Une surprise nommée P.K. Subban

C’est une des recrues les plus électrisantes qu’ait connues le Canadien. P.K. Subban est aussi un modèle pour les jeunes dont la peau révèle des origines étrangères. Portrait d’une famille « tricotée serré ».

Une surprise nommée P.K. Subban
Photo : Ryan Remiorz / PC

La maison de briques rouges de Rexdale, paisible quartier résidentiel du nord-ouest de Toronto, ressemble à un temple du hockey en désordre. Des bâtons encombrent le vestibule. Les murs sont tapissés de chandails pressés dans des cadres vitrés. Des photos d’un garçon heureux portant patins et uniforme sont exposées partout. Trophées, coupures de journaux et autres reliques s’entassent sur les tables.

Karl et Maria Subban n’ont pas le temps de mettre de l’ordre dans ce bazar. Ils ont d’autres priorités. Depuis 20 ans, ce couple originaire des Antilles s’occupe à une tâche colossale : fabriquer une future étoile de la Ligue nationale de hockey.

Il n’y a qu’un objet de luxe dans la maison : l’immense téléviseur à écran plat du sous-sol. C’est là que, enfoncés dans un vieux canapé, Karl et Maria regardent les premiers coups de patin de leur fils dans l’uniforme du Canadien.

Pernell Karl Subban, défenseur de 21 ans, est une des recrues les plus électrisantes qui aient foulé la glace du Centre Bell ces dernières années. Il a joué moins de 20 matchs dans la LNH, mais il est déjà le chouchou des Montréalais, qui scandent ses initiales (« P.K. ! P.K. ! P.K. ! ») à la moindre occasion.

« Nous sommes une famille mordue de hockey. P.K. a été immergé là-dedans très tôt », dit Karl Subban, homme chaleureux à la stature imposante, directeur d’une école secondaire. Ému, il exhibe sa photo préférée : son fiston de 6 pi (1,83 m), le sourire resplendissant, enfile pour la première fois le maillot du Tricolore, qui l’a choisi au repêchage en 2007. Un moment royal pour cette famille de partisans du CH. « Je vis mon rêve canadien ! » se réjouit le père de cinq enfants.

Le rêve a germé en 1977, lorsque la famille de Karl a débarqué de Jamaïque pour s’installer à Sudbury, dans le quartier francophone du Moulin à fleur. Son père, Sylvester, a trimé plus de 30 ans dans les mines du nord de l’Ontario. « J’étais le seul Noir quand j’ai commencé, raconte le digne vieil homme dans un anglais écorché. Les ouvriers m’appelaient « black man« . J’ai gagné leur respect en travaillant dur. » Pour Karl, 11 ans, l’intégration passait par le hockey. Chaussé de patins dénichés à l’Armée du Salut, il se joignait aux garçons du voisinage à la patinoire extérieure. Bien vite, il s’est entiché de Ken Dryden, Guy Lafleur et Serge Savard, dont il suivait les exploits à la télé de Radio-Canada, en français.

Lorsqu’il a lui-même fondé une famille, avec Maria, originaire de l’île de Montser­rat, il a insufflé à son tour l’amour du hoc­key à ses enfants. P.K. portait encore des couches lorsqu’il a donné ses premiers coups de lame sur la patinoire qu’aména­geait son père derrière la maison, à Rex­dale. Les planches qui ceinturaient la glace sont encore appuyées à la clôture. « Ça a demandé beaucoup de sacrifices, mais je prenais plaisir à me lever à 4 h pour entretenir la glace », dit-il sans la moindre pointe de regret en arpentant la cour.

Ça l’amusait aussi d’emmener P.K. patiner la nuit au centre-ville de Toronto, parfois jusqu’à 2 h du matin, à l’époque où le garçon fréquentait la maternelle. Lorsque Karl rentrait du travail tard en soirée (il avait deux emplois), il réveillait son petit hockeyeur, couché dans son habit de neige, et le conduisait à la patinoire du square Nathan Phillips (prête avant les autres), à une demi-heure de route. « Il se fâchait si je ne le réveillais pas. Il avait une réelle passion pour ce sport. C’était mon rôle de m’assurer qu’il puisse patiner le plus souvent possible. » La splendide surface illuminée, à l’ombre des immeubles et de la tour de l’horloge du vieil hôtel de ville, était à la mesure des ambitions de P.K., qui rêvait déjà de la LNH.

Le jeune homme a été appelé en renfort par le Tricolore à la fin avril, en pleines séries éliminatoires, après avoir passé la saison chez les Bulldogs de Hamilton, club-école du Canadien dans la Ligue américaine. Depuis, le défenseur recrue a con­quis les partisans par sa fougue, son agilité, son assurance. Bon marqueur, il est connu pour ses vertigineuses montées vers le filet adverse et ses flamboyantes pirouettes avec la rondelle – comme son idole Bobby Orr, ancienne star des Bruins de Boston. Il y a un côté jouissif dans son jeu, une exubérance qu’il ne canalise pas toujours bien et qui lui fait parfois prendre des risques coûteux. « Certains le disent arro­gant ; il est seulement très confiant », estime Kam Brothers, ancien directeur d’une école de hockey de Toronto qui a entraîné P.K. à partir de ses six ans. « Un de ses plus grands atouts est sa capacité de se remettre vite de ses erreurs. Il en tire une leçon et tourne la page », dit l’entraîneur, joint à son bureau, en Floride.

