Vieux-Québec secret

Derrière ses portes anciennes et au tournant de ses rues, la vieille ville cache des histoires aussi insolites que méconnues. Voici, en 22 stations, un itinéraire hors des circuits touristiques.

photo : Steve Deschênes

Passant par Québec, le 27 mai 1842, l’écrivain anglais Charles Dickens s’émerveilla en apercevant le «?Gibraltar d’Amérique?». Impressionné par «?ses hauteurs vertigineuses, ses pittoresques rues escarpées et ses portes renfrognées?», il nota dans son carnet de voyage que les splendides points de vue qui surgissaient devant ses yeux à chaque détour étaient à la fois uniques et inoubliables.

Le Vieux-Québec dont Dickens faisait l’éloge, c’est à pied qu’il faut l’arpenter. Pour la beauté des lieux, certes, mais aussi pour renouer avec le passé. Il n’est pas une maison, une rue, une place publique qui n’évoque une page d’histoire. Ici, une bataille sanglante qui a changé le cours des choses?; là, une liaison coupable qui a fait scandale. Je vous propose une promenade dans la seule ville d’Amérique du Nord qui a conservé ses remparts. Vous verrez, il suffit de tendre l’oreille et d’invoquer les mânes de nos ancêtres…

Rendez-vous à la porte Saint-Louis (1), que le général de Montcalm a franchie une dernière fois sur son cheval noir au matin du 13 septembre 1759, à l’issue de la défaite des Plaines d’Abraham. Du sang s’échappait de sa blessure au ventre. Deux grenadiers le soutenaient sur sa monture pour l’empêcher de tomber. Il se laissa conduire chez le Dr Arnoux, qui habitait le 47, rue Saint-Louis(2). Ses heures étaient comptées. «?Tant mieux, soupira-t-il, je ne verrai pas les Anglais dans Québec…?» Sa dépouille fut trans­portée dans la chapelle tout en dorures et en bois sculpté des Ursulines, juste en face, rue du Parloir (3). En y pénétrant, on se prend à chercher le cratère creusé par un obus dans lequel le cercueil improvisé de Montcalm fut déposé.

De retour rue Saint-Louis, au coin de la rue du Corps-de-Garde, se dresse (au 59) (4) la maison de pierres de la belle Angélique de Péan, maîtresse de l’intendant Bigot, de funeste mémoire. Surnommée «?la Pompadour du Canada?», elle tenait le salon le plus réputé de la Nouvelle-France. Que de soirées mémorables Montcalm et ses généraux Bourlamaque et de Bougainville y ont passées à siroter du champagne en compagnie des épouses infidèles de la petite noblesse?! À droite de l’entrée, un boulet de canon demeure emprisonné dans les racines tordues d’un vieil orme. Selon la légende, il s’agirait d’un vestige du bombardement de la ville, en 1759.

Un saut dans le temps, sinon dans l’espace, puisque au 51 (5) de la même rue se trouve la résidence de George-Étienne Cartier. Il y habita avec lady Cartier au début des années 1850, lorsque le gouvernement du Canada-Uni siégeait à Québec. Cartier, qui écrivait son prénom George sans «?s?», à l’anglaise, avait alors provoqué l’ire en affirmant qu’un habitant du Bas-Canada était «?un Anglais qui parle le français?».

Au coin de la rue Haldimand (au 25) (6), la somptueuse maison Kent a abrité les amours illicites du prince Édouard, duc de Kent et futur père de la reine Victoria, et de Julie de Saint-Laurent, la jeune Française qui l’accompagna à Québec, en 1791. La chronique a prétendu que la maîtresse du fils du roi George III y reçut un accueil chaleureux, sauf «?des femmes comme il faut?». C’est inexact, car elle se lia d’amitié avec les Salaberry, une respectable famille canadienne de l’époque, et fut la marraine d’un de leurs fils, baptisé… Édouard.

