Virée en pays cri

L’auteure Emmanuelle Walter a sillonné l’immense territoire cri en compagnie de Romeo Saganash, député et porte-parole du NPD en matière d’affaires intergouvernementales autochtones. Dans un livre à paraître, elle témoigne d’un monde en pleine transformation.

Photo: Emmanuelle Walter
Photo: Emmanuelle Walter

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un texto sur le cellulaire de Saganash: Where art thou, Romeo? C’est Thomas Jolly, le chef de Nemaska, qui s’enquiert de notre arrivée en anglais de Shakespeare. Nous roulons à travers un paysage vert et ondulant qui m’évoque je ne sais quel fantasme d’Ouest américain, et prenons un pont pour traverser un immense lac; juste devant nous, deux autres pick-up cheminent avec langueur dans ce début de crépuscule. Soudain, au loin, une tour blanche émerge au-dessus des épinettes. C’est tellement incongru qu’on a envie de se frotter les yeux.

— C’est le siège du Grand Conseil des Cris, explique Romeo.

— Mais c’est New York, dis-je.

— Non, Dubaï, répond Romeo.

En fait, ce serait plutôt un minuscule Brasilia: la modernité verticale au milieu de la nature. La comparaison est valable, puisque Nemaska, pourtant une des plus petites communautés pour ce qui est de la population (800 habitants), est la capitale politique du pays cri. On y trouve le Grand Conseil et le gouvernement cri; Romeo a vécu là de 1990 à 1993, quand il était vice-grand chef; Matthew Coon Come habite ici. Nemaska («Là où le poisson abonde»), plantée au bord du lac Champion, m’envoûte immédiatement: les rues sont de sable, le ciel est immense, il y a une plage blonde bordée de sapins, et j’éprouve un sentiment inexplicable de familiarité. Nous nous installons dans le motel du village. Parce que des rendez-vous ont été annulés, notre tournée marque une pause. Je vais passer de longues heures dans cette bulle douce et tourmentée, ce cocon cotonneux et vulnérable: un village cri.

— Tu sais, les rues vont être bitumées, me dit Thomas Jolly dans la cafétéria où nous soupons de pâtes bolognaises. On a voté pour ça. C’est quand même plus simple, et il y aura moins de poussière dans les rues.

— Oh, je dis, déçue.

— Oui, je sais, reconnaît-il. On va perdre quelque chose.

J’écoute Thomas: la jeune soixantaine, petit, cheveux longs rassemblés en queue de cheval, extrêmement accueillant, le visage marqué de ceux qui ont traversé bien des enfers. Dehors, le village est désert: de nombreux habitants ont rejoint en bateau l’ancien site de la communauté, Old Nemaska, pour un rassemblement annuel qui durera trois jours.

— Nous avons dû quitter notre ancien village en 1970 parce que nous étions menacés d’engloutissement à cause d’un projet de barrage. J’avais 15 ans. Mais ce barrage-là ne s’est finalement pas construit et il n’y a jamais eu d’inondations… Why the hell did we move? Il y a quelques années, on a décidé de retaper nos cabins, l’église… Puis d’y séjourner plusieurs jours chaque été, tous ensemble. On met une heure pour y aller. Pas d’électricité ni d’eau courante. On chasse, on pêche, on cuit le poisson au bord de l’eau. On fait la fête. Quand on arrive là-bas, il y a une limite au-delà de laquelle on doit être habillés de manière tradition­nelle. Il y a toujours au moins 300 ou 400 membres de la communauté qui viennent! Au début, les enfants n’étaient pas très motivés. Mais maintenant ce sont eux qui y traînent leurs parents… Ils adorent passer du temps là-bas.

— À quoi ressemblait Old Nemaska quand vous l’avez quitté?

— Il y avait nos petites maisons et nos tentes, l’église, le bâtiment de la Compagnie de la Baie d’Hudson, une école pour les quatre à sept ans (les plus grands partaient au pensionnat), et un magasin général, me décrit Thomas.

Le projet en question, un des tout premiers envisagés, prévoyait la construction de dix centrales hydro­électriques. C’est le projet «NBR», Nottaway-Broadback-Rupert, du nom des rivières concernées, qui sera officiellement abandonné… en 2002, lors de la signature de la Paix des Braves. En 1970, la mobilisation des Cris en était à ses débuts. Nemaska n’avait pas les moyens de riposter. Quand la Compagnie de la Baie d’Hudson, apprenant le risque d’inondation, a quitté le village et fermé son magasin, les Cris de Nemaska se sont exilés à Waskaganish et Mistissini. Certains enfants qui revenaient du pensionnat pour l’été ont débarqué dans un village abandonné: l’information sur le déménagement ne leur avait pas été transmise.

— En 1970, on est partis avec rien, une paire de bottes et un petit sac chacun, poursuit Thomas. C’était étrange. Ma famille s’est installée à Waskaganish. On avait une maison à Nemaska, mais pas à Waskaganish. Nous avons passé presque dix ans sous la tente, jusqu’à la construction du nouveau Nemaska, en 1980. Quand nous nous sommes rétablis, nous avons tous ensemble fait une liste de 125 idées que nous voulions mettre en œuvre. Comme «un camp d’été pour les enfants», «une laverie»… Aujourd’hui, on les a toutes réalisées!

Nemaska semble avoir conjuré le mauvais sort, puis inversé le rapport de forces. Un poste de transformation d’Hydro a poussé à quelques kilomètres, entraînant la construction d’un aéroport et d’une route reliant Chibougamau et Matagami, désenclavant le village. Mais surtout, un gisement de spodumène, dont on extrait le lithium nécessaire aux batteries des voitures électriques, a été découvert à proximité. Ce serait, suppose-t-on, le deuxième gisement du monde en importance, et sa future exploitation, conçue pour générer une pollution minimale, est soutenue à bout de bras par le gouvernement du Québec, qui y voit «un nouveau pont entre le développement minier responsable et le développement durable» [NDLR: article de Ian Bussières publié dans Le Soleil le 4 septembre 2015]. La compagnie qui va l’exploiter s’est baptisée Nemaska Lithium.

[…]

Il n’est pas rare qu’une entreprise emprunte le nom d’un lieu qui l’a vue naître. Mais dans le nord du Québec, ces emprunts ont un parfum de prédation.

(Le centre du monde: Une virée en Eeyou Istchee Baie-James avec Romeo Saganash, par Emmanuelle Walter, Lux Éditeur)