Une plume au vitriol

Monique Proulx puise dans sa propre vie les personnages de ses fictions. Ce qui lui a fait perdre quelques amis. Elle s’est assurée, dans son nouveau roman, du silence de ses muses.

Elle sourit, énigmatique, le corps flottant dans une vaste veste unisexe bleu roi. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle est zen° même si des ouvrages de philosophie bouddhiste ont remplacé les Essais de Montaigne sur sa table de chevet. Il suffit d’ailleurs de lire son nouveau livre, son cinquième en 20 ans, pour constater à quel point Monique Proulx n’a rien perdu de son mordant.

L’esprit caustique, après tout, c’est sa griffe. « Il vaut mieux aller dans la cruauté que dans la mièvrerie si on veut réveiller les gens », lance-t-elle pour justifier le regard dur et acéré que pose sur le monde son héroïne, Florence, 25 ans. « Je n’écris pas seulement pour inventer des histoires; le divertissement, ça ne m’intéresse pas », tranche la romancière, cinquantenaire depuis peu.

Elle a sa coiffure asymétrique de toujours mais en plus court, sa longue boucle d’oreille du côté où ses cheveux blonds ébouriffés sont dégagés. « J’aime bien prétendre amener les gens à une certaine déstabilisation qui les fait remettre en question leurs certitudes. » Elle a ses yeux clairs tellement intelligents plantés dans les miens. « Je suis contente de mon livre. J’ai raison, hein? » Elle glousse.

Dans son livre, justement, elle s’en prend aux écrivains qui se donnent en pâture aux critiques, qui s’exhibent en public pour quémander des compliments. « Un auteur en promotion, c’est une espèce de boursouflure qui veut être léchée », ironise Monique Proulx, paraphrasant son héroïne. « Personnellement, je n’ai rien contre les entrevues, mais en soi, c’est une anomalie que je sois ici, prévient-elle. Idéalement, un roman devrait se suffire à lui-même. »

On croirait entendre Réjean Ducharme, l’écrivain le plus secret du Québec. Ce n’est pas un hasard si le nouveau roman de Monique Proulx s’ouvre sur des citations de Ducharme. Pas un hasard non plus si le véritable personnage pivot de son histoire ressemble étrangement à l’auteur de L’avalée des avalés: schizophrène, il vit caché, n’accorde jamais d’entrevue et pond des chefs-d’oeuvre.

Monique Proulx a voulu rendre hommage à celui qui lui a donné envie d’écrire dès l’âge de 15 ans. « Réjean Ducharme a été un initiateur pour moi, quelqu’un qui m’a montré la porte de la liberté. » Laliberté, Pierre Laliberté: c’est le nom qu’elle a donné à son personnage d’écrivain fantôme. Il va en quelque sorte servir de père à Florence. Le sien vient de mourir. Elle le détestait. Jamais il ne lui avait montré le moindre signe d’affection. Elle aurait tant voulu qu’il lui parle, qu’il la touche, une fois, une seule. Trop tard. En sortant de la chambre où le corps du défunt refroidit, la jeune fille croise Pierre Laliberté dans le couloir de l’hôpital. Il est vêtu de blanc et elle le prend pour un infirmier. Elle ne sait pas encore qu’il s’agit de l’écrivain mythique, qu’elle n’a jamais lu de toute façon. Il lui rapporte une phrase prononcée par son père dans son délire, juste avant de mourir: « Le coeur est un muscle involontaire. »

C’est là que tout démarre. « Cette phrase est un déclencheur. C’est soudain comme un écho, complètement étranger et effrayant parce que ça ne répond pas du tout à l’image réconfortante du vieil homme insignifiant que Florence garde en mémoire. On pense tellement qu’on sait tout de ceux qui nous sont proches° «

Le coeur est un muscle involontaire. C’est le titre du plus récent roman, tant attendu, de Monique Proulx (à paraître le 17 avril, aux Éditions du Boréal). Un hommage à son maître littéraire, oui, mais pas seulement. « Je voulais parler de mon père. De son côté méconnu. Il avait un puits de trésors en lui, un monde de richesses dont je n’ai jamais rien su. » Elle se tait. Puis elle rit. Un rire aigu. Sa façon de reculer devant le terrain miné sur lequel elle vient de s’aventurer? « J’avais un travail de réparation à faire. »

Il y a huit ans, dans une entrevue accordée à L’actualité (« Du côté de chez Proulx », 1er mai 1994*), Monique Proulx avait traité son vieux père mort depuis longtemps de lavette, de trouillard, de râleur, de pas intelligent. Elle lui avait reproché d’avoir abdiqué comme romancier après seulement deux publications et de s’être contenté d’un petit job de fonctionnaire pour le reste de sa vie. « Je n’avais pas le droit de dire ces choses cruelles sur lui, même si j’avais toutes sortes de raisons de les penser », déclare-t-elle aujourd’hui.