En face (au 34), coiffée d’un toit rouge à pente aiguë, la maison Jacquet (7), la plus vieille de Québec, a fière allure du haut de ses 337 ans. Philippe Aubert de Gaspé, l’auteur du célèbre roman Les anciens Canadiens, y vécut, avant de déménager à la prison de la rue Saint-Stanislas. Coupable de fraude, le shérif qu’il était alors passa trois ans derrière les barreaux.

Au bout de la rue Saint-Louis, admirez l’ancien palais de justice (8), de style Second Empire. En 1920, il fut le théâtre du procès retentissant de Marie-Anne Houde, accusée du meurtre d’Aurore, l’enfant martyre. Fait inusité, le juge Louis P. Pelletier sanglota sans retenue en prononçant la sentence de mort. Il s’enga gea à ce que la marâtre, qui était enceinte, ne soit pas exécutée avant son accouchement. «?Nous ne sommes pas un peuple de barbares?», dit-il. Après la naissance des jumeaux de celle-ci, sa peine fut commuée en prison à vie.

Devant nous, l’impressionnant Château Frontenac (9) domine la falaise. Construit en 1892 à l’image des manoirs écossais, l’hôtel a accueilli au fil des ans les grands de ce monde, de l’aviateur Charles Lindbergh au général Charles de Gaulle. En 1952, Alfred Hitchcock, venu réaliser I Confess (La loi du silence) à Québec, y descendit. Mais la censure ayant imposé des coupures dans son film, il jura qu’il ne remettrait plus les pieds dans «?cette maudite ville catholique?». Autre son de cloche, celui d’Édith Piaf, qui y passa une nuit en 1956?: «?J’aime tellement Québec que si personne ne m’y invitait, je viendrais chanter dans la rue.?»

En quittant le Château, on traverse la place d’Armes (10), lieu de rencontre de la bourgeoisie d’autrefois, et on descend la rue du Fort, qui nous mène au parc Montmorency (11) via la rue Port-Dauphin. Ici, le promeneur doit faire preuve d’imagination, car l’œil ne retrouve rien du passé, sinon la vue magnifique de la place Royale, tout en bas, et de l’île d’Orléans, au loin. Tant pis pour la croyance populaire, les canons pointés sur le fleuve n’ont servi ni contre les Anglais en 1759 ni contre les Américains en 1775. En fait, ils n’ont jamais tonné.

Ce plateau aujourd’hui verdoyant est pourtant chargé d’histoire. C’est ici qu’en 1617 Louis Hébert, le premier colon, s’établit avec sa femme, Marie Rollet, la première maîtresse d’école. Hébert, il est vrai, fut un piètre agriculteur, et pour cause?: le gouverneur s’obstina à lui refuser le bœuf et la charrue qu’il réclamait pour cultiver ses céréales. Il eut cependant plus de succès avec ses pommiers de Normandie.

Deux cents ans plus tard, au milieu de ce même parc se dressait l’hôtel du Parlement. Dans cet édifice, rasé par les flammes en 1883 et reconstruit sur la Grande Allée, se sont tenu les pourparlers à huis clos, parfois dans le brouhaha, qui devaient mener à la Confédération canadienne, en 1867. La côte de la Montagne (12), que l’on descend ensuite, suit le plan tracé par Samuel de Champlain lui-même. Une pente si abrupte qu’un beau jour de 1899 trois chevaux tombèrent raides morts en la gravissant.

À mi-chemin, sur la pointe de terre où furent inhumés 20 compagnons de Champlain, victimes du scorbut, l’intendant Jean Talon s’installa, en 1667, dans une maison cossue qu’il habita seul et où il pratiqua «?l’achat chez nous?» avant l’heure. Il se vantait de s’habiller de la tête aux pieds de vêtements fabriqués au pays et de boire la bière produite à sa brasserie, la seule qui existait. Ce célibataire endurci encourageait ses colons à épouser des Indiennes et à leur transmettre leur mode de vie. Marie de l’Incarnation, qui s’occupait de l’éducation de celles-ci, ne pensait pas la chose possible?: «?Un Français devient un Indien plus facilement qu’un Indien devient un Français?», disait-elle.

