Villages à l’agonie

Au Québec, au Pakistan ou en Israël, le déclin des petites localités inspire des recueils de nouvelles.

Villages à l'agonie
Daniyal Mueenuddin – Photo : Nahal Toosi / PC

Dans toutes les campagnes du monde, c’est le même cercle vicieux. Les jeunes désertent les villages, les commerces ferment, les services se font si rares qu’aucune famille ne veut venir s’y installer.

Un mode de vie centenaire est en train de disparaître, dont il ne reste déjà plus que des par­celles. Des parcelles si réduites que seuls les genres littéraires très courts, comme le conte et la nouvelle, semblent encore aptes à les saisir.

Au Québec, 152 des 892 villages de la province sont consi­dérés comme dévitalisés. Dans son recueil Sombre peuple, dédié aux marginaux, Marie Christine Bernard consacre plusieurs nouvelles aux gens des villages, qui se montrent parfois aussi naïfs que ratoureux à l’égard des citadins. Comme ce benjamin d’une famille de 11 enfants, bâton de vieillesse de sa mère, qui s’en prend à ses frères travaillant à la mine.

L’auteure, originaire de la Gaspésie, situe quelques nouvelles autour de la baie des Chaleurs. La plus amusante oppose un écrivain de Sable-Rouge, dont les livres ne se vendent que dans le Bas-du-Fleuve, à un très élitiste critique montréalais, qui dénigre ainsi son écriture soi-disant provin­ciale : « Cette plume, comme votre talent, demeure indéniablement fichée dans la terre grasse et restera définitivement au niveau des vers de terre. »

À en juger par la fin de l’histoire, les régions n’ont pas dit leur dernier mot…

 

Au Pakistan, dans la province du Pendjab, le visage des villages est en train de changer avec le déclin des grands propriétaires féodaux. L’un de ceux-ci, K.K. Harouni, sert de lien aux huit nouvelles de La saison des mangues introuvables, de Daniyal Mueenuddin.

Ce recueil finement articulé constitue une lecture indispensable à qui veut comprendre les rouages de la société rurale pakistanaise : l’absentéisme des propriétaires négligents qui préfèrent vivre en ville, la débrouillardise des paysans, sans oublier la servilité des maîtresses, cloîtrées à la campagne pour être mieux exploitées.

Daniyal Mueenuddin reste grave quand il dénonce le triste sort réservé aux villageoises, mal mariées faute de dot, qui finissent abandonnées et même brûlées au kérosène. Mais il s’impose comme un maître de l’ironie quand il dépeint la filouterie des employés de K.K. Harouni.

Les paysans volent des engrais, les cuisiniers gonflent les factures, les régisseurs s’octroient de généreuses commissions. Au village, l’électricien fait fortune grâce à « une tech­nique qui consistait à flouer la compagnie électrique en freinant le disque du compteur » et les policiers cognent avant de poser des questions. Quant au juge, entraîné malgré lui dans une affaire domestique, il affirme sans honte : « Je ne crois pas à la justice… Je ne prétends pas non plus avoir les mains parfaitement propres et ne peux donc me permettre d’envisager le système judiciaire autrement qu’avec un certain degré de tolérance. »

 

Après avoir longtemps résisté aux réformes agraires, K.K. Harouni (qui est aussi l’auteur de Mémoires « prudemment intitulés : Ceci s’est peut-être produit ») liquidera finalement ses terres quand lui prendra la lubie de l’industrie.

À son enterrement, ses gens ne regretteront pas tant leur maître que son grand domaine et ne pourront que déplorer : « aujourd’hui, le Pakistan, ce n’est plus comme ça ».

L’installation des citadins à la campagne est un autre facteur qui transforme radicalement les villages. L’écrivain israélien Amos Oz, militant de la gauche sioniste, décrit ce phénomène dans ses Scènes de vie villageoise.

Les maisons centenaires de Tel-Ilan, « le plus beau village de ce pays levantin », sont con­voitées par des agents immo­bi­liers peu scrupuleux qui rêvent de les remplacer par des villas de riches ou encore des spas de luxe. Les fermes sont converties en gîtes touris­tiques, en boutiques d’artisanat ou en galeries d’art. Quant à ceux qui s’occupent encore d’agriculture, ils emploient des ouvriers étrangers.

On reconnaît, au fil du recueil, les positions politiques d’Amos Oz, qui prône une solution pacifique au conflit israélo-arabe et la création d’un État palestinien. En particulier dans la nouvelle intitulée « Creuser », où un ex-député soupçonne un étudiant arabe de vouloir « revendiquer ses droits au retour ».

Ce vieux grincheux est si rébar­batif au changement qu’il est même contre les sèche-linge électriques : « À quoi ça sert ? Le soleil est-il à la retraite ? Les cordes à linge se seraient-elles converties à l’islam ? » L’étudiant, qui est en train d’écrire un livre comparant les villages juifs et arabes, finira par le convaincre qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre les deux. « Vous et nous sommes responsables de notre détresse. »

 

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Sombre peuple
, par Marie Christine Bernard
Hurtubise, 200 p., 19,95 $.

La saison des mangues introuvables, par Daniyal Mueenuddin
Buchet-Chastel, 308 p., 39,95 $.

Scènes de vie villageoise, par Amos Oz
Gallimard, 208 p., 31,95 $.

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