Vargöld

Extrait publié avec l’aimable autorisation des éditions VLB.

Lisez la chronique de Martine Desjardins


 

(…)
Antoine Verreau commençait maintenant à saisir pourquoi on avait fait appel à lui. Depuis quelques années, sa réputation d’exorciste avait franchi les murs du séminaire de Montréal. Plusieurs témoins l’avaient vu autour d’une jeune possédée, adjurant le démon de sortir de ce corps, faisant de nombreux signes de croix tout en déposant l’étole autour du cou de la victime en sueur. Plusieurs personnes avaient constaté l’état d’excitation de la malade, puis, peu à peu, son apaisement, son sommeil. D’autres cas s’étaient présentés aussi, où Antoine avait agi avec calme et fermeté, aspergeant d’eau bénite le lieu hanté par le Malin. Chaque fois, il était clair que l’abbé Verreau agissait contre les Forces du Mal. Les autorités religieuses, même si elles éprouvaient un certain malaise devant cette mise en scène, approuvaient cette méthode.

Antoine avait appris les principaux rites de l’exorcisme d’un curé français, persécuté durant la Révolution, qui avait fui sa Picardie natale. Le père Mousset avait longtemps été prêtre dans un petit village du nord de la France, où les superstitions et les croyances étaient tenaces. Il prétendait avoir maintes fois affronté les démons en les obligeant à sortir des entrailles des possédés. Il affirmait même s’être battu avec des succubes, les pourchassant à coups de balai ou les frappant à mains nues. Parce qu’il affirmait au bon peuple, dans ses sermons, que les Danton, Robespierre et autres Saint-Just représentaient les suppôts de Lucifer, il avait été obligé de s’exiler sitôt après l’abolition de la monarchie. Il avait trouvé refuge en Amérique française pour secourir, disait-il, le clergé catholique aux prises avec les visées diaboliques du protestantisme. Au Petit Séminaire où il avait enseigné jusqu’à sa mort, on lui avait appris à réprimer sa fougue et son obsession de l’Enfer. Toutefois, quand il trouvait un candidat intéressé à l’entendre, le père Mousset n’hésitait pas à lui raconter ses expériences en matière d’exorcisme. Il avait vu dans le jeune novice Verreau un digne successeur et il avait plaidé auprès des autorités ecclésiastiques de la nécessité d’avoir au moins un exorciste à Montréal. Antoine Verreau s’était prêté au rôle plus par jeu que par conviction, les cas de possession demeurant marginaux dans le Bas-Canada.

En fait, il avait été littéralement fasciné par les récits du curé de Picardie. Toutes ces histoires mettant en scène Belzébuth et sa horde d’anges déchus lui rappelaient les contes que lui narrait sa mère quand il était enfant, mélange de vérité et de mensonge, de peur et d’apaisement. L’épisode qu’il trouvait le plus impressionnant était celui de l’Agrippa, le livre renfermant les secrets du Diable. Mousset se vantait d’être allé un jour au chevet d’un fermier de sa paroisse, près de Rouen. Sur son lit de mort, le moribond voulait se confier à un prêtre, affirmant qu’il irait aux Enfers. L’exorciste comprit qu’il possédait un exemplaire de l’Agrippa. Non seulement il découvrit ce livre dans la maison, énorme recueil qui, placé debout, était haut comme un homme, mais en plus, il réussit à se battre contre le dangereux bouquin, arrachant ses feuilles rouges, déchirant ses pages aux caractères noirs. Il l’avait brûlé, en avait recueilli les cendres dans un sachet et avait passé celui-ci au cou du fermier qui, ainsi, entra au Paradis. Mousset possédait l’art de raconter et de faire croire. C’était surtout cela qui avait bouleversé Antoine à cette époque.

Depuis, il avait fait la part des choses, élaborant sa petite théorie personnelle par rapport aux démons : la plupart du temps, le possédé, poussé par la peur, inventait lui-même ses chimères. Antoine croyait tout de même que le rituel d’exorcisme était essentiel pour rassurer et guérir. C’est pourquoi il l’accomplissait toujours avec conviction. Cependant, il n’était pas loin de croire, comme certains médecins ou théologiens de l’époque, que les victimes, malades d’elles-mêmes, reportaient sur le Diable leurs angoisses. Mais il restait ambigu sur cette question, ne parvenant pas encore à démêler ses croyances en Dieu et en Lucifer des discours à la mode des milieux médicaux et intellectuels montréalais.

– Si rien n’est fait pour les rassurer, les bûcherons risquent d’abandonner le chantier, enchaîna le secrétaire, alors que la saison est à peine commencée. Vous connaissez les bûcherons aussi bien que moi, abbé Verreau. Des rustres, des poltrons et des superstitieux. Il s’agit probablement d’un accident comme il s’en produit régulièrement dans les chantiers. Ne pouvant pas l’expliquer, ils ont trouvé le Malin. Tout ce dont ils ont besoin, maintenant, c’est d’un prêtre pour les calmer…

– Pourquoi envoyer un prêtre catholique venant de Montréal alors qu’à Wrightstown il y a des pasteurs qui pourraient s’occuper de cette affaire mieux que moi ?