Au bas de l’escalier Casse-Cou (13), la magie opère, rue Sous-le-Fort, d’où nous découvrons la place Royale (14), un ensemble fabuleux qui nous transporte en Nouvelle-France. Pour un peu, on croirait voir, dans l’église Notre-Dame-des-Victoires, des dames de la colonie agenouillées devant la statue de la Vierge. Elles avaient promis d’y venir en pèlerinage si le gouverneur Frontenac libérait Québec des Anglais. Le 16 octobre 1690, leur vœu se réalisa. Après trois jours de siège, la flotte anglaise était repoussée. Fallait-il remercier la Vierge?? Ou plutôt Frontenac, qui avait menacé l’amiral Phipps de lui répondre par la bouche de ses canons??

Au sortir de l’église, érigée sur l’emplacement de l’«?habitation?» de Champlain, on se trouve face au magasin général du député Pierre Bruneau. Ah, si les murs pouvaient parler?! Ceux-ci ont été témoins des premiers émois de sa fille Julie et de Louis-Joseph Papineau. Après les débats au Parlement, Pierre Bruneau invitait son collègue à souper à la maison. Entre la poire et le fromage, Papineau tomba sous le charme de Julie, qu’il présenta à ses parents comme «?une jeune fille dont la douceur, l’éducation et les vertus ne manqueront pas de gagner votre affection?».

Enfilons la rue Saint-Pierre, jadis le Wall Street de Québec, pour aller rejoindre la rue Dalhousie, d’où l’on peut imaginer, sur le Saint-Laurent, le pont de glace balisé de têtes de sapins qui, les grands froids venus, permettait de se rendre à Lévis. Au 19e siècle, on pratiquait aussi sur la surface gelée du fleuve un sport inusité?: la voile à glace. Gageons que les sportifs se réchauf­faient au London Coffee House (aujourd’hui la maison Chevalier). Située au 50, rue du Marché-Champlain (15), cette auberge était réputée pour sa bière et son salon d’huîtres.

Sous le cap Diamant, l’escalier du Cul-de-Sac nous ramène à la rue piétonnière du Petit-Champlain, témoin d’éboulis mor tels causés par des pluies diluviennes. Au pied de l’escalier Casse-Cou, la maison de l’explorateur Louis Jolliet (16), cons truite en 1683, a étonnamment bien survécu. Le découvreur du Mississippi, qui touchait l’orgue à la cathédrale, y habita avec sa femme, Claire, jusqu’à sa mort. Cette maison sert aujourd’hui de point de départ au funiculaire, que nous emprunterons pour atteindre la terrasse Dufferin.

Tout en haut, fondé en 1663 par Mgr de Laval, le Petit Séminaire (17)alma mater de plusieurs premiers ministres, nous apparaît dans toute sa blancheur. En flânant dans la cour des Petits, devant le cadran solaire de 1773, j’ai une pensée pour Louis-Joseph Papineau. Pensionnaire à 12 ans, il confia à sa mère qu’il s’ennuyait à mourir. «?Si tu meurs, sois tranquille, il y a assez de place à Québec pour t’y enterrer?», lui répondit-elle.

Place de l’Hôtel-de-Ville, la basilique Notre-Dame de Québec (18), qui a remplacé la première église de Nouvelle-France, a conservé les lampes du sanctuaire offertes par Louis XIV. Dans sa crypte reposent les restes de Frontenac. Notamment son cœur, même si, peu avant sa mort, en 1698, il avait demandé qu’on l’expédie à son épouse, Anne, demeurée en France. Celle-ci l’avait refusé en disant qu’elle n’avait pas besoin d’un cœur mort qui, vivant, ne lui avait pas appartenu.

