Une soupe laksa avec Simon Boulerice

Écrivain, metteur en scène, scénariste, comédien, chroniqueur, danseur (entre autres) : Simon Boulerice est un homme-orchestre. Il s’est accordé une pause pour discuter avec notre journaliste entre la parution de deux livres, l’écriture de la série Chouchou et un tournage en Crète.

Illustration : Paule Thibault (à partir d’une photo de Camille Tellier)

Il a opté pour un dîner chez Satay Brothers, dans le quartier Saint-Henri, parce que c’est à trois minutes de chez lui, deux s’il presse le pas. Avec une télésérie à livrer, un ouvrage à terminer, une chronique à peaufiner et une conférence à préparer, chaque minute est comptabilisée. En revanche, Simon Boulerice suspend sa course contre le sablier dès la seconde où il dépose son arrière-train sur la banquette et replace ses lunettes.

« Je ne suis pas sorti de chez moi depuis trois jours. » Comme il semble heureux de prendre l’air ! Ou peut-être est-il simplement content de voir les cinq livres de son cru empilés sur la table ? L’échantillon est mince, mais que voulez-vous : trimballer sa bibliographie complète aurait nécessité une remorque. À ce propos, Simon, quels sont les derniers chiffres en date d’aujourd’hui, 20 mars, midi cinq ? La réponse fuse : « J’ai remis mon 65e livre cette semaine et le 66e sortira cet été. » Il savait que la question lui serait posée. La fécondité lapinesque de sa plume est devenue un gag récurrent. Pas un article sans le mot « prolifique ». Le gars, qui y décèle un zeste de reproche, en a un peu marre, d’ailleurs.

Comme leur titre l’indique (Déjeuner avec papa et Cherche et trouve avec Simon ! Au camp d’été), ces dernières offrandes sont destinées aux enfants, le créneau où Simon a bâti sa réputation d’auteur proli… talentueux. Mais c’est la télé et sa baguette magique qui en ont fait une vedette. En septembre 2018, dès la première de Cette année-là, émission pilotée par Marc Labrèche à Télé-Québec, il est celui des trois chroniqueurs (Simon, Fred Savard et Émilie Perreault) qui retient l’attention, celui « dont l’enthousiasme débordant crève l’écran », écrit Amélie Gaudreau dans Le Devoir.

« Je sais que Marc aime de manière totale la bibitte que je représente à ses yeux. Et quand on m’aime, je suis complètement moi-même, pour le meilleur et pour le pire. »

Le meilleur ? Son enthousiasme déborde vite de Télé-Québec, et abreuve toutes les chaînes. Avec sa verve, sa culture, sa personnalité, son aisance à faire « la split » les bras en l’air comme au french cancan, Simon est un invité en or. Son éclectisme renversant en fait un caméléon rare et prisé : intello chez Marie-Louise Arsenault, populo à TVA.

« L’été dernier, j’ai commencé la saison de Sucré salé en interviewant Patsy Gallant. Voyons, c’est donc bien formidable ! Elle était contente quand elle m’a vu. [Il l’imite.] “Simoooon !” »

Le pire ? On en discutera plus tard, laissons-le s’installer. En ce dimanche, le restaurant est bondé et bruyant. Sans être un habitué de l’endroit, Simon en apprécie le côté bonne franquette, la musique des années 1990, la déco asiatico-n’importe quoi.

« J’aime les affiches. Celle-là, je la volerais bien. » Il pointe le poster d’un film hongkongais. Simon devait se rendre en Asie en avril. En fin de compte, il s’envolera en mai, mais vers la Crète, où il passera deux semaines. Des vacances ? « Du boulot. C’est pour l’émission Partir autrement, sur TV5. J’y vais avec mon amie, la comédienne Noémie Yelle. Oui, je sais, payé pour voyager. La vie est belle. »

Nous levons nos verres à sa bonne étoile, à ses 40 ans encore tout frais et aux Crétois qui ne se doutent pas de ce qui les attend. Il trinque à l’eau, a refusé le thé au jasmin, ne boit pas de café. À quoi diantre carbure-t-il ? Ce midi, ce sera à la soupe laksa, plat d’origine malaisienne ou singapourienne (lait de coco, nouilles, crevettes, curry, piment, citronnelle, coriandre…). « Je choisis toujours ça, des fois avec une brochette, mais la soupe toute seule, souvent, c’est juste assez. »

