Une princesse à Saint-Armand !

Au hasard de ses lectures, notre collaboratrice a découvert l’existence d’une femme au destin aussi exceptionnel que méconnu. Elle n’a pu résister à l’envie d’en faire un personnage de roman.

La princesse de Salm-Salm
Bildarchiv Foto Marburg

Ironie du destin, la petite fille de Saint-Armand dont je vais vous raconter l’histoire demeure une illustre inconnue dans son pays d’origine, alors qu’aux États-Unis, en Allemagne, en France et même au Mexique elle fait figure de légende.

Véritable aventurière en crinoline, Agnes Eliza Joy a grandi dans le comté de Missisquoi, à quelques encablures de la frontière américaine ! Nous sommes au milieu du 19e siècle. D’abord écuyère de cirque en Nouvelle-Angleterre, puis actrice à New York sous le nom d’Agnes LeClerq, elle épouse à Washington le prince prussien Félix de Salm-Salm, devenu colonel dans l’armée américaine après avoir fui son pays et les créanciers qui le poursuivaient pour des dettes de jeu. La guerre de Sécession fait rage et Agnes, ayant rangé ses beaux atours, s’impro­vise infirmière auprès des blessés et des éclopés dans les hôpitaux de fortune de Géorgie et d’Alabama. Plus tard, elle conciliera une deuxième fois amour et appel du grand large en suivant son mari au Mexique, où elle s’illustrera pendant la révolution.

J’ai découvert la princesse de Salm-Salm en feuilletant On veut savoir, un petit livre publié en 1960 à compte d’auteur par Léon Trépanier, journaliste à La Presse et chroniqueur de l’histoire du Québec à CKAC. En 20 lignes, l’auteur résume son incroyable vie. Conquise, et ma foi fort intriguée, j’ai pensé : quel personnage de roman ! Belle à faire damner un saint, émancipée, altruiste… Je n’ai pu résister et je lui ai ménagé une place dans le deuxième tome des Filles tombées, Les fantômes de mon père (en lire un extrait), qui sort ces jours-ci aux éditions Québec Amérique. Je l’imaginais racontant ses invraisemblables aventures à Rose Toutcourt, mon héroïne, et, pourquoi pas, l’aidant à retrouver son père.

Encore fallait-il démêler la vérité de la légende, car Agnes a, de son propre aveu, pris un malin plaisir à maquiller son passé. Je l’ai traquée sans relâche dans les archives et les livres anciens. Plus j’enquêtais, plus le mystère s’épaississait. Si ses biographes s’entendent sur son parcours atypique, le doute plane quant à ses origines. Certains la font naître au Vermont, d’autres au Maryland. Dans ses Mémoires, publiés à Detroit en 1877 sous le titre Ten Years of My Life, il n’y a pas la moindre allusion à son enfance au Canada. Je la soupçonne d’avoir trouvé plus glamour de venir au monde au pays de l’Oncle Sam qu’à Saint-Armand, P.Q.

Quoi qu’il en soit, lors du recensement de la province de Québec de 1851 (Personal Census – Enumeration District No. 1, Parish St. Armand West), William Joy, immigrant américain qui fabriquait des harnais, déclare que sa fille de 13 ans, Elizabeth Agnes, est née au Canada. Elle est la troisième des huit enfants issus de son mariage avec Julia Willard, sa seconde épouse. J’ai ensuite retrouvé la trace du grand-père d’Agnes, qu’elle décrit comme un « héros de la révolution américaine », et de sa grand-mère amérindienne, qui lui aurait appris le langage des signes. En revanche, je ne comprends pas comment elle peut prétendre qu’Abraham Lincoln serait issu de la même lignée qu’elle.

Les Mémoires de la princesse ont le mérite de nous faire voir la guerre civile américaine par les yeux d’un témoin qui l’a vécue aux premières loges. « Quand une femme se raconte, c’est son cœur qui parle et non son intelligence », nous prévient-elle.

Drôle de guerre que la sienne ! Je m’atten­dais à la trouver au milieu des troupes armées de baïonnettes, elle court plutôt les réceptions copieusement arrosées qui se tiennent dans les zones de combat. De son séjour à Aquia Creek, en Virginie, où elle a suivi le prince en janvier 1863, elle dit : « Nous n’avions rien à faire sinon nous amuser, monter à cheval et tuer le temps en jouant au whist. » Sa description du bal offert par le général Daniel E. Sickles laisse pantois. Pour pré­parer le festin servi à 200 con­vives attablés dans 12 tentes alignées bout à bout, l’état-major a fait venir de New York le réputé restaurateur Delmonico.

