Variétés Delphi

Extrait du roman Variétés Delphi, par Nicolas Chalifour, avec l’aimable autorisation des éditions Héliotrope.

Extrait du roman Variétés Delphi, par Nicolas Chalifour

         Servir les clients dans les alcôves n’est pas toujours facile, mais ce soir, à la 31 – la table la plus convoitée pour sa vue imprenable sur les jardins, le petit bois sombre et la rivière qui est au bout -, il y a six clients et le service est particulièrement compliqué.

         C’est que la corpulence du client assis en 3 – probablement un membre influent de la Chambre de commerce de la Basse-Yamaska – m’empêche de me glisser entre le dossier de sa chaise et la paroi de brique de l’alcôve – de fausses vieilles briques saisissantes de réalisme et parfaitement aptes à donner l’impression au client, qui aime beaucoup les impressions, qu’il est bien assis dans l’un des anciens boxes des écuries du Manoir – pour servir la cliente assise en 4 – la belle jeune femme à la gauche dudit client. On est par conséquent contraint de passer le bras par devant, sous les moustaches du gros en 3 en lui demandant pardon et en marmonnant qu’on ne peut malheureusement faire autrement et que je suis tout à fait désolé.

         Pour rendre les choses encore moins simples, chaque membre de la bande a commandé un kir Napoléon, parce qu’on n’a encore jamais essayé ça, que ça a donc l’air chic et qu’allez! des kirs Napoléon pour tout le monde ! avec la main droite du client en 1 – probablement un militaire retraité, nostalgique du temps où l’on pouvait encore porter son uniforme chez les civils sans faire sourire – glissée entre les boutons de sa chemise pour signaler qu’il a ça, lui, de la culture et qu’il sait c’est qui, lui, Bonaparte et que haha-hi-ha-hihi! Alors, pour servir le kir de la très jolie jeune femme en 4, on doit, tel un arc-boutant en nœud papillon, se tendre dangereusement au-dessus de la large table afin de poser devant elle, de la main droite, la première des six flûtes dans lesquelles pétille presque imperceptiblement le mélange de liqueur de mandarine et de champagne – ce qui, en réalité, est faux puisqu’on utilise plutôt du mousseux bon marché, mais sans risque parce que les clients capables de faire la différence ne commandent jamais ce genre de mélanges débiles. Exécuter cette opération délicate requiert aussi, pour faire contrepoids, qu’on éloigne légèrement le mince plateau d’argent que l’on tient de l’autre main, la gauche, et sur lequel sont maintenus dans un très précaire équilibre les apéritifs des cinq autres convives de cette tablée.

Pour bien apprécier le coefficient de difficulté de la manœuvre, il faut également savoir que ces kirs Napoléon sont servis dans des flûtes parce qu’à l’œil du profane le mousseux ressemble toujours plus à du champagne dans un contenant gracile et effilé – the medium being a big part of the message, comme on dit -, que ces flûtes, particulièrement élancées, reposent sur un pied terriblement étroit – puisque les designers à la con qui les ont conçues dans l’urgence et l’enthousiasme fou de la création artistique pure n’ont jamais eu à en maintenir cinq en équilibre d’une main sur un mince plateau métallique. Ainsi, lorsqu’au moment le plus périlleux de l’opération, l’obèse à bacchantes, le mec en 3, se cambre brusquement pour rendre service, pour faciliter le passage du verre de sa trop jolie compagne en 4 – sa fille ? une bonne amie ? sa maîtresse ? une professionnelle? sa conseillère financière? -, que ce n’est rien, ce n’est rien, qu’allez mon brave, ne vous en faites pas et que sa grosse tête de connard heurte le pourtour du plateau qu’on tient derrière, les cinq flûtes remuent dangereusement dans un cliquetis aigu. À force de cliquetis et de remuements, les flûtes de mes deux se mettent à chanceler, avant d’amorcer une lente chute vers l’arrière qu’un vif mouvement de la main gauche – oui, évidemment encore celle-là puisque la droite tient toujours, sous les moustaches du volumineux imbécile en 3, le premier kir, celui de la ravissante jeune femme en 4 – qu’un vif mouvement donc transforme en un rapide et irrémédiable renversement des cinq flûtes vers l’avant, ce qui, en termes clairs et moins relatifs, correspond à la tête du gros abruti en 3. Les hosties de flûtes, en tombant, se fracassent sur le plateau et répandent leur contenu subtilement effervescent qui charrie dans un torrent spontané les minuscules éclats de verre sur le dessus de la tête du moustachu de merde qui aurait bien fait de se mêler de ses christ d’affaires et de rester tranquillement voûté sur son énorme bide – on ne voit d’ailleurs vraiment pas ce que la magnifique jeune femme au généreux décolleté en 4 peut bien lui trouver. Le mélange de faux champagne et de liqueur de mandarine, filtré de ses petites impuretés tranchantes par la chevelure étonnamment noire et fournie du guignol de Basse-Yamaska, rince alors la colle à crâne qui maintenait en place ce qui s’avère être la perruque partielle de ce dernier. Le petit amas convexe de cheveux cousus du gros con – décidément beaucoup trop foncés et abondants pour l’âge de ce satyre, maintenant tout s’explique – glisse sur son front avant de choir à la renverse dans un petit splatch spongieux au milieu de l’assiette de présentation qui se trouve devant lui – oui, Madame, de la véritable porcelaine de Limoges, non Madame, en France Limoges, en France. Le silence qui règne maintenant dans la salle à manger permet de bien distinguer quelques-unes des paroles d’une de ces pièces de jazz easy listening crachées jour et nuit par la cinquantaine de petits haut-parleurs disséminés dans tous les recoins de l’hôtel, the look of love is in your eyes

