Urbanisme : la touche Claude Cormier

La ville. La nature. Quand il croise les deux, l’architecte paysagiste Claude Cormier donne naissance à des œuvres spectaculaires, qui marquent l’imaginaire des passants.

cormier-boules
Le toit en boules roses dans le village gai, à Montréal. – Photos de cet article fournies par Claude Cormier + Associés inc.

Un homme se promène dans une rue. Au-dessus de sa tête flottent 170 000 boules en plastique. Au même moment, un couple fait du farniente sous un parasol bleu en contemplant la brasserie Molson depuis le quai, les pieds dans le sable. Ces deux scènes se passent à Montréal, dans des paysages imaginés par Claude Cormier, architecte paysagiste.

Le toit en boules roses, suspendu dans le Village gai, et la plage urbaine de l’Horloge, située dans le Vieux-Port, sont deux de ses nombreuses réalisations. Tel un généticien urbain, Claude Cormier, qui vient d’avoir 60 ans, croise fréquemment l’ADN de la ville avec celui de la nature. Il n’en détourne pas le sens, il lui en redonne simplement un autre, mélangeant les gènes pour réinventer et améliorer le paysage urbain.

« Le travail de Claude Cormier est très réfléchi, mais toujours très concret, au service des habitants des villes, dit Phyllis Lambert, fondatrice et ancienne présidente du Centre Canadien d’Architecture. Claude sait très bien que nous sommes tous des créatures de la nature, que nous avons tous besoin d’espaces verts, de parcs, et que c’est un non-sens de concevoir des villes comme une succession de bâtiments bien alignés. »

À LIRE AUSSI :
Entrevue avec Nathalie Bondil : «L’art, c’est bon pour la santé !» >>

Claude Cormier s’inspire de la nature de façon quasi systématique. Mais parfois, il trouve ses idées tout simplement en regardant ce qui se fait ailleurs. C’est le cas pour l’un de ses travaux les plus emblématiques : la plage HtO, à Toronto. À l’été 2002, Bertrand Delanoë, alors maire de Paris, lance Paris Plages, une opération qui transforme les voies sur les berges de la Seine en plages de sable.

cormier-portrait
Claude Cormier, que l’on voit à «sa» plage urbaine de l’Horloge, dans le Vieux-Montréal, «célèbre le faux en lui redonnant une forme d’authenticité». – Photo : Will Lew

« J’ai trouvé l’idée absolument incroyable ! dit l’architecte paysagiste. Des palmiers, du sable, des brumisateurs en plein cœur de Paris, il fallait y penser. J’ai été tellement séduit que je m’en suis inspiré pour créer une plage urbaine qui, contrairement à Paris Plages, une installation éphémère, serait permanente. »

Mais avant de concrétiser ce projet, Claude Cormier a dû batailler avec les différents paliers de gouvernement et convaincre les acteurs du fédéral, du provincial et du municipal. L’architecte paysagiste met alors sa casquette de négociateur. « À chaque nouveau projet, rien n’est jamais gagné et il faut recommencer à convaincre, à argumenter et à faire preuve de diplomatie. Je dois vous avouer que j’adore cette étape ! » reconnaît-il.

La plage voit enfin le jour en 2007, dans un quartier industriel de la ville. Devant l’énorme succès critique et le plébiscite des riverains, Claude Cormier décide de récidiver trois ans plus tard, toujours dans la capitale ontarienne, avec Sugar Beach, une plage située juste à côté de la sucrerie Redpath. C’est d’ailleurs la proximité de ce bâtiment qui donnera le thème.

« L’idée de faire une plage sur le thème du sucre coulait de source, dit-il. Chaque fois que les bateaux déchargeaient leur cargaison de sucre, il y avait des embruns sucrés dans l’air. »

cormier4
La Sugar Beach, aménagée près de la sucrerie Redpath, à Toronto.

Mais quand il veut que les parasols soient rose bonbon, il doit à nouveau se battre pour imposer son idée. « La couleur n’est pas la bonne, m’a-t-on répliqué. On préférait les parasols multicolores, plus classiques. J’ai encore dû négocier, prouver que j’avais raison, ce que j’ai finalement réussi à faire. Les habitants du quartier ont quant à eux adopté immédiatement les parasols roses, et Sugar Beach est devenue une plage urbaine où ils adorent se rendre. C’est devenu un symbole fort de leur quartier. » Deux ans plus tard, en 2012, Montréal aura la sienne, la plage de l’Horloge.