« Ça m’a poursuivie longtemps. Il y a des gens qui m’ont haïe, qui m’ont écrit; ma mère et ma famille ont été complètement effondrées à cause de ça. On se disait ces choses-là entre nous, tout en sachant que ce n’était pas l’unique réalité. Mais de les voir publiées, dites à des étrangers° » De toute évidence, la blessure est encore vive. « C’était un papier horrible! Mais au fond, c’était un miroir: je voyais le regard que je posais sur mon père, un regard d’une horrible cruauté. Je peux dire que ce papier-là est à l’origine de mon nouveau roman. »

Dans les pages de L’actualité, elle avait annoncé à l’époque qu’un jour elle écrirait un texte sur son père. Le pensionnaire, c’est le titre qu’elle avait trouvé. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle a de la suite dans les idées. Un chapitre de son dernier livre s’intitule: « Le locataire ». Elle écrit, endossant le personnage de Florence: « Papa s’est toujours comporté en locataire. Qu’est-ce qu’un locataire? Un locataire est quelqu’un qui ne se sent responsable de rien dans le lieu où il se trouve. »

Les pères irresponsables sont légion dans l’oeuvre de Monique Proulx. Le papa de la Petite, dans sa nouvelle « Jouer avec un chat » (Les aurores montréales, 1996), était de ceux-là. Celui de la jeune fille dans le scénario qu’elle a écrit plus récemment pour le film d’Yves Dion, Le grand serpent du monde, aussi. Ce qui ne l’empêche pas de clamer: « C’est aux enfants d’aller vers leurs parents. C’est notre responsabilité. Quand ils sont morts, il est trop tard. »

Monique Proulx a dédié Le coeur est un muscle involontaire à ses parents. « Ma mère est morte le printemps dernier », glisse-t-elle, les yeux humides. Elle avoue qu’elle a longtemps été déconnectée de ses racines. « Je vivais comme une feuille qui flotte soudain dans l’air, venue au monde de rien. Mais ça ne marche pas comme ça. On doit beaucoup à ceux qui nous ont précédés. On a des parents! C’est à cause d’eux qu’on est ici, qu’on le veuille ou non. On continue les choses qu’ils ont commencées de façon larvaire, on les peaufine. On a même le pouvoir de faire aboutir les choses qu’ils n’ont pas achevées… »

Contrairement à son père, Gustave, Monique Proulx a très tôt laissé tomber son poste de fonctionnaire à Québec pour se consacrer entièrement à l’écriture. Et elle a, dès le début, connu un succès important. Elle avait 31 ans quand son premier livre, un recueil de nouvelles intitulé Sans coeur et sans reproche, est paru. Tout de suite, elle a récolté une flopée de prix. Le roman qui a suivi, Le sexe des étoiles, a été adapté au cinéma par Paule Baillargeon. C’est Monique Proulx elle-même qui a écrit le scénario du film, choisi pour représenter le Canada dans la course aux Oscars en 1994. Quand elle publie Homme invisible à la fenêtre, en 1993, c’est la manne: quatre récompenses, dont le prix Québec-Paris, attribué à Réjean Ducharme 17 ans plus tôt. Séduit, Jean Beaudin en fera un film, Souvenirs intimes, dont elle signera, là encore, le scénario.

Si publiquement c’est la gloire, dans le privé c’est une autre histoire. Une de ses amies qui s’est reconnue dans Les aurores montréales a rompu avec fracas. Un vieux monsieur qui lui avait inspiré un personnage de clochard dans le même recueil de nouvelles l’a apostrophée dans la rue et l’a traitée comme du poisson pourri. « Il m’a dit que je méritais la prison. » Elle n’avait pas daigné maquiller l’identité de l’homme en question et avait utilisé son vrai nom.

Les aurores montréales lui ont valu énormément d’inimitié. « Même Pierre Foglia a détesté. » Elle avait dédicacé au chroniqueur de La Presse une nouvelle où elle faisait son portrait. « Quand je l’ai rencontré plus tard, je suis allée vers lui et il m’a dit: « Ah! Je m’étais promis que je ne vous adresserais jamais plus la parole. » On avait pourtant eu des rapports cordiaux jusque-là! »

À la parution d’Homme invisible à la fenêtre, trois ans plus tôt, Pierre Foglia avait vivement salué le talent de l’écrivaine. Le peintre paraplégique à qui elle avait dédié le roman, par contre, l’avait mal pris. « Il m’a quasiment traitée de criminelle. Il savait bien pourtant que j’en faisais un personnage de fiction. J’avais fait des entrevues avec lui, il m’avait fourni le matériau de base, mais c’est tout. »

