Une journée dans la vie de la Grande Bibliothèque

Voyez, en photos, une journée dans la vie de la Grande Bibliothèque de Montréal, un établissement plus fréquenté que ses pendants parisien et new-yorkais.

Une journée dans la vie de la Grande Bibliothèque
Photo : Christian Blais

À 9 h 40, alors que la Grande Bibliothèque n’ouvre que dans 20 minutes, il y a déjà une file devant l’édifice. Quand l’heure sonne enfin, une dame cogne impatiemment contre la fenêtre, et le gardien de sécurité risque de se faire piétiner en ouvrant les portes. « C’est une journée tranquille, dit-il pourtant. Des fois, c’est comme si c’était le Boxing Day. »

La popularité de l’établissement est indéniable. En 2009 seulement, trois millions de visiteurs ont franchi ses portes, ce qui en fait la bibliothèque la plus fréquentée de la Francophonie.

Comme il s’agit d’un endroit public en plein centre-ville, la Grande Bibliothèque accueille toutes sortes de gens. Étonnamment, cette faune bigarrée n’apporte pas tant de problèmes, selon Simon Roy.

Le garde de sécurité et chef d’équipe de jour aime son travail, qui lui permet d’avoir beaucoup de contacts avec le public. « Certains gardes aiment être tranquilles, passer des heures seuls dans la guérite d’un stationnement. D’autres préfèrent l’action, comme les portiers dans les bars. La Grande Bibliothèque, je te dirais que c’est un bon mélange d’à peu près tout. »

Les architectes de la Grande Bibliothèque se sont inspirés du premier roman d’Anne Hébert, Les chambres de bois, pour concevoir le bâtiment. Dans le roman, les deux personnages principaux dorment dans des chambres obscures séparées par un long couloir. De la même façon, à la Grande Bibliothèque, deux chambres de bois, l’une contenant la Collection universelle de prêt et de référence et l’autre consacrée à la Collection nationale, sont séparées par un long couloir.

Le bois utilisé à la Grande Bibliothèque est le bouleau jaune, aussi appelé merisier, l’un des trois emblèmes du Québec avec l’iris versicolore et le harfang des neiges.

Où vont les livres que l’on rend et que l’on dépose sur le tapis roulant ? Après une promenade de 15 minutes, ils aboutissent au centre de tri, au sous-sol. Une équipe de trois à sept personnes les y attend.

Dès 8 h du matin, la salle de tri bourdonne déjà. Il le faut, pour arriver à traiter les 13 000 documents retournés chaque jour. Les lendemains de congés fériés, ce nombre peut grimper à plus de 20 000 documents.

Les Québécois ont rapidement adopté la Grande Bibliothèque. Le jour même de l’ouverture, il y avait déjà des retours !

Les chutes à livres (situés à côté de la porte d’entrée principale) permettent aux usagers de retourner leurs documents en dehors des heures d’ouverture. Et ils  ne s’en privent pas ! Le lundi, alors que la bibliothèque est fermée, les employés de Tristan Müller, chef du service de prêts, font des allers-retours constants entre la petite pièce où atterrissent les livres et la salle de tri.

Pendant la nuit, ce sont les agents de sécurité qui viennent vérifier si les bacs sont pleins et ils les changent au besoin. Les commis doivent porter des gants en kevlar pour vider les bacs, afin de se protéger des seringues ou de la vitre cassée que de mauvais plaisantins auraient pu y glisser.

À l’Espace Jeunes, au sous-sol, tout a été pensé pour les enfants. Les marches de l’escalier qui y mène sont un peu moins hautes qu’ailleurs dans l’édifice, et une deuxième rampe, plus basse, y a été installée. Le mobilier coloré est aussi conçu pour les enfants. Quand ils s’y installent, les parents, eux, ont les genoux dans le front.

En plus des livres, des films et des disques en consultation ou en prêt, l’Espace Jeunes propose des activités comme des lectures de conte, des spectacles et des ateliers de dessin.

Pascale Grenier est bibliothécaire à l’Espace Jeunes, un poste qui lui va comme un gant. On la voit ici avec son livre jeunesse favori, Tobie Lolness, de Timothée de Fombelle. « Je veux me marier avec Tobie Lolness. Le seul problème, c’est qu’il mesure un millimètre et demi. »

Le sourire large et les yeux pétillants, elle se voit comme une passeuse qui fait le pont entre le livre et l’enfant. Elle veut proposer plus que les classiques que les parents connaissent déjà, comme la série Martine et les nombreux livres de la comtesse de Ségur. Pourquoi ne pas découvrir des auteurs norvégiens, par exemple, dont Pascale adore le travail ?

Le quatrième étage, celui des disques, des DVD, des livres audio et des partitions, génère à lui seul 40 % du total des prêts de la Grande Bibliothèque.

Cette popularité a surpris tout le monde. Il y a 5 ans, à l’ouverture de la Grande Bibliothèque, les usagers pouvaient emprunter jusqu’à 10 disques compacts. Dès le lendemain, la règle a été changée pour éviter que les utilisateurs ne se retrouvent  devant des étagères vides. Chaque abonné peut maintenant emprunter 3 disques et 3 films.

Benoît Migneault est chef du service musique et films. Formé en droit, mais passionné de chanson et de cinéma, il est en poste depuis l’ouverture de la Grande bibliothèque. Il a un faible pour la chanson à texte et… la chanson yéyé.