– Parce que ce chantier a engagé plusieurs Canadiens. Ceux qu’on appelait « les Canadiens » pratiquaient tous la religion catholique. Ils étaient nés sur le continent américain, mais leurs ancêtres venaient de France. Ils avaient conservé leur langue, leur religion, et ils se distinguaient des autres nations européennes, Irlandais, Anglais, Écossais, installés au pays depuis la Conquête, mais encore sujets britanniques. Ces derniers ne deviendraient des « Canadiens » qu’en 1841, grâce à l’Acte d’Union.

– Ces catholiques ont peur du Malin, poursuivit le père. Ils auront plus confiance dans un prêtre catholique.

– Ainsi, les hommes vont continuer à travailler et Messieurs les Anglais ne perdront pas d’argent…

Le père Mullois reconnut aisément le ton sarcastique employé par l’abbé. Son visage joufflu grimaça en signe de résignation et il dit :

– Je ne vous cacherai pas que cette mission est d’une extrême importance. Si nous voulons que le gouvernement permette à l’Église d’étendre son autorité partout, il faut d’abord consentir à aider ceux que vous appelez « Messieurs les Anglais ». Il se trouve que, dans l’Outaouais, ces Messieurs sont des propriétaires forestiers… Et l’une de ces propriétés s’appelle la Bains Lumber Company. S’il y a de plus en plus de Canadiens dans les chantiers, il faudra bien un jour qu’il y ait des prêtres catholiques là-bas, n’est-ce pas ?

L’abbé Verreau aurait bien voulu ajouter quelque chose, faire remarquer que l’évêque mêlait une fois de plus la politique aux affaires intemporelles de l’Église. Mais à quoi bon parler… Il connaissait les répliques du secrétaire du vicaire, qui alléguerait ce temps d’incertitude que vivaient tous les catholiques du Bas-Canada. Le père Mullois devait sentir une résistance dans le mutisme de son jeune confrère, car il crut bon de dire :

– J’ai pensé que vous seriez la personne la mieux qualifiée pour accomplir cette mission. Je vous connais assez pour savoir que vous ne vous laisserez pas entraîner par la peur. Certains de nos prêtres sont aussi superstitieux que ces pauvres bûcherons. Quand vous serez là, il vous suffira de bénir les lieux pour chasser l’esprit du Mal et ils n’arrêteront pas de travailler. Je vous fais entièrement confiance. Avant Noël, vous serez revenu.

– Et si je refuse d’y aller ?

Le révérend père ne parut pas étonné de cette opposition. Fixant le théologien droit dans les yeux, il ouvrit devant lui le tiroir de son pupitre et en sortit un petit cahier noir qu’il feuilleta en disant :

– C’est à vous, je crois. Nous l’avons trouvé dans votre chambre. Vous y griffonnez des notes, n’est-ce pas ? Je ne connais pas vraiment ce genre de gribouillage, mais je me suis laissé dire qu’ici, par exemple, ce sont les vingt- deux signes de l’alphabet hébraïque. Et là, les dix nombres élémentaires qui constituent le Séphirot. Un peu plus loin, vous avez écrit : « Dœmon est Deus inversus… » Ce qui veut dire…

– Le Diable, c’est Dieu retourné…

– Voilà… Et près de ces mots, vous avez ajouté : « Comme le Diable est l’antithèse de Dieu, s’il avait une existence réelle, Dieu, certainement, n’existerait pas… »

Le secrétaire ferma le cahier et posa sur Antoine un regard accusateur. Celui-ci, d’abord choqué de voir qu’on violait son intimité, sembla tout à coup réaliser la gravité de ses écrits, comme si, lus à haute voix, ils prenaient une tout autre signification. Il s’empressa de se défendre :

– Ce sont des notes, des brouillons. Rien de vraiment important.

Puis il baissa les yeux, honteux. Le père Mullois enchaîna, lui tendant le cahier :

– Votre séjour là-bas vous permettra peut-être d’ajouter quelques précisions sur le Malin…

Devenant plus sérieux, il se pencha vers l’abbé pour bien se faire comprendre :

– Il n’y a pas de mystère entre nous : je sais depuis longtemps que la Kabbale chrétienne vous intéresse.

Souvent, après vous avoir ramené à l’ordre, j’ai dissimulé vos livres mis à l’Index pour vous laisser tranquille à la condition que vous ne contaminiez pas nos séminaristes avec vos théories farfelues… J’ai besoin de vous dans l’Outaouais. Si vous refusez de m’obéir, il se peut bien que je refuse, dorénavant, de faire silence autour de vos études théologiques. De plus, on nous réclame sans cesse des prêtres dans les coins les plus reculés du Bas-Canada. Je pourrais très bien cesser de justifier votre présence au séminaire et vous recommander une cure. Enfin, si ces arguments ne suffisent pas, je possède assez de preuves dans ce petit cahier pour envisager votre renvoi définitif.

J’imagine la honte que ressentirait votre mère… M’avez-vous bien compris ?

On ne pouvait être plus clair. L’abbé Verreau soupira, vaincu. (pp.19-24).

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