbrooke et cosignataire, Marie-Thérèse Vinet est impressionnée par la présence du Québec. « Le Grevisse comportait des erreurs sur ce qui était supposément québécois. Pour la GGF, les données sur le Québec ont été relues par des Québécois. »

Il y a aussi que l’Amérique du Nord a fourni 12 des 38 bases de corpus — un corpus étant une base de données. Dans le cas de la GGF, on a utilisé le corpus de données textuelles de Sherbrooke, le corpus de l’Estrie, celui du français parlé au Québec, les deux corpus de Montréal, celui d’Ottawa-Hull ainsi que celui des Îles-de-la-Madeleine, en plus de trois corpus louisianais et de ceux du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse. « On aurait aimé en avoir plus d’Afrique, mais la source est moins riche pour l’instant, précise Anne Abeillé. Au Québec [où les corpus sont suffisamment élaborés], vous êtes capables de documenter que tel usage est spécifique à L’Isle-aux-Coudres. »

La table des matières de 45 pages et les 30 000 exemples ont de quoi donner le tournis. Mais quand on feuillette ce pavé de cinq kilos en deux tomes, on est frappé par sa clarté. On peut donc y papillonner à souhait. Le journaliste pourra se documenter sur l’art de la question (au chapitre 12) ou les citations (au chapitre 17). On y trouve beaucoup d’information sur les genres et l’écriture inclusive, mais aussi tout un chapitre sur les écritures numériques — émojis compris. Quant à la version en ligne, elle permet d’écouter 2 000 exemples audios, entre autres.

Si un total de 2 628 pages peut sembler exagéré aux nostalgiques du Précis de Maurice Grevisse (moins de 300 pages), la brique se situe en fait dans la bonne moyenne, entre la grande grammaire de l’anglais, à 1 860 pages, et celle de l’espagnol, qui trône à 5 351 pages. Ces grandes grammaires ont émergé dans la foulée du développement de la linguistique moderne dans les années 1970 — la première du genre, celle des Italiens, est parue entre 1989 et 1991 en trois tomes.

Plusieurs raisons expliquent pourquoi la GGF arrive au moins 20 ans après les autres. Il a fallu parfois des années de négociation pour faire collaborer les 32 universités et centres de recherche dans 10 pays. « Il fallait réconcilier beaucoup de “chapelles”, qui avaient toutes leurs façons de faire et même leur vocabulaire propre », raconte Anne Abeillé.  

Autre complication : les auteurs, qui tenaient à être publiés par un éditeur grand public plutôt qu’universitaire, ont dû composer avec une éditrice, Anne Bresson-Lucas, rigoureusement antijargon. Il aura fallu six ans de va-et-vient entre les 59 auteurs, le comité de direction et l’éditrice pour parvenir à la version finale. Tout en adaptant le contenu aux évolutions comme les réseaux sociaux, Internet, les textos. Sans compter 16 départs à la retraite et un décès parmi les auteurs. 

Anne Bresson-Lucas aura consacré huit années à la réalisation de cet ouvrage, dont les trois dernières à temps complet. « La direction d’Actes Sud savait que ce serait long et qu’on ne devait pas faire n’importe quoi », dit-elle. C’est à sa demande que les auteurs ont produit un grand index de 4 500 mots, un glossaire des 600 termes techniques, 15 000 renvois, une bibliographie des 500 auteurs cités, les résumés en tête de chapitre et les échantillons. « Ça se veut très dynamique pour être utile aux enseignants, qui pourront piger dedans », explique l’éditrice, qui planifie un abrégé d’environ 450 pages — d’ici 2026, espère-t-on.

L’impression des deux tomes à 15 000 exemplaires a permis d’amortir le coût à 169,95 $ — la Cambridge Grammar of the English Language, à titre de comparaison, coûte le double. Malgré cet effort vers l’accessibilité et la lisibilité, la GGF demeure une œuvre scientifique et savante. Ça n’intéressera pas tous les lecteurs, par exemple, de savoir pourquoi la réponse à la question « Où est le livre ? » est « Là » et pas « Y ». « Les linguistes aiment beaucoup considérer les tournures impossibles, qui sont marquées d’un astérisque dans la GGF », souligne Marie-Thérèse Vinet.

Partout où c’est possible, la GGF ajoute des données statistiques, qui viennent appuyer ou contredire certains commentaires ou lieux communs. On montre par exemple que 80 % des expressions verbales figées (« on n’est pas sorti de l’auberge ») sont identiques dans l’ensemble de la francophonie et que les variations, souvent infimes, se conforment à un même moule (« on n’est pas sorti du bois », au Québec).

Et en ce qui a trait à l’habitude des Québécois — qui en chagrine plusieurs — d’abandonner le « ne » dans les phrases négatives (« j’ai pas faim ») ou de remplacer l’auxiliaire être par avoir (« j’ai monté »), la GGF constate que le phénomène est aussi répandu en France, mais que les Québécois en font simplement un peu plus. « Cette forme négative est majoritaire à l’oral même en France », dit Anne Abeillé.