Il est très fier d’avoir rendu disponible, sur le site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), les Palmarès reconstitués de la chanson au Québec, soit les listes de toutes les chansons ayant occupé la première place des palmarès québécois depuis 1949. Le saviez-vous ? Ginette, de Beau Dommage, n’a jamais été numéro 1.

Depuis deux ans, les documents réservés sont en accès libre plutôt que rangés derrière le comptoir. Un système qui fonctionne très bien. Trop bien, même. Plus de 20 000 réservations sont faites chaque mois. Or, la Grande Bibliothèque n’a les ressources que pour en traiter 18 000, et la demande augmente sans cesse.

Pour informer les abonnés que le livre qu’ils ont réservé est arrivé, huit employés passent leur journée au téléphone.

Les téléphonistes effectuent chacun une vingtaine d’appels par heure, répétant à chaque fois le même laïus. Pour les épauler, un système informatique fait une quarantaine d’appels à l’heure. On projette d’instaurer un système d’alerte par courriel.

C’est dans une section cachée, fermée au public, que l’on trouve la salle de tri des livres adaptés. Celle-ci contient 10 000 livres et 2 500 partitions musicales en braille, en plus de 6 000 livres audionumériques.

Les livres, audio ou en braille, sont accessibles sur place, mais aussi par la poste. En fait, 98 % des prêts du service adapté sont envoyés par courrier. Chaque jour, environ 500 documents partent pour tous les coins du Québec dans l’un des gros sacs gris qui encombrent le local.


Lui-même non-voyant, André Vincent est chef du service adapté. Il feuillette sur la photo le roman La veuve. Dans sa version régulière, ce livre fait 419 pages. En braille abrégé, il en fait 828, réparties en 8 volumes.

Le personnel du service adapté doit développer mille et une stratégies pour répondre aux besoins de tous : tables ajustables à tous les niveaux de la Grande Bibliothèque pour les gens en chaise roulante, système de cartons en braille pour les non-voyants qui empruntent des documents, etc. L’ingéniosité est de mise dans le département d’André Vincent.

Sans les commis comme Stéphane Viau, retrouver un livre dans les rangées de la Grande Bibliothèque serait peine perdue.

Les commis trient et replacent les livres chacun à leur place. Faut-il pour autant être un amoureux du classement ? « Il faut surtout aimer les gens, parce qu’on se fait toujours poser plein de questions », explique Stéphane Viau. Faut-il aimer les livres, alors ? « Ce n’est pas essentiel, mais ça aide à rendre le travail moins ennuyant. Quand je tombe dans la section cuisine, j’ai seulement le goût d’arrêter mon travail et de feuilleter les ouvrages. Alors si on n’aime pas les livres, ça peut devenir monotone. »

Fonctionnent-elles, les méthodes de langue offertes au laboratoire de langues de la Grande Bibliothèque ? À écouter Lorena German parler français, il semble que oui. Arrivée au Québec depuis deux semaines, la Sud-Américaine est venue ici presque tous les jours  pour les utiliser.

En raison de son atmosphère conviviale et de sa proximité avec l’UQAM, plusieurs étudiants ont fait de la Grande Bibliothèque leur bureau. Sarah Charland, par exemple, y vient trois fois par semaine pour mener ses recherches en psychanalyse. En plus d’avoir à portée de main la collection complète des œuvres de Freud, elle est motivée par la vue de gens qui travaillent.

Que manque-t-il, selon elle, à la Grande Bibliothèque ? « Un système pour nous aviser que les documents empruntés doivent être rendus bientôt. Je suis une véritable accro des frais de retard. » Son record : 36 $ pour un livre.

Trop peu de gens descendent l’escalier de la salle d’exposition de la Grande Bibliothèque, situé au bout du hall. Christine Bouchard, directrice de la programmation culturelle, qualifie le volet culturel de l’endroit de « petit secret bien gardé ».

L’exposition en cours, Ces artistes qui impriment, tire profit de l’imposante collection d’estampes de BAnQ. C’est d’ailleurs le mandat et le défi de Christine Bouchard : piger dans les ressources et le patrimoine documentaire mis à sa disposition et les présenter à travers une démarche artistique.

C’est elle qui est chargée des expositions et des conférences à la Grande Bibliothèque, mais aussi dans les 10 autres édifices du réseau BAnQ. À voir les sujets abordés au fil des événements qu’elle organise, on comprend qu’elle dispose d’une grande liberté et qu’elle peut  prendre des risques. Effectivement, on ne peut pas dire que le poète Paul-Marie Lapointe, les Autochtones ou l’estampe québécoise soient des sujets au goût du jour.

Avez-vous vu cette œuvre dans le hall de la Grande Bibliothèque ? Elle fait partie de l’exposition Architectures en vers, qui rassemble des œuvres conçues par des architectes établissant des liens inusités entre le verre, l’architecture verte et le vers en poésie. À voir.

Jean-François Gauvin est chef de la division des technologies Web et donc responsable du portail de BaNQ. De son bureau au quatrième étage de la Grande Bibliothèque, il travaille, avec son équipe de 15 personnes, à ce que tous les Québécois puissent utiliser les ressources de l’institution.

Chaque semaine, le portail est visité par 100 000 internautes. Sont entre autres accessibles en ligne : 19 288 titres de revues électroniques, 26 279 livres électroniques, 3 069 livres audio et 713 060 pièces de musique. À l’avenir, Jean-François Gauvin souhaite unifier les bases de données dissimulées un peu partout sur le site afin d’en faciliter l’accès.

>> Pour profiter vous aussi des ressources en ligne, consultez notre article « 5 trésors cachés dans le site de BAnQ » <<