Vers le sud, pour perdre le nord

Que vont chercher ces femmes blanches en Haïti? Le vertige sexuel, dit Dany Laferrière. Louise Dupré, elle, scrute les relations entre les mères et les filles.

Est-ce un recueil de nouvelles ou un roman? Chacune des sections du livre pourrait être extraite de l’ensemble et proposée au lecteur comme un récit indépendant. Par contre, l’ouvrage est présenté comme un roman, et plusieurs personnages, par exemple la directrice d’un lycée huppé de Port-au-Prince, Mme Saint-Pierre, ainsi que le redoutable Fanfan, transitent d’un récit à l’autre sans qu’on en soit étonné. La thématique, d’un bout à l’autre du livre, reste constante. Cela s’appelle le sexe.

Non pas l’amour, en effet, comme on en parle depuis quelques siècles dans le roman occidental, mais le sexe lui-même, en tant que tel, dans toute sa pureté, oserait-on dire. La scène inaugurale du roman est, à cet égard, parfaitement explicite. Fanfan, 17 ans, fils d’une couturière, attend une cliente, MmeSaint-Pierre, dont il sait qu’elle arrivera en l’absence de sa mère. « Je suis, dit-il, comme une araignée tapie au fond de sa toile à attendre sa proie. » On comprend aussitôt que, malgré la distance sociale et celle de l’âge, la dame succombera sans coup férir.

Vraisemblable, invraisemblable? Peu importe. Fanfan l’emporte parce qu’il est noir, et Mme Saint-Pierre est vaincue parce qu’elle est blanche. D’autres femmes arriveront dans l’île, venues de New York, de Londres, de Montréal, qui subiront le même sort, avec des variantes. Elles viennent en Haïti pour assouvir leurs désirs, mais en réalité, c’est une guerre qui les attend, la revanche des esclaves contre les maîtres – les maîtresses, plutôt – du monde. À cette interprétation s’en ajoute une autre, plus favorable. La vengeance, selon le roman, serait mêlée d’une sorte de don: les séducteurs offrent à ces femmes trop blanches une expérience sexuelle qui est une prise de contact avec la nature, dont elles auraient le plus grand besoin. Pour l’auteur de Vers le sud, le sexe, c’est la nature; et la nature, c’est le sexe. L’équation est un peu simple, mais il est assez évident qu’en allant « vers le sud », vers des exercices de plus en plus épuisants, les femmes du livre de Dany Laferrière perdent le nord, si je puis m’exprimer ainsi. Le nord, c’est-à-dire le bon maintien, la répression sexuelle. On ne donne pas volontiers à ces femmes le beau visage souriant de Charlotte Rampling, qui orne la couverture.

En vertu de la logique qui gouverne le récit, ce sont les personnages haïtiens qui, dans ces aventures, jouent le rôle essentiel. Hommes ou femmes, ils sont les plus complexes, les plus vrais, les plus troublants. Les femmes blanches, par contre, sont des faire-valoir plutôt que de vrais personnages, et on les oublie facilement. Mais l’ensemble a une qualité de facture que l’on ne trouvait pas toujours dans les livres précédents de Dany Laferrière.

Retour au pays. Je suis de ceux qui tiennent les deux romans de Louise Dupré, La memoria et La Voie lactée, pour des oeuvres profondément authentiques, d’une élégance d’écriture assez peu courante dans la littérature québécoise des 10 dernières années. Mais le passage au théâtre, à l’invitation de la metteure en scène Brigitte Haentjens, me paraissait être pour elle, écrivaine intimiste, une aventure problématique. Pour des raisons personnelles, je n’ai pu voir la pièce, intitulée Tout comme elle. J’ai cependant mis le nez dans le livre et, malgré l’absence d’une mise en scène dont la critique avait dit le plus grand bien, j’ai été saisi par la qualité d’un texte qui se laisse lire même sans les artifices théâtraux. Ces quatre séries de 12 brefs « tableaux » ne racontent rien, ne relatent pas une suite d’événements, et pourtant on s’y sent emporté par un courant de vie beaucoup plus puissant que dans la plupart des romans.

Il y a deux personnages, une mère et une fille. Dans la première partie, une fille qui parle de sa mère; dans la deuxième, une mère – peut-être la fille devenue mère – qui parle de sa fille. Tout comme elle, dit le titre. Le récit ne parle donc que de la relation filiale féminine. Quelques événements extérieurs se manifestent, de temps à autre, mais l’essentiel tient plutôt dans le jeu à la fois subtil et intense des émotions. Parfois, un mot exceptionnellement fort – celui de « haine », en particulier – étonne le lecteur de cette prose unie, extrêmement discrète. Il est ainsi averti, comme s’il avait pu l’oublier, que ce face-à-face de la mère et de la fille est une aventure redoutable, qui met en jeu les sources mêmes de l’existence. Jamais, en lisant ces 48 textes, je n’ai senti qu’on s’égarait dans quelque bavardage. Jamais non plus, j’ose le dire, je n’ai regretté au cours de ma lecture l’absence d’une représentation théâtrale. En se réduisant ainsi à l’écrit, sans la présence de toutes ces femmes qui remplissaient la scène (j’ai lu les journaux!) et donnaient une portée collective à l’oeuvre, celle-ci change sans doute de sens. Mais je me permets d’imaginer que la vérité du texte seul n’est peut-être pas moins forte. C’est très vrai, et très beau.

Vers le sud, par Dany Laferrière, Boréal, 251p., 22,50$.

Tout comme elle, par Louise Dupré, suivi d’une conversation avec Brigitte Haentjens, coll. « Mains libres », Québec Amérique, 110 p., 16,95$.

VERS LE SUD

J’ai dix-sept ans (on me donne facilement beaucoup plus à cause de ma taille et de mon caractère taciturne) et je vis à Port-au-Prince, sur la rue Capois, près de la place du Champ-de-Mars. J’habite avec ma mère et ma jeune soeur. Mon père est mort, il y a quelques années. Ma mère est encore très belle. De grands yeux liquides, des pommettes saillantes et un sourire triste. Une sorte de beauté tragique, très prisée chez les hommes. Mais comme on dit, c’est la femme d’un seul homme. Mon père n’était pas beau (nous avons une grande photographie de lui au salon), mais il était grand et très élégant. Il s’habillait toujours de blanc et changeait de chemise au moins trois fois par jour. On dit que les femmes étaient folles de lui, ce qui désespérait ma mère.

Dany Laferrière

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