Et c’est juste assez relevé pour bien les réveiller, l’homme et ses papilles. Car la nuit a été courte. « J’ai fini à 3 h du matin le huitième et dernier épisode de ma télésérie Chouchou. On commence à tourner fin avril pour une diffusion à l’automne sur Noovo. »

Chouchou est inspirée d’une affaire qui a choqué l’Amérique et a déjà servi de trame pour un livre et un film (Chronique d’un scandale, avec Cate Blanchett). En 1996, près de Seattle, Mary Kay Letourneau, une enseignante de 34 ans, entame une liaison avec l’un de ses élèves de 12 ans. Quelques mois plus tard, emprisonnée, elle accouche de leur premier enfant…

« C’est une histoire d’abus, mais aussi une histoire d’amour fascinante. Ils ont passé toute leur vie ensemble, jusqu’à la mort récente de Mary Kay. Évidemment, je ne remets aucunement en question qu’il ait été une véritable victime, mais la longévité de leur relation dit quand même quelque chose. »

L’envie — le courage ? — de Simon de s’aventurer sur un terrain aussi miné vient de son passé. Comme à peu près toute son œuvre.

« En 5e secondaire, j’étais amoureux de mon professeur d’anglais. Je m’imaginais être dans sa vie, je le trouvais si beau, si intelligent. Je ne lui ai jamais fait d’avances, parce que ce n’est pas dans ma nature, mais s’il avait répondu à mes avances, j’aurais assurément été une victime. »

Il y a également sa passion pour les faits divers. Simon a baptisé l’une de ses pièces Pig, ce mot écrit par les disciples de Charles Manson en 1969 avec le sang de l’actrice Sharon Tate. Parmi ses romans pour adolescents, Je t’aime beaucoup cependant fait écho à l’assassinat de la petite Cédrika Provencher, et L’enfant mascara, au meurtre d’un adolescent californien par un camarade de classe. Même le titre d’un de ses albums pour enfants, Je vais à la gloire, n’est pas innocent : il s’agit de la dernière phrase prononcée par la danseuse Isadora Duncan avant qu’elle soit étranglée par son propre foulard.

Simon est un invité en or. Son éclectisme renversant en fait un caméléon rare et prisé : intello chez Marie-Louise Arsenault, populo à TVA.

Moins sanglante, sa télésérie Chouchou reste un drame qui a le potentiel de faire couler de l’encre. Détail crucial : dans le livre et le film mentionnés plus haut, l’ado a 15 ans. Dans Chouchou, il en a 17. « Presque 18. Et il a la maturité sexuelle qui change tout. Il la courtise énormément, elle met une barrière, mais va glisser et perdre pied. »

Evelyne Brochu a hérité du rôle principal. Simon l’a connue pendant ses études en littérature au cégep de Saint-Laurent, en même temps que Magalie Lépine-Blondeau. Eve Landry a été sa coloc. Et Sophie Desmarais, sa consœur en interprétation théâtrale au cégep Lionel-Groulx. En 2013, alors qu’elle était invitée au Festival de Cannes pour deux films (dont Sarah préfère la course, de Chloé Robichaud), Simon faisait de la figuration dans le téléroman L’Auberge du chien noir.

Pendant qu’il termine sa soupe, je cherche dans Pleurer au fond des mascottes, peut-être son autofiction la moins maquillée, les passages où Simon Boulerice, comédien diplômé non élu, affronte la réalité : « J’ai longtemps pleuré de n’être pas choisi. Je consultais les programmations des théâtres qui m’excluaient toutes. Je n’étais pas vu en audition, ou si peu. […] Les grands rôles viendront, me dis-je sans y croire totalement. Eh bien non. »

Là comme ailleurs, le petit Simon de Saint-Rémi, ingrat et solitaire, grassouillet et maniéré, sur la tête de qui on écrasait un gâteau Vachon pour amuser la galerie, a pris sa revanche. Dans sa première télésérie, Six degrés (Radio-Canada), une comédie dramatique destinée aux ados, il s’est tricoté un personnage secondaire sur mesure, celui d’un prof de français bienveillant. Il a fait encore mieux dans l’adaptation filmée de Géolocaliser l’amour (Tou.tv, à partir de mai). Ce roman écrit sous forme de poèmes, publié en 2016, est très gai, très triste, et très osé. Et pas question d’édulcorer la version Web de 10 épisodes de 10 minutes. Simon y joue le héros : un auteur homo qui vit à Saint-Henri et qui s’appelle… Simon Boulerice. Tiens donc.