Monique Proulx affirme qu’elle n’a eu que des ennuis avec cet ex-copain qui lui a servi de modèle pour Homme invisible à la fenêtre. « Quand j’ai reçu le prix Québec-Paris, il a voulu que je lui donne de l’argent, que je fasse réimprimer mon livre avec une peinture de lui, que je lui organise un vernissage et puis quoi encore!? Il est revenu à la charge quand le film est sorti. Il a même menacé de me poursuivre » Elle s’approche, coquine: « Ça m’a inspiré une autre nouvelle. J’ai déjà trouvé le titre: Le retour de l’homme invisible. » Elle s’esclaffe. « Je m’attends à tout! »

Elle ne s’inquiète pas, en tout cas, de la réaction de Réjean Ducharme lorsqu’il découvrira l’existence de Pierre Laliberté. « Peut-être qu’il va détester ça, mais on sait que lui, au moins, ne fera pas d’esclandre! » Elle insiste: elle ne connaît pas personnellement l’écrivain. « Ce n’est pas un portrait, c’est le symbole de ce qu’il a fait pour moi. »

Dans Le coeur est un muscle involontaire, Pierre Laliberté apprend à Florence comment s’extraire de l’agitation du monde pour mieux l’observer. La curiosité est la condition fondamentale de l’écriture, selon Monique Proulx. « Il faut apprendre à faire le vide en soi. Il faut apprendre à se taire, à faire taire son petit monologue intérieur, son petit univers artificiel, celui qu’on construit chaque seconde pour se donner la sensation de vivre. C’est très rare qu’on accepte d’être là, rien que là, en train de marcher dans la rue, nu-pieds sur le béton. Ce vide-là est le vide premier, celui qui est nécessaire à l’ouverture aux autres et à l’écriture. »

Florence vit entourée de béton, branchée en permanence sur son ordinateur, mais coupée de tout, centrée sur son nombril. Son mentor va l’amener à voir le côté caché des êtres et de la vie, lui faire prendre conscience qu’elle appartient à un grand tout. « C’est une découverte qu’il faut faire le plus tôt possible parce que c’est ce qui nous sauve de la névrose, du désespoir, de l’angoisse, de la solitude. Les gens dans les villes sont complètement déconnectés: ils ont oublié pourquoi les êtres humains sont sur la terre. »

C’est loin de la ville qu’elle est parvenue à nouer les fils de ce roman qu’elle voulait écrire depuis longtemps. Lauréate d’une bourse Gabrielle-Roy il y a deux ans, elle a pu s’isoler pendant quatre mois dans la maison qui fut celle de l’auteur de Bonheur d’occasion, à Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix. « C’est un endroit merveilleux pour écrire. J’avais 50 pages de noircies quand je suis arrivée, alors que ça faisait presque deux ans que j’avais commencé mon roman. Je savais que je voulais parler de mon père et de Réjean Ducharme, mais ça ne démarrait pas. » Elle avait son titre aussi, depuis 20 ans. « C’est le titre que je voulais donner à Sans coeur et sans reproche, mais mon éditeur n’avait pas du tout aimé ça. Comme c’était mon premier livre, je ne m’étais pas braquée° «

À l’été 2000, dans la petite maison blanche surplombant le fleuve, entourée de « l’un des plus jolis paysages du monde », comme l’écrivait Gabrielle Roy à sa soeur il y a près d’un demi-siècle, Monique Proulx a pondu une soixantaine de pages. « Ça m’a vraiment permis de repartir! »

Son prochain roman se passera à la campagne, elle me l’a assuré, mais a refusé de préciser de quoi il sera question: « Je n’en parle à personne, pas même à mon chum. » Il se pourrait bien aussi qu’elle écrive un jour une nouvelle en prenant comme modèle Berthe Simard, une amie de Gabrielle Roy dont elle a fait la connaissance à Petite-Rivière-Saint-François. « On se téléphone souvent depuis. C’est tout un personnage! »

Voleuse de vies sans coeur et sans reproche, Monique Proulx? À bien y penser, si quelqu’un devait s’offusquer à la lecture de son plus récent roman, c’est la personne qui lui a servi de modèle pour Florence. C’est-à-dire elle-même. « Habituellement, j’ai des façons de me glisser dans mes personnages, mais je me sens à couvert. Tandis que là, je me suis mouillée. » On ne peut pas toujours s’abriter derrière l’édifice blindé de sa personnalité. « À force d’observer les brèches chez les autres, ça nous renvoie aux nôtres. »

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