Vieillir selon Bernard Émond

Le nouveau film de Bernard Émond s’inscrit, par ses thèmes, dans l’air du temps : vieillissement, famille dysfonctionnelle, société sourde à ceux qui souffrent et ne suivent pas le rythme. 

(Photo : Joannie Lafrenière pour L'actualité)
Bernard Émond (Photo : Joannie Lafrenière pour L’actualité)

Une fois de plus, le cinéma de Bernard Émond évolue loin des happy ends et des rebondissements hollywoodiens. S’il échappe aux modes, son nouveau film ne s’en inscrit pas moins, par ses thèmes, dans l’air du temps : vieillissement, famille dysfonctionnelle, société sourde à ceux qui souffrent et ne suivent pas le rythme. 

Les jours de Nicolas sont comptés. Ce médecin et professeur réputé, personnage principal du Journal d’un vieil homme (interprété avec beaucoup de justesse par Paul Savoie), a pourtant choisi de ne rien dire à ses proches : pas question, pour cet homme orgueilleux, que sa maladie incurable module ses rapports avec les autres.

Adaptation d’Une banale histoire, nouvelle d’Anton Tchekhov parue en 1889 et que Bernard Émond avait le projet d’adapter depuis une quinzaine d’années, Le journal d’un vieil homme est une preuve de plus du caractère universel et intemporel de l’œu­vre de l’auteur russe (1860-1904). « Ça a été écrit au XIXe siècle et pourtant ça nous parle. Tche­khov est formidablement contemporain, sans compter qu’il n’avait pas 30 ans quand il a écrit ça ! » s’étonne le réalisateur de 20h17 rue Darling et de La neuvaine. « Comment pouvait-il saisir aussi bien le drame intime d’une fin de vie ? »

« Je deviens amer, et je n’aime pas ça », dira le personnage de Nicolas, conscient de sa propre dérive, qui en vient à envier, lui qui n’est pas croyant, ceux qui prennent appui sur la religion. Sa dérive lui apparaît plus inacceptable encore depuis que Katia, sa fille adoptive (Marie-Ève Pelletier, formidable), traverse elle-même une dépression grave et semble sur le point de renoncer au monde. « Ça le bouleverse, observe le cinéaste. Cette relation de deux êtres qui s’adorent et qui souffrent est au cœur du texte de Tchekhov, qui avait compris que, parfois, on ne peut rien contre le désespoir de quelqu’un. Il reste l’amour, la force d’un sentiment, mais il n’y a pas de remède. Tchekhov pose la question : comment vivre quand on n’a plus de prise sur les choses ? Cette question-là m’intéresse. »

La misère des riches

Pour compliquer davantage la situation, Katia a reçu le cadeau empoisonné de l’indépendance financière. « C’est son drame, elle peut se permettre de lâcher prise, de tourner le dos à son métier de comédienne, qui l’a déçue. Sa situation symbolise aussi, pour moi, le cadeau empoisonné que peut représenter la richesse pour une société comme la nôtre, et pour ma génération en particulier, dit Émond, baby-boomer. Je crois qu’il n’y a pas d’équivalent, dans l’histoire, d’une génération pour laquelle la vie a été aussi aisée. Ça a provoqué chez nous une sorte d’indolence, ça fait en sorte que nous ne prenons peut-être pas la vie tout à fait assez au sérieux », ajoute-t-il avec un de ces grands sourires qu’il a faciles, et qui évoquent ce qu’on trouve au cœur de son cinéma : un mélange de lucidité, de tendresse et d’humour sobre.

Exigeant envers son époque, critique de son inclination à la facilité, à la posture idéologique, Bernard Émond se garde bien de verser dans le cynisme. En cela, il est aux antipodes du personnage interprété par Patrick Drolet dans Le journal d’un vieil homme, qui joue un ami de Katia illustrant à lui seul la tentation cynique, jusqu’à la caricature. « Il a baissé les bras, il choisit de se moquer de son époque. Je partage avec lui certains constats, je souffre moi aussi de voir se rétrécir l’espace pour une pensée et un art sans compromis, mais je ne me moque pas. La beauté du monde est encore là, pour moi. Comme Tchekhov, je crois dans la nécessité de continuer le monde. »

Cette beauté, elle réside entre autres dans la nature, filmée avec un amour manifeste par Émond. Dans la musique, aussi, à l’avant-plan dans ses films et notamment dans celui-ci, où les quatuors à cordes de Chostakovitch, réenregistrés pour l’occasion sous la direction de Robert Marcel Lepage, donnent à certaines scènes une extraordinaire portée dramatique.

Voilà un cinéma qui creuse son sillon en marge de la pla­nète Hollywood, patiemment, et qui revendique avec force le deuxième terme de l’expression « septième art ».

(En salles à compter du 21 août)