Du travail

Car derrière l’enthousiasme juvénile du numéro 76 se cache un travailleur acharné qui n’a pas toujours été promis à une ascension fulgurante. Certes, dès ses premiers matchs, disputés à quatre ans dans un aréna de l’arrondissement de York, son talent athlétique était évident. C’est de famille : sa mère a été cham­pionne de sprint, son père a brillé au basketball universitaire et ses deux frères cadets s’illustrent dans le hockey mineur. Mais le petit prodige a failli s’endormir sur ses lauriers. « Jeune, il avait une grande facilité, puis il a atteint un plateau à l’adolescence, se souvient Kam Brothers. Il ne prenait pas son sport assez au sérieux. Mais il a renversé la vapeur. »

Il a surpris tout le monde en se taillant une place chez les Bulls de Belleville, dans la Ligue junior de l’Ontario, en 2005. Le patineur de 16 ans n’était pas alors considéré comme un brillant espoir et il avait été repêché au sixième tour, derrière 130 autres jeunes. « Un joueur sélectionné aussi tard a peu de chances de percer, explique George Burnett, entraîneur des Bulls. Mais dès notre première conversation, il m’a assuré qu’il allait faire le nécessaire pour qu’on le garde dans l’équipe. Et il l’a fait. »

P.K. devait se faire accepter dans une formation où il prenait la place de joueurs plus âgés et où son aplomb aurait pu être mal reçu – situation à laquelle il a aussi dû faire face dans le vestiaire du Canadien, où il s’assoit à la place d’Andrei Markov, défenseur étoile tenu loin du jeu par une blessure. Mais sa personnalité engageante a désarmé bon nombre de ceux qui l’ont côtoyé. « Il est tellement ouvert, sociable et bavard qu’il s’est intégré tout de suite. C’est un des gars les plus drôles que je connaisse », dit son ami Eric Tangradi, ex-coéquipier des Bulls.

À l’école

« Il était déjà comme ça lorsque je l’ai connu, avec cet immense sourire », observe son ancien enseignant de 6e année, Don Norman, en feuilletant l’album de la classe de P.K. La silhouette un peu potelée de ses 12 ans est loin du corps musclé de l’athlète d’aujourd’hui, mais sa mine réjouie est la même. Photo après photo, on le voit entouré d’amis qui semblent contaminés par sa joie de vivre.

Ceux qui lui ont enseigné à l’école secondaire Runnymede se souviennent aussi de lui avec affection. « Tous l’adoraient. Il était ce genre de personne qui peut rassembler une équipe », dit son ex-prof d’éducation physique, John Kalantzakos, qui a épinglé la photo du jeune homme sur un tableau d’honneur près du gymnase. P.K., lui, ne faisait pas étalage de ses réussites devant ses camarades. En fait, il en parlait si peu que profs et élèves n’ont pris conscience de ses succès que lorsqu’il a remporté la médaille d’or avec l’équipe canadienne au Championnat du monde junior de hoc­key en 2008, puis en 2009. « Le hockey n’est pas dans la culture de notre établisse­ment, explique le prof. Ses amis n’auraient pas su tenir un bâton. Ils n’en avaient que pour le basketball. » P.K. a étudié à l’école publique dans l’arrondissement de York, qui compte la plus grande proportion de Noirs à Toronto. Et le hockey y est perçu comme un sport de Blancs.

S’il reconnaît avoir été la cible de racisme dans sa carrière, P.K. n’aime pas s’étendre sur le sujet. « Je mentirais si je disais que ça ne s’est jamais produit, mais ça n’arrive pas souvent, et je ne perds pas mon temps à en parler », confiait-il récemment au National Post. À Belleville, municipalité de 50 000 habitants où il a passé quatre saisons, sa présence en a dérangé certains, admet l’entraîneur George Burnett. « Il y a eu des commentaires, des affiches inappropriées dans des arénas. Quand des joueurs débarquent dans une petite ville, qu’on parle d’eux dans le journal, ça suscite des jalousies. Dans le cas de P.K., c’était amplifié parce qu’il était noir. Mais il ne laissait jamais voir que ça pouvait le troubler. »

P.K. a tout pour servir de modèle aux jeunes des communautés ethniques. Son père, qui dirige l’école secondaire Brook­view, dans le secteur Jane et Finch, quartier d’immigrants où le chômage et les gangs de rue sévissent, se réjouit de compter sur un hockeyeur pour motiver ses troupes. « Je veux que P.K. les inspire à se fixer des objectifs et à travailler pour les atteindre », dit-il avant d’aller jeter un œil sur la sortie des classes. Convaincu que ce sport peut apprendre des leçons de vie aux jeunes, il a même démarré un programme de hockey qui permet à des élèves en difficulté de s’y initier gratuitement.

L’an dernier, après sa deuxième victoire au Championnat du monde junior, P.K. est venu à Brookview avec sa médaille d’or et s’est adressé aux élèves. À leur période d’entraînement suivante, les hockeyeurs en herbe s’étaient trouvé une idole. Sur la patinoire, ils voulaient tous être P.K. Subban.

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