Villages fantômes

Le feu vert donné au projet de minicentrale hydro-électrique en amont du site historique de Val-Jalbert, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui réduira le torrent des chutes à un « débit esthétique », a vraiment dû navrer l’auteure Ariane Gélinas. 

Photo : ALT-6 / Alamy
Photo : ALT-6 / Alamy

Celle-ci est passionnée par les villages fantômes du Québec et, déplorant leur perte patrimoniale (une trentaine d’entre eux ont été rasés), elle a entrepris d’en sauvegarder la mémoire dans une série de romans gothiques, dont le second tome, L’île aux naufrages, se passe sur l’île d’Anticosti.

S’inspirant des vestiges lugubres de Baie-Sainte-Claire et de l’Anse-aux-Fraises, sur la pointe ouest de l’île, Ariane Gélinas a inventé un domaine abandonné dont seul le manoir est encore habité par le dernier descendant d’une lignée dégénérée. Chasseur invétéré, le comte Florian vit entouré de trophées empaillés par ses soins : animaux sauvages, monstres qu’il a savamment hybridés, sans compter les corps préservés de son père et de ses défuntes épouses, qui ornent la « fosse aux fantômes » du musée familial. Il ne lui manque qu’une compagne pour partager ce doux foyer et lui assurer une progéniture.

Cette quête sentimentale, teintée des plus délicates perversités, est l’occasion pour Ariane Gélinas de nous faire découvrir Anticosti — un endroit fabuleux que notre littérature a inexplicablement négligé et qu’elle exploite au maximum de sa capacité. Pour créer ses atmosphères étranges, elle sait tirer parti à la fois de l’histoire de l’île, de sa faune sauvage, de sa flore carnivore et des légendes attachées aux lieux — dont celle du naufragé cannibale, mort d’indigestion après avoir dévoré le reste de l’équipage du Granicus.

Le langage raffiné et un peu archaïque du narrateur, en plus de traduire son état désaxé, crée un faisceau d’images ravissantes — surtout quand elles ver-sent dans l’horreur. Il est d’autant plus dommage de trouver dans le texte erreurs, redites et impropriétés, que l’éditeur a omis de corriger. L’imagination féconde d’Ariane Gélinas mérite certainement d’être mieux épaulée : L’île aux naufrages, comme les villages fantômes, est un trésor patrimonial à préserver.

Le dernier roman de Sandro Veronesi, XY, se passe dans une bourgade isolée et à moitié abandonnée des Alpes italiennes, « un endroit qui n’existe presque pas », frappé par une tragédie si mystérieuse que ses derniers habitants menacent de quitter les lieux. Sous la neige, au pied d’un arbre couvert de sang glacé, on a trouvé 10 cadavres. Les causes de leur décès, toutes différentes, forment un inventaire des morts les plus redoutées (dont une attaque de requin), « comme si dans cette forêt avait éclaté la bulle qui contenait les peurs du monde ».

Pendant que les autorités essaient de déguiser l’affaire en attaque terroriste et placent le village en quarantaine, les analyses des scientifiques aboutissent à des conclusions absurdes qui menacent de les discréditer. Ne restent, pour soigner le désarroi des survivants, que le prêtre et la psychologue locale. Mais qui des deux est le mieux équipé pour leur apporter des réponses ? L’auteur de Chaos calme fait dialoguer ici la foi et la raison, et suggère que « croire est une manière d’accepter le mystère ».

ile-aux-naufrages

 

L’île aux naufrages
par Ariane Gélinas
Marchand de feuilles
176 p., 21,95 $

 

 

 

 

xy

XY
par Sandro Veronesi
Grasset
456 p., 32,95 $

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