Cette extravagante soirée marque la fin des mondanités pour la princesse. La guerre, la vraie, la rattrape. Au printemps, les sudistes du général Robert Lee reprennent l’offensive. En juillet, le vent tourne en faveur des nordistes, vainqueurs à Gettysburg. Les carnages s’enchaînent, laissant sur les champs de bataille des milliers de morts. Agnes écrit des pages poignantes sur ces jours funestes. L’impression de futilité qui jusqu’alors se dégageait de son récit se dissipe, tandis qu’elle enfile l’uniforme gris semblable à celui des Sœurs de la Charité pour laver et panser les plaies des soldats blessés.

Choquée de voir que les troupes crèvent de faim alors que la cuisine des officiers regorge de viande et de légumes, l’appren­tie infirmière y vole des aliments pour nourrir ses malades. La voilà forcée de comparaître devant le général William Sherman, « la terreur incarnée », selon son expression. Elle lui tient tête : tant que l’armée privera de nourriture des hommes qui défendent leur pays, elle protestera. Sidéré d’apprendre que ses Yankees sont affamés, le général autorise Agnes à se ser­vir dans le garde-manger de l’état-major. Son audace fait jaser le Tout-Washington, si bien que le président Lincoln termine un discours en la louangeant : « Le cœur que beaucoup de gens utilisent comme un muscle, la princesse de Salm-Salm s’en sert pour aider les autres. »

À partir de là, les journaux rapportent ses exploits et ses fredaines. L’on apprend que, pour gagner un pari, elle a osé embrasser le président Lincoln sur la bouche ; que le successeur de celui-ci, Andrew Johnson, la reçoit sans rendez-vous ; qu’elle fréquente les champs de courses avec le futur président Ulysses Grant. Fabulatrice, ma flamboyante princesse ? A-t-elle vraiment circulé dans New York déguisée en servante pendant l’émeute sanglante de juillet 1863 ? En tout cas, sa description de la canaille irlandaise qui pourchassait les Noirs comme des lièvres correspond aux récits que j’ai lus dans les ouvrages historiques.

Quand s’achève la guerre civile, le prince, qui n’est heureux qu’une arme à la main, offre ses services à son compatriote Maximilien Ier, empereur parachuté au Mexique par les bons soins de Napoléon III. Lorsque Félix de Salm-Salm et sa femme débarquent à Veracruz, les révolutionnaires de Benito Juárez s’apprê­tent à condamner l’Autrichien pour haute trahison. Agnes, qui se prend d’affection pour celui-ci, se rend à la résidence de Juárez, à San Luis Potosí, et l’implore d’épargner le prisonnier. Le peintre mexicain Manuel Ocaranza a immortalisé la scène : vêtue de rouge, la princesse s’agenouille devant le président, qui esquisse un signe d’impuissance. Il ne peut plus rien pour Maximilien. De fait, l’empereur sera fusillé à Querétaro le 19 juin 1867.

Dans le port de New York, cet été-là, l’orchestre joue « Yankee Doodle » pour souligner le retour de la princesse. Peu après, elle s’embarque pour l’Europe. Au château familial d’Anholt, en Westphalie, Félix et elle écrivent leurs souvenirs du Mexique, lesquels alimenteront les historiens d’Europe et d’Amérique. Quand la guerre franco-prussienne éclate, Agnes aménage une infirmerie ambulante pour les compatriotes du prince, qui se bat à Gravelotte, en France, où il tombe le 18 août 1870. Devenue veuve, elle poursuit son bénévolat jusqu’à sa mort, en Allemagne, le 21 décembre 1912.

Bien avant, la princesse était déjà entrée dans la légende. Les Américains l’avaient élue membre d’honneur des Filles de la Révolution et les Allemands l’avaient couverte de médailles. Au Mexique, elle a sa place au musée de Querétaro depuis belle lurette. Enfin, à Paris, cet hiver, la comédienne Brigitte Fossey incarnait son personnage dans La nuit de l’audience, pièce qui relate sa dernière rencontre avec Maximilien.

Voilà maintenant qu’elle fait son tour de piste dans les pages de mon nouveau roman. Il vous reste à découvrir comment j’ai rattaché tous les fils de l’intrigue.


Les fantômes de mon père
, deuxième tome des Filles tombées, aux éditions Québec Amérique. En lire un extrait >>

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