Les réalisations de Claude Cormier ne sont jamais dépourvues de sens. Quand il imagine Nature légère, en 2002, une insolite forêt d’arbres roses qu’il fait pousser au rez-de-chaussée du Palais des congrès de Montréal, il joue avec le symbole absolu de la nature, l’arbre. Mais des arbres qui n’en sont pas et qui illustrent à merveille un concept qu’il a fait sien : artificiel mais vrai.

« On aurait pu fabriquer de faux arbres avec des troncs marron et des feuillages verts ; ils auraient eu l’air vraisemblables, mais cela n’aurait été, dans ce cas, qu’un travail de pastiche vidé de sens, explique-t-il. En assumant que les arbres sont artificiels et rose fluo, on célèbre le faux, mais paradoxalement on lui redonne une forme d’authenticité. »

Le fait que Claude Cormier ait vécu dans une ferme jusqu’à l’âge de 19 ans et qu’il ait eu pour rêve d’inventer une fleur par manipulation génétique explique sûrement l’omniprésence de la nature dans son œuvre. « Je me voyais agronome, j’ai même fait des études dans ce sens, explique-t-il. Mais quand je suis arrivé à Toronto, à 22 ans, ç’a été un véritable choc pour moi, une sorte de coup de foudre. Le petit gars de la campagne que j’étais a découvert les arts, l’architecture, la culture, et ça m’a littéralement fasciné. Ça me parlait bien plus que la campagne. »

Claude Cormier entretient avec la nature une singulière relation. À l’état brut, elle ne l’amuse pas vraiment. « Ce qui m’intéresse, ce sont les éléments de plasticité de la nature, sa théâtralité, continue-t-il. J’ai besoin de l’intégrer dans une réalité urbaine, de la mettre en scène pour qu’elle prenne à mes yeux tout son sens. »

cormier1
L’arbre bleu, à Sonoma, en Californie.

C’est ce qu’il a fait notamment en 2012, quand il a répondu à une demande du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), qui souhaitait rendre piétonnière l’avenue adjacente, partie intégrante du complexe muséal. L’architecte paysagiste a l’idée de transformer la voie publique en un champ de marguerites figurées par 3 500 marqueurs rectangulaires qui servent habituellement à délimiter de façon temporaire les voies de circulation sur la chaussée. Avec cette réalisation, la signature de Cormier s’affiche encore pleinement : les fleurs sont artificielles, le champ est vrai.

« C’est tout le talent de concepteur et de coloriste de Claude qui s’est exprimé ici, alliant la force d’une idée à une esthétique dans la réalisation, dit Nathalie Bondil, directrice du MBAM. Il a réussi à apporter de la poésie tout en restant très ludique. Il y avait une interaction entre son œuvre et les passants, qui n’hésitaient pas à se promener dans le champ pour s’y faire photographier. »

Le succès fut tel que la directrice du musée demande à l’artiste d’imaginer un autre « tableau » l’année suivante. Il crée alors un champ de coquelicots évoquant une toile de Van Gogh. Puis, le 15 mai 2014, Claude Cormier dévoile Mirage-TOM III, la troisième déclinaison de son installation temporaire, un travail inspiré de l’exposition estivale Fabuleux Fabergé, joaillier des tsars.

Un vrai champ de fausses fleurs au cœur d’une métropole, entre œuvre d’art et aménagement paysager : la fibre artistique de Claude Cormier séduit. « C’est l’un des architectes paysagistes canadiens les plus importants de notre époque, car il participe au renouvellement d’une pensée contemporaine de l’architecture de paysage, dit Marie-Josée Lacroix, commissaire au design à la Ville de Montréal. Il a la capacité d’innover et, depuis plus de 20 ans, c’est un designer qui n’hésite pas à remettre en question les points de vue établis. »

cormier3
Un jardin de bâtons à Métis-sur-Mer.

Sur ses toiles de béton, il crée ses œuvres, en espérant secrètement qu’elles restent. « Oui, je veux laisser des traces et j’aime l’idée que mon travail me survive, conclut-il. Mais pour cela, il faut que les œuvres aient de la pertinence, exactement comme c’est le cas en littérature, sans quoi elles mourront comme un livre qui n’est plus lu. »

Construire pour ne pas oublier. À l’instar du monument national de l’Holocauste, à l’élaboration duquel participera Cormier et qui sera érigé à Ottawa à l’automne 2015. La forme du bâtiment rappellera l’étoile de David ; le travail du paysage reflétera quant à lui la forêt boréale, symbole du paysage canadien et de la résilience malgré des conditions extrêmement rudes.

Quelques arbres de plus dans la forêt des créations de Claude Cormier.

cormier5
TOM III, été 2014. Cette installation sur l’avenue du Musée, à Montréal, fait écho à l’exposition des œuvres de Fabergé qui se tient au Musée des beaux-arts.

 

Les plus populaires