         Longues secondes et tonnes d’étonnement dans la salle à manger. Dizaines de regards braqués, de conversations interrompues, de fourchettes suspendues en vol entre assiettes et bouches béantes, de coupes arrêtées dans leur course vers des lèvres figées dans toutes sortes de grimaces, alors que les esprits les plus vifs commencent à percevoir l’ampleur des dégâts et du ridicule de la scène qui se joue à la 31 où l’émouvante jeune femme en 4 – dont la bouche est, il faut l’admettre, un véritable chef-d’œuvre – semble tenter de réprimer le sourire qui cherche à tendre ses lèvres en regardant le petit amas de cheveux de synthèse qui gît dans sa flaque de kir devant le connard fini en 3. Le silence est rompu par le petit cri bref, presque inaudible, que pousse la dame jaunâtre en 2 – probablement l’épouse du colonel Chabert en 1 – avant de s’évanouir et que son visage s’aplatisse dans le Limoges – non Madame, malgré ce qu’a pu vous dire le vendeur des outlets de Plattsburgh, je vous assure que le Limoges n’est pas de la porcelaine de Californie. Cette percutante syncope de la vieille conjointe du rescapé de la bataille d’Eylau en 1 a probablement été causée par le fait qu’elle aura remarqué – fine observatrice malgré son grand âge – qu’en voulant essuyer le liquide toujours légèrement effervescent qui lui coule dans les yeux, le mythique crétin en 3 est en train de se lacérer les paupières et le haut des joues avec les fragments de verre – il faut croire que le petit bout de perruque, peut-être moins fourni qu’il n’y paraît, n’est pas parvenu à tout filtrer – et que la vue d’un tableau aussi sanguinolent a eu raison de la résilience de l’antique spectatrice. Le sang coule maintenant abondamment des plaies du gros taré qui gémit faiblement et, de joyeusement burlesque, la scène passe à vraiment pas possible lorsque devant la loque évanouie en 2 la jeune nymphe en 4 – décidément terriblement séduisante, et ce, malgré l’adversité – laisse échapper un long et plaintif ohhh nooon ! et la matrone maquillée à la spatule en 6 – un Riopelle beige et rose qui doit être accouplé au grand sec en 5, vraisemblablement un ancien curé, un curé réformé qui dissimule assez mal les coups d’œil intéressés qu’il jette sans cesse au petit garçon de la table voisine – se met à hurler à en faire craquer son fond de teint. Entre deux beuglements de la matrone hystérique – il faut bien qu’elle respire de temps à autre -, le jazz cheap en remet et you’ve got the look of love, it’s on your face

         Servir les clients au fond des alcôves, ce n’est pas toujours facile et, parfois, c’est même un peu l’apocalypse…

         Une fois que les ambulanciers sont repartis, le maître d’hôtel, un sexagénaire hongrois à l’accent broussailleux, toujours dépassé par les circonstances complexes de situations catastrophiques – situations qui se présentent assez fréquemment lorsque je suis en piste – se lance dans son crescendo habituel de récriminations et de lamentations marmonnées entre deux froncements de sourcils touffus et que qu’est-ce que c’est que ce foutoir de merde! mais quelle bande d’incompétents ! dire que ce monsieur Michaud aurait pu devenir un excellent client, un régulier ! et que mais qu’est-ce que j’ai bien pu foutre au bon Dieu pour avoir à travailler avec des guignols pareils ?

         Ensuite, c’est la directrice qui m’invite, comme d’habitude, à passer dans son bureau pour me répéter, dans un nuage de du Maurier Light sans cesser de pianoter de ses longs ongles vernis sur sa grosse calculatrice, qu’une note disciplinaire pourrait être portée à mon dossier, que c’est à croire que je le fais exprès et qu’à moins, bien sûr, que ma performance soit ce soir époustouflante, on ne pourra certainement pas me garder.

 

La suite dans le livre…

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