Vive l’art public, même si…

Des ados avec des chandails sur des poteaux? On va se le dire, ce n’est pas le pitch le plus excitant qu’on ait entendu. Mais l’art, ça se vit mieux que ça se décrit.

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Le contour des conifères dans la nuit bleue et les étoiles derrière ma tête sont dans tes yeux

«Le contour des conifères dans la nuit bleue et les étoiles derrière ma tête sont dans tes yeux».

Est-ce le refrain d’une chanson refusée d’Avec pas d’casque? Est-ce une phrase écrite au hasard sur un frigidaire avec les petits aimants qui ont des mots dessus? Sont-ce les paroles d’un poète en train de faire un AVC?

Que nenni! Il s’agit du titre de l’œuvre que la ville de Québec offre à Montréal pour son 375e anniversaire, en 2017. Bonne fête Montréal?

«Le contour des conifères dans la nuit bleue et les étoiles derrière ma tête sont dans tes yeux»… Y a pas à dire, ça roule dans la bouche comme une brouette en carton sur une route de crème fouettée dans les intestins d’une chamelière rousse. (Ben quoi? Moi aussi je suis capable d’aligner des mots de façon aléatoire!)

Mais au-delà du titre, de quoi parle-t-on?

LCDCDLNBELÉDMTSDTY (pour faire court) est une œuvre composée de quatre colonnes de 16 pieds de hauteur, sur lesquelles trônent des adolescents sculptés en bronze. Ceux-ci portent un chandail de sport qui souligne des événements marquants de l’histoire des deux villes et présente un animal boréal.

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Je… heu… hein?

À première vue, on serait prêt à penser que la ville de Québec nous «trolle», ou même qu’elle essaie de nous refiler un cadeau qu’elle a elle-même reçu dans un échange d’œuvres d’art, Noël dernier.

On s’imagine le maire de Québec se dire, en rigolant, «Kin, mon Denis, tu viens de gagner un chandail d’écureuil su’l top d’une colonne! Ça sonne comme un gros paquet de n’importe quoi, tes snobs de Montréalais vont aimer ça!»

Je dois l’avouer, quand j’ai décidé d’écrire un texte à propos de LCDCDLNBELÉDMTSDTY, c’était d’abord pour tourner le projet en dérision. Tel un requin de la méchanceté gratuite, j’étais attiré par l’odeur de sang de la description et du titre improbable de l’œuvre.

Sauf que j’ai fait quelques recherches sur l’artiste, Jean-Robert Drouillard, et j’ai découvert que son art est généralement pas mal intéressant. Comme ceci:

https://mmaq.com/jean-robert-drouillard/
Source: Maison des métiers d’art du Québec

Schnoutte. Moi qui rêvais d’une cible facile sur laquelle j’allais pouvoir écrire n’importe quoi, je comprends maintenant pourquoi Sophie Durocher évite de googler avant de bloguer.

Alors en lieu et place du festival de la mauvaise foi prévu, voici donc trois choses à garder en tête quand on discute d’art public.

La description d’une œuvre n’est jamais aussi cool que l’œuvre elle-même

Des ados avec des chandails sur des poteaux? On va se le dire, ce n’est pas le pitch le plus excitant qu’on ait entendu. Mais l’art, ça se vit mieux que ça se décrit.

Feriez-vous un voyage jusqu’à Paris pour aller voir un homme qui pense à sa liste d’épicerie assis sur une roche? (Et qui le fait nu, comme il est d’usage quand on se demande s’il reste ou pas des œufs dans le frigo.)

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Paieriez-vous des millions de dollars pour le tableau «Gars qui crie sans raison sur un pont devant ce qui semble être un coucher de soleil, c’est pas clair, mais en tout cas le ciel est orange»?

The_Scream

Et quand on parle d’art contemporain, l’exercice se corse encore plus. Cet été, j’ai eu la chance de voir un zèbre qui s’envole et se désagrège en laissant derrière lui des noix de coco et du fil de laine de couleur, le tout dans une boîte de plexiglas.

Comme la description de cette œuvre du sculpteur David Altmejd le laisse présager… c’est une des plus belles choses que j’ai vues de ma vie.

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Source: MACM

Après avoir été ému par des noix de coco, croyez-moi, «des ados sur des poteaux», on a presque envie d’y croire.

Le monde n’est jamais content

Peu de choses font l’unanimité dans notre société. L’idée que les émissions pour enfants étaient meilleures dans notre temps en est une. Celle que [insérez le titre d’une œuvre d’art public] est un gaspillage de notre argent en est une autre.

C’est à chaque fois la même chose, et le fait que l’art qui se fait aujourd’hui est souvent plus abstrait ou déconstruit qu’à une autre époque n’aide pas.

Mais alors que certains sculpteurs donnent l’impression d’exposer leur collection de grosses roches, le travail de Jean-Robert Drouillard n’est pas si cryptique. Pourtant, ça n’a pas empêché une de ses œuvres, un vraiment très cool homme avec un panache, de diviser la population de Gaspé. Un homme. Avec un panache. SCANDALE !