Pour le commun des mortels passé au moule de l’école, l’idée de grammaire est associée au purisme, à la faute, à la correction absolue. Or, dans la GGF, vous ne lirez nulle part que vous avez tort de dire ou d’écrire « j’ai monté », « le livre que j’ai besoin » ou « malgré que » — au lieu de « je suis monté », « le livre dont j’ai besoin » ou « bien que ». « Ça ne sert à rien de dire que “malgré que” n’est pas bon. Ça existe depuis longtemps », affirme Danièle Godard, qui assume complètement l’aspect iconoclaste ou décomplexé de la GGF.

Tout ne se vaut pas, cependant, et les auteurs ont mis en place une codification qui indique clairement les tournures « non standards », « inacceptables », « douteuses » ou « inappropriées ».

« Mais il est important, socialement, de dire aux gens que ça existe, estime Danièle Godard. Il existe des formes très différentes entre l’oral et l’écrit entre la France et le Québec, mais elles appartiennent toutes au même système grammatical. Il faut arrêter de dire que ce n’est pas français. Au contraire, c’est très français. »

Les commentaires sont fermés.

« Il n’y avait pas de raison de privilégier la littérature. »

Et hop ! en un seul « argument » (les guillemets ne sont absolument pas superflus ici), on évacue l’essence même de l’esprit du français en deux coups de cuiller à pot. Consternante arrogance.

La grammaire n’a pas pour fonction de rendre compte de la langue parlée. Elle sert à standardiser la structure de la langue écrite afin que tous les locuteurs de cette langue, peu importe leur pays d’origine, soient capables d’en comprendre les subtilités et la lisant et en l’écrivant. Ça n’a jamais empêché qui que ce soit de parler comme il l’entend.

Rendre compte de la langue vernaculaire n’est pas le travail des grammairiens et ne fait pas partie de leur champ d’expertise. C’est celui des écrivains — qui, eux, savent écouter et traduire en langue écrite la parlure de leurs contemporains. Celui des grammairiens, c’est de tirer du travail des écrivains les conséquences théoriques. Chacun son métier.

La langue parlée et la langue écrite ont chacune leur logique. La première n’a pas à imposer sa loi à la seconde. Qu’on fasse une «grammaire de l’oral» si on en sent la nécessité. Nul besoin de tout mélanger.

P.S. Les expressions «j’ai monté» et «je suis monté» sont correctes toutes les deux. Elles n’ont toutefois pas le même sens.
La première appelle un complément direct et se réfère au montage (j’ai monté un film, un moteur) ou à l’accouplement de certains animaux (le boeuf a monté la vache).
La seconde se réfère à l’ascension et n’a pas besoin de complément puisque le sujet subit l’action en même temps qu’il la pose.
En acceptant de les rendre interchangeables, on élimine donc une nuance de sens. À chacune de ces éliminations, la langue devient plus floue, moins précise, donc moins utile et moins intéressante. On voudrait l’affaiblir face à l’hégémonie impérialiste de l’anglais, on ne s’y prendrait pas autrement.

Vous avez surement compris depuis longtemps que monsieur Nadeau est un de ces apôtres de la déconstruction de la langue à tout prix. D’où l’envie de vous proposer de regarder le tout début du premier épisode de la télé-série ¨Le Bonheur¨ avec Michel Charrette (https://www.qub.ca/tvaplus/tva/le-bonheur/saison-1/episode-1-la-fuite-1062577694 ) qui résume en peu d’images là où en est rendue notre société de ¨laisser-aller, de laisser-braire¨.
Vous saisissez très bien la portée de cette vague hallucinante de délires.

C’est un peu comme si on prétendait remplacer le Code civil par un recueil des usages observés entre les gens au Québec. Ça tournerait vite au ridicule.
Contrairement à un dictionnaire (avec quelques réserves, car j’estime qu’un dictionnaire a dans une certaine mesure une dimension normative), une grammaire n’est pas un constat des usages, mais un recueil de règles précises, certes imposées et affinées par l’usage, mais répondant à une certaine logique, avec pour but, comme vous l’exprimez très bien, d’assurer un code commun pour permettre à tous les locuteurs d’une même langue de bien se comprendre.
Précisons aussi qu’une grammaire, malgré ses règles de base précises, laisse de la place à énormément de souplesse et n’interdit aucunement de faire preuve d’une créativité illimitée dans l’expression écrite.

Le Grévisse, ce n’est pas que le Précis! C’est d’abord et avant tout Le bon usage, qui, dans sa 14e édition, compte 1600 pages dont 53 pages d’index. Il faudrait comparer ce qui est comparable.