« Tout est inventé, mais tout pourrait être vrai. Dans la série, la plupart des éléments sont faux ou transformés. Mais les sentiments sont sincères. »

« Je suscitais des réactions polarisées, je le voyais bien sur les réseaux sociaux. Je pense que je me suis calmé. Des gens m’adorent. D’autres… »

Ce Simon plus ou moins fictif cherche son prince charmant, désespérément. Il erre dans une jungle impitoyable peuplée de crapauds où les critères de sélection visuelle rivalisent avec ceux de Miss Univers. Il est de toutes les scènes, parfois dans toutes les positions, et à poil à l’occasion.

« Je me suis demandé : “Est-ce qu’on y va ou pas ?” Le Web offre plus de liberté que la télé, je vais la saisir. Chaque épisode sera précédé d’un avertissement. Il y a de la nudité totale, et frontale. »

Mes yeux ronds le réjouissent. Il s’empresse de préciser que lui, on ne le verra que de dos. Et ajoute qu’il ne fait pas le procès des applications de rencontre. « Ce qui m’intéresse, c’est de montrer le vertige de ce buffet à volonté, le vertige d’être jetable, de communier avec un pur inconnu. J’ai rencontré mon chum sur Tinder, ainsi que bien d’autres gars formidables. »

Oui, mais. Comment concilier son statut de scénariste de la nouvelle mouture de Passe-Partout et une phrase du genre : « J’éjacule avec un visiteur déniché random sur Grindr » ? Il éclate de rire.

« Je pense que je suis insouciant par rapport à ça. L’un n’empêche pas l’autre. J’aime m’adresser aux enfants, et l’émerveillement que j’ai préservé n’est pas incompatible avec le fait que je suis aussi un être charnel. Je suis pluriel. Je suis multiple. Michel Tremblay a déjà dit à mon chum : “Simon, il ne doit pas être reposant à la maison.” Et mon chum a répondu : “Au contraire, il est tellement plate !” »

Plate ? Ce n’est pas l’image qu’il projette. Même Michel Tremblay, un intime, s’y est laissé prendre. Parlant d’image… « Tu veux dire celle du gars qui a toujours une patte en l’air, qui aime Céline et Lara Fabian ? Cette image-là peut être sclérosante. Avant la COVID, il y avait du public quand on enregistrait Cette année-là et j’avais l’impression d’être en représentation. J’étais trop énervé, je parlais trop vite. Je suscitais des réactions polarisées, je le voyais bien sur les réseaux sociaux. Je pense que je me suis calmé. Des gens m’adorent. D’autres… »

D’autres le jugent « trop » : trop énervé, trop volubile, trop… gai. Il le sait. Les lazzis, les quolibets, pour reprendre les paroles d’Aznavour dans sa magnifique chanson Comme ils disent, il les a entendus. Leur provenance, en revanche, peut surprendre. Dany Turcotte a déjà retweeté ce message : « Bon Dieu que Simon Boulerice est comme trop gai pour exister. Et j’ai le droit de le dire. » Simon fronce les sourcils.

« “Je suis gai, j’ai le droit d’être homophobe” : cette phrase-là, je l’ai lue souvent et elle m’horripile. C’est comme si notre homosexualité légitimait notre homophobie. Et je n’achèterai jamais cela. L’homophobie internalisée, ça existe. Ces gars-là, ils me voient et se disent : “Je ne m’identifie pas à lui. Il est tout ce que je ne veux pas être, cette exubérance que j’ai voulu cacher.” Mais moi, j’ai toujours parlé comme ça [il agite les mains], et je savais que cette nature-là dérangeait. »

Il a bien essayé de se fondre dans la masse, de gommer ce qui dépassait. En vain. Alors tant pis. Il osera être lui-même à la face du monde, et ce sera à prendre ou à laisser. Et vos petits gâteaux Vachon, vous savez où vous les mettre.

« Ces années-là, je ne voudrais pas les revivre, mais je ne voudrais pas qu’elles soient différentes. Je suis devenu empathique et observateur des gens pour qui la vie n’est pas facile. Ma différence, mon sentiment d’unicité ont développé ma créativité. »

Son éclatante réussite a-t-elle pansé toutes ses blessures ? Le Simon-boute-en-train-patte-en-l’air-Whitney-Houston se fait plus sérieux. « Je suis en paix, mais quelque chose subsiste. À cause du fait d’avoir été invalidé si longtemps, la sérénité ne sera jamais complète. »

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