Utop

Extraits du roman Utop, par Marie-Christine Arbour, avec l’aimable autorisation des éditions Triptyque.

Extraits du roman Utop, par Marie-Christine Arbour

Montréal, juillet 1977

Tu es un peu fou.

Tu veux vraiment aller dans la jungle ?

Pourquoi pas Bora Bora ?

Il faut que je parte. Partir c’est aimer. On dit que la jungle, c’est New York en vert. On dit que l’Amazonie, c’est l’excès.

Une sorte de double inversé de la ville, donc.

Peut-être.

Et la malaria et les araignées.

Vous me connaissez. Je suis de ceux qui veulent entrer dans un paradis de la grandeur d’un gant. Je gagne ma vie en servant les autres. J’ai à fournir aux clients une extase expéditive. Vite, le bonheur. C’est une histoire de vin qui coule à flots. Je soulève mon plateau où s’entassent les verres. Je circule dans le néant fauve. Les yeux brillent. Je ris parfois. Mes reins suggèrent l’ascèse. Mes lèvres forment des mots que la musique efface. C’est comme si j’embrassais la nuit. Je m’imbrique dans cet échafaudage spirituel qu’est l’artifice. J’œuvre dans un univers conçu dans le mépris de la nature. Nous sommes des centaines à nous partager un espace si noir, si étroit. Il y a le métal, le ciment, le stuc. On s’échange des onomatopées : ouf, ouais, sup. Des visages pavanent dans le miroir fumé. On se trouve beau ou laid.

Il y aura, sous le soleil, des hommes rendus fous par la pauvreté.

C’est fait, j’ai réservé ma place. Je cours un danger calculé.

En fait, tout se calcule, me dis-je aussi, ou plutôt le temps calcule pour nous. Le temps passe, tel un ruban s’enroulant autour d’une chevelure appelée immortalité. Si tout dépasse l’entendement, rien n’excède le plaisir. Il n’y a dans le Club ni lune ni soleil. Son architecture est tout en recoins : noir, noir. Les corps sont d’ailleurs interchangeables. On donne, on rejette. Le mystère tient. C’est avec crainte qu’il faut anticiper l’aube. Pour moi, il y a un cercle se fermant doublement sur l’amour.

Mais tu ne sais rien de l’amour. Tu te plais avec l’un et avec l’autre, sans discrimination. Tu ne connais que le plaisir. Tu es comme nous, Leucid : un oiseau de la nuit.

Mais vous savez aussi que je suis capable de grands sauts.

Voyager, c’est se perdre, désirer. Je cherche le choc qui me donnera une seconde envolée. Je veux ainsi déjouer l’inertie. Des fois, je ne sais plus pour la vie, s’il faut s’épuiser dans la nuit ou se racheter dans de bonnes actions. Pour pallier mon mal, je m’enferme dans le Club. Je danse, je marche, je virevolte. Je suis dans un univers fini. L’au-delà est ici. Dites-moi que la mort n’existe pas. Je ne veux pas, non, non, je ne veux pas que cela ait une fin.

Et les boas, les veuves noires, la maladie.

Je ne vous mentirai pas. Le médecin m’a dit que j’avais besoin de vacances. Je m’use. Je ne me ménage pas. Je crains de n’être qu’un autre pantin auquel on a violemment retiré la corde. Je suis presque vieux, quarante ans. Je ne sais rien du monde. Je ne connais au fond que le Club. Et dans un but somme toute prophylactique, je m’unis à l’un pour me défaire de l’autre. Je cherche moi aussi, bêtement, de façon empirique, la vérité. Je suis jumelé à la vie de façon arbitraire. Je veux ainsi triompher du mal.

(…)

Voyage
août 1977

On s’apprête à quitter la ville pour la nature. Pistils, étamines, abeilles, même moi je cherche à résoudre l’énigme de la vie. Enfant, j’avais horreur de l’écorce des arbres : y toucher me donnait des frissons désagréables, un peu comme le crissement de l’ongle sur le tableau noir. Il y aura des forêts là où nous allons. Ce sera aussi étrange que de traverser le Styx pour aller faire la bise à Platon. Je serai un touriste infâme en quête de satori. Je ne sais rien de l’ailleurs. Je souris sans conviction. Je serre les mains. La femme maigre, qui s’appelle Corine, me toise. Je sais, je suis en retard. Je compte sur mon charme de derviche pour m’éviter les reproches. J’ai cet effet sur les gens. Au début, je n’ai l’air de rien, puis ensuite on m’aime bien. Je tends mon passeport au préposé.

Je suis Leucid Cyr, je pars pour la jungle. Je voudrais éclater de rire. J’ai à jouer la scène de l’expatriation volontaire. Déjà je me crois trop loin de tout. J’erre, je flotte, ne sachant plus qui je suis de l’agneau ou du loup.

(…)

 

Guayaquil, 2 août 1977

Il ne faut pas s’occuper de ces enfants en haillons courant pieds nus sur le ciment sale. Ils tendent la main en disant : dinero. Je n’ai pas l’habitude de cette poussière et je toussote. J’ai acheté une orangeade à un vendeur édenté qui a sûrement doublé le prix en voyant mes vêtements neufs. L’odeur prégnante d’urine à la sortie de l’aéroport miteux me donne la nausée. J’ose à peine regarder le visage aviné, un œil crevé, d’une mendiante à laquelle j’ai donné un dollar. Saura-t-elle quoi en faire ? J’entrevois dans une porte vitrée mon propre regard, très bleu. Je me dis que je suis peut-être beau. Ce moment de narcissisme me réconcilie avec la pauvreté des lieux. Je suis triste pour tous ceux qui ne connaissent pas la ville, la vraie.

Ce qui dépasse l’entendement affole l’instinct. Il faudrait crier : Didoche se meurt, vive Didoche. Mais en attendant je continue de mentir. Oui, je suis roi d’un royaume minuscule. Oui, j’ai une voix de plexiglas beaucoup trop transparente pour être entendue de vous. Je suis gourmand, mais mes désirs se superposent et s’annulent entre eux. En silence je chante. Je vous dédie un mini psaume qui commence par : quel gâchis, quelle merveille !

Je vous le jure, je ne pleurerai pas.

 

La suite dans le livre…

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