Virginie Despentes : génération sans abri

Martine Desjardins présente les romans Vernon Subutex, par Virginie Despentes, Les carnets noirs de Guantánamo, par Mohamedou Ould Slahi, et L’effet papillon, par Jussi Adler Olsen.

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Photo : JF Paga ©Grasset

Le filet de sécurité sociale en France ? Ses mailles sont aujourd’hui criblées de trous, à travers lesquels tombent les victimes de la révolution numérique — disquaires, libraires, employés de clubs vidéos, techniciens de labos de photo, agents de voyages ou journalistes —, à la veille de la cinquantaine et inaptes à se recycler, qui sont exclus de l’assistance publique pour quelque formalité bureaucratique et se retrouvent dans la dèche.

Ce sont ces laissés-pour-compte que l’on croise dans le premier volet de la trilogie de Virginie Despentes, alors qu’un ex-disquaire sillonne Paris en quête d’asile chez ses anciennes maîtresses et ses amis. Il cherche encore à sauver la face, mais ne peut que repousser l’inévitable et honteuse chute dans l’itinérance. Il a un seul bien en sa possession : les confessions scabreuses d’un chanteur populaire mort de surdose, et son dernier espoir est d’en tirer profit avant de se les faire voler.

Fidèle à sa marque distinctive, Despentes écrit à la mitraillette, pourfendant au passage bobos bien-pensants, punks « bloqués au siècle dernier », pornographes reconvertis en « connards de droite », batteurs de femmes, « trolls » qui polluent les réseaux sociaux de leurs messages haineux, sans oublier les jeunes au jargon vide qui ne savent plus à quel prophète se vouer. Son approche, cependant, n’est pas la caricature. Elle creuse au marteau-piqueur dans la psyché de chaque personnage, livrant une série de portraits révélateurs qui la placent plutôt dans le camp des moralistes.

À 45 ans, l’enfant terrible qui nous a donné Baise-moi et Apocalypse bébé se serait-elle rangée ? Pour en juger, il faudra attendre mai et septembre, quand sortiront les deux tomes suivants de cette trilogie.

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(Vernon Subutex, tome 1, par Virginie Despentes, Grasset, 400 p., 29,95 $)

 

 

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Les carnets noirs

Mohamedou Ould Slahi n’est pas un enfant de chœur. Ce Mauritanien s’est joint à al-Qaïda en 1991 pour combattre les Russes en Afghanistan. En 1999, il vit à Montréal, où il fréquente la même mosquée que le terroriste Ahmed Ressam. Ce passé le rattrape après le 11 septembre 2001. Extradé de Mauritanie sans véritable procédure, il est transféré à Guantánamo, où il sera isolé, interrogé, torturé — et où il est toujours détenu. Le manuscrit de 466 pages qu’il a écrit en anglais, dans un style à la fois fleuri et candide, et qui est publié dans sa version caviardée par les autorités américaines, témoigne de la brutalité des interrogatoires, mais surtout d’un esprit indomptable devant l’adversité.

(Les carnets de Guantánamo, par Mohamedou Ould Slahi, Michel Lafon, 448 p., 29,95 $)

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Drôle de polar

Ne vous demandez pas pourquoi les romans de Jussi Adler Olsen ont passé le cap des 10 millions d’exemplaires vendus. Dans le monde blafard et austère du roman noir nordique, l’auteur danois se distingue par son humour jovial, et ce, malgré l’aridité des sujets qu’il aborde. Dans L’effet papillon, il documente la vie d’une bande de gitans pickpockets dans un Copenhague dédaléen, et entremêle leurs entreprises crapuleuses avec les magouilles d’une agence d’aide au développement au Cameroun. L’enquête sur la mort de leurs victimes, complexe et prenante, est encore une fois menée par le très sarcastique inspecteur Mørck, épaulé par son fidèle assistant, Assad, qui possède un répertoire impressionnant de proverbes arabes où figurent des dromadaires. Pourquoi changer une formule gagnante ?

(L’effet papillon, par Jussi Adler Olsen, Albin Michel, 656 p., 32,95 $)

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