Direction côte de la Fabrique, qui mène à la rue Saint-Jean, le paradis des marchands de dry goods du 19e siècle. Arrêtons-nous devant la pittoresque place des Livernois (19), où partent six rues comme autant de tentacules. L’horloger Cyrille Duquet, qui tenait boutique au 1199 de la rue Saint-Jean, a failli être reconnu comme l’inventeur du téléphone. En 1877, il a établi la première communication entre la haute et la basse ville. Graham Bell l’avait devancé d’à peine un an. On doit aussi à ce Québécois le combiné composé d’un récepteur et d’un émetteur, dont il a vendu le brevet à Bell Canada en 1882.

Au-dessus du 1150, rue Saint-Jean, on remarque l’inscription «?Bank of Montreal?». L’édifice orné de colonnes corinthiennes nous rappelle qu’à Québec, au temps de la Première Guerre mondiale, les transactions se concluaient in English. À l’angle de la rue Saint-Jean et de la côte du Palais (20), rappelons-nous une anecdote savoureuse?: le saint Jean-Baptiste qui, sous le Régime français, faisait le jars dans sa niche a été détrôné par un Wolfe statufié après la chute de Québec. Or, en 1838, des matelots anglais qui passaient par là, jugeant que leur héros avait grise mine, l’emmenèrent avec eux aux Bermudes. On accusa à tort les Patriotes de ce vol. Mais l’histoire finit bien, puisqu’un Wolfe fraî che ment repeint a regagné Québec peu après dans un colis adressé au maire. D’où le nom de General Wolfe’s Corner donné à l’endroit. Aujourd’hui, la niche a disparu.

Dans la Québec des années 1950, ça fêtait jusqu’au petit matin À la Porte Saint-Jean, au 1075, rue Saint-Jean. Aznavour, Bécaud, Brassens et Brel, tous plus ou moins connus à l’époque, se sont produits dans ce restaurant-cabaret. C’est Charles Trenet, le «?fou chantant?», qui a ouvert le bal en offrant ses services au patron, Gérard Thibault. Succès garanti?!

Quelques pas encore et nous voilà devant la porte Saint-Jean, là où, en 1734, le grand voyer de la Nouvelle-France inaugura le chemin du Roy, entre Québec et Montréal. Le voyage en voiture à cheval durait trois jours.

À présent, nous sommes prêts à affronter la montée à pic de la rue Sainte-Ursule (21), autrefois surnommée «?rue des disciples d’Hippocrate?». Outre la cohorte de médecins qui y habitaient, elle logea les premiers ministres Félix-Gabriel Marchand et Honoré Mercier. Il est amusant de penser que le corpulent curé Labelle résida un temps dans la maison occupée aujourd’hui par Le Saint-Amour, un restaurant gastronomique.

Tout en haut de la rue Sainte-Ursule, l’église presbytérienne Chalmers-Wesley (22) se devine de loin grâce à la flèche de son clocher. Le 6 juin 1853, Alessandro Gavazzi, un prédicateur italien qui avait apostasié la foi catholique, y déclencha un affrontement par ses propos virulents contre le pape Pie IX. Choqués, les catholiques irlandais s’en prirent à lui. L’émeute dégénéra, si bien que la police, craignant pour la vie du moine défroqué, l’expédia à Montréal sous bonne garde.

Ironie de l’histoire, notre excursion se termine rue Saint-Louis, là où elle a commencé. Seize ans après la mort de Montcalm, le général américain Richard Montgomery viendra y faire, lui aussi, son dernier tour de piste. Cela se passa en décembre 1775. Les troupes américaines voulaient prendre d’assaut la ville. Ne doutant pas de sa victoire, Montgomery se promettait de dîner à Québec au jour de l’An. Or, dans la nuit du 31 décembre, alors que les bourrasques de neige balayaient tout au pied du cap Diamant, une balle le frappa en pleine poitrine. On ramena son corps au 72 de la rue Saint-Louis, où un tonnelier lui fabriqua un cercueil. De là, le cortège funèbre passa sous la porte Saint-Louis pour conduire Montgomery à son repos éternel, à deux pas de la citadelle.