Quand je lis que cet ouvrage tolère de dire ou d’écrire « le livre que j’ai besoin », au mépris de la syntaxe et de la logique, sous prétexte que ça s’entend ou que c’est répandu, je crains le pire. Avec cette approche, on va sûrement aussi valider des expressions comme « c’est qu’est-ce que je dis »… La syntaxe n’est pas une exigence arbitraire, elle est le reflet d’une logique dans l’articulation des idées. Elle est le reflet de la clarté d’un propos dans l’esprit de celui qui le formule.
Un complément direct n’est pas un complément indirect. La distinction n’est pas qu’une finasserie de grammairien « puriste » (ce mot semblant soudainement être devenu péjoratif) ou qu’une complexité destinée à écœurer les élèves sur les bancs de l’école, mais reflète une compréhension des rapports et interactions entre les notions portées par les mots (les signifiés). Elle participe à la précision de la langue et en particulier du message. Une syntaxe précise évite que l’interlocuteur ait à poser des questions pour faire clarifier le propos ou ne doive en deviner, avec les risques d’incompréhenson ou d’erreur que cela comporte, la teneur, car la phrase initiale est censée contenir, y compris dans son articulation, toutes les clés pour que le message soit univoque. Évacuer la syntaxe ou la grammaire ou faire preuve d’une tolérance indue à cet égard, c’est appauvrir la qualité de la communication. C’est accepter un raisonnement flou ou incohérent. C’est s’en remettre au destinataire du message pour ordonner les idées que l’émetteur n’a pas su ordonner. C’est abêtir la communication et les êtres.

« Une syntaxe précise évite que l’interlocuteur ait à poser des questions pour faire clarifier le propos ou ne doive en deviner, avec les risques d’incompréhenson ou d’erreur que cela comporte, la teneur, car la phrase initiale est censée contenir, y compris dans son articulation, toutes les clés pour que le message soit univoque. »
Ouf! J’ai dû relire cette phrase trois fois pour la comprendre, mais je crois avoir réussi à en deviner la teneur. À moins, comble d’incompréhenson, que je fasse erreur ?

Le « français d’aujourd’hui »…

Un français dénaturé, truffé de fautes d’orthographe, de grammaire et de syntaxe…
Un français pour les paresseux qui ne veulent pas se donner la peine de l’écrire comme il se doit, ou qui n’ont jamais assimilé les règles élémentaires de grammaire.

Extrait : « Pour le commun des mortels passé au moule de l’école, l’idée de grammaire est associée au purisme, à la faute, à la correction absolue. Or, dans la GGF, vous ne lirez nulle part que vous avez tort de dire ou d’écrire « j’ai monté », « le livre que j’ai besoin » ou « malgré que » — au lieu de « je suis monté », « le livre dont j’ai besoin » ou « bien que ». « Ça ne sert à rien de dire que “malgré que” n’est pas bon. Ça existe depuis longtemps », affirme Danièle Godard, qui assume complètement l’aspect iconoclaste ou décomplexé de la GGF. »

« Ça existe depuis longtemps », cette dernière phrase est complètement ridicule! Ça veut dire que c’est « bon », que c’est permis, que nous devrions tous nous exprimer de cette façon?

Alors pourquoi ne pas inclure les nombreux anglicismes – « j’ai terminé ma Masters » « dans notre business » – si chers aux Français toujours aussi impressionnés par la « grandeur américaine » que dans les années cinquante?

Pourquoi ne pas éliminer le pluriel, l’accord du participe passé – que les gens ne semblent pas être en mesure d’apprendre – les accents, les « h » et les « x », la ponctuation?

On se bat ici pour faire respecter la loi 101, pour forcer les immigrants à apprendre le français, pour obliger les entreprises à s’afficher uniquement en français, et on va encourager une pléiade de stupidités grammaticales sous prétexte qu’elles « existent »?

Oui je suis une puriste et fière de l’être, et je ne vois vraiment pas l’utilité de favoriser de tels changements… Une langue a besoin d’être encadrée, d’être respectée, les règles de grammaire existent pour une raison. Pourquoi est-ce si difficile à comprendre?

Oui il y a une une différence entre la langue parlée et la langue écrite, et il est important de le comprendre, de reconnaitre comment l’oral – qu’il s’agisse de l’anglais, de l’espagnol ou du français (les trois langues couramment utilisées en Amérique par ordre d’importance) – reflète de façon colorée l’évolution de la société, mais de là à encourager les gens à écrire comme ils parlent?

Non merci!

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J’ai laissé deux commentaires en attente hier, et ce matin, pouf – ils ont disparu!
Merci L’actualité…

Bonjour Mme de Palma,

Vos deux commentaires sont bien en ligne. Par ailleurs, il est évidemment à noter que la modération des commentaires ne se fait en aucun cas selon leur adéquation avec les opinions des auteurs.

Bien à vous,
Juliane C., gestionnaire de communauté

J’ai réagi assez vivement, comme vous, l’autre jour. Et mes commentaires ont réapparu plus tard. Apparemment, il n’y a qu’une modératrice pour l’ensemble du forum des lecteurs, et il faut faire preuve de patience. 😉