Si vous cherchez l’œuvre d’art qui va faire l’unanimité, allez acheter un cadre chez Ikea.

On n’y peut rien, il y aura toujours des gens déçus que les peintres gâchent leur talent à peindre autre chose que de beaux paysages ou, s’il pleut trop pour sortir avec un chevalet, des paniers de fruits. Ils sont là à regarder un Picasso en pensant que c’est dommage que le nez ne soit pas à la bonne place. «Bob Ross ou Muriel Millard, ils t’auraient fait de quoi de beau, eux.»

Le groupe Kaïn existe, mais ce n’est pas une raison pour arrêter d’écrire des chansons

Est-ce possible que LCDCDLNBELÉDMTSDTY, une fois dévoilé, soit laid, raté et sans intérêt? Bien sûr. Est-ce que ce sera alors la preuve que c’est du gaspillage, l’art public? Bien sûr que non!

Il en va des œuvres d’art comme des bébés: il faut parfois en faire trois ou quatre assez moches avant d’en faire un magnifique. (Hoooo, arrêtez. C’est pas beau un bébé naissant, et vous le savez.)

Chaque nouvelle œuvre ne peut pas être la plus belle chose jamais créée. Les sculptures «bof» sont le prix à payer pour avoir parfois droit à des merveilles comme L’Homme de Calder ou le Simple fouet en Taichi de Ju Ming.

Je sais que LCDCDLNBELÉDMTSDTY va s’attirer toutes les critiques possibles avant même que la première brique de bronze ne soit mise au four, mais je l’affirme quand même publiquement: j’irai la voir avec plaisir quand elle sera dévoilée au printemps 2017.

Et avec un peu de chance, Jean-Robert Drouillard aura eu le temps de trouver un vrai titre d’ici là. (Pour vrai, monsieur Drouillard. Aidez-moi à vous défendre!)

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Pour remercier le maire de Québec de ce merveilleux présent, nommons l’endroit Place Labeaume ou Carrefour Labeaume. Et assurons-nous qu’il vienne l’inaugurer. MAintenahnt, au maire Coderre de trouver quelque chose d’aussi beau à donner à Québec.
P.S. Si vous avez son courriel, prévenez cependant M. Drouillard qu’en français, on n’écrit jamais une date avec les seuls deux derniers chiffres. On doit mettre le millésime au complet : 1608, 1642, l967, 1976

Comment ça, pas excitant? Je trouve ces t-shirts extraordinaires! D’abord, ces t-shirts reconnaissent la québécitude de Montréal; c’est mieux que les sempiternels t-shirts « Montreal-Canada » qu’on voit partout dans les boutiques de souvenirs. Ensuite, bravo pour l’écureuil, qui est vraiment l’emblème de Montréal; regardez dehors, ces rongeurs obèses trainent leur ventre partout. Enfin, le joli design rappelle le chandail de hockey. Il faut que ces t-shirts soient vendus quelque part; ils feraient un malheur chez les touristes.

Peux pas croire que l’on va hériter de cette horreur…

À mon avis, il existe pas mal « d’ oeuvres d’art » plus horribles…. mais par ailleurs tellement d’autres inconditionnellement plus honorables et intéressantes que celle-là…. Quel gouffre sans fond d’imagination, et surtout de simple inspiration !…. Et l’on dit que « tous les goûts sont dans la nature ». Il semble bien que ce soit le cas… On dirait qu’on est au moins quelques-uns à trouver cette « manifestation créatrice » aussi dérisoire qu’ inutile… et au moins tout-à-fait inoffensive. Bon anniversaire, Montréal !

Je suis une artiste et je suis à même de voir et d’apprécier une œuvre d’art. Dans 50 ans ce type de « sculpture » sera tombée dans l’oublie. C’est seulement de la provocation égocentrique. Les pigeons vont s’es donner à cœur joie.
Mon impression à été d’y voir représenter une propagande d’un groupe nazi. J’ai déjà vu ce type de colonne qui représentaient l’enrôlement des jeunes par le nazisme.

Est-ce mieux ou pire que le cadeau de la ville de Montréal à la Capitale en 2008? Un beau paquet de chaises!…

Pendant que le maire Labeaume détruit l’œuvre millionnaire de Jean Pierre Raynaud offerte par la Ville de Paris en 1987, tout en inaugurant une sculpture religieuse à l’entrée de la ville, il est surprenant de constater que le cadeau offert à Montréal pourrait subir le même sort mais pour les bonnes raisons. Le chandail de la SEPAQ offert dans les établissements de plein air auraient pu inspirer ledit cadeau: un chandail de baseball cubain, un lettrage vieillot et une tête d’original; pas de quoi dialoguer avec l’Histoire.

Il est vrai que les oeuvres d’art ne sont pas toujours admirées en leur temps. La tout Eiffel, très appréciée des parisiens aujourd’hui, déparait le paysage lorsqu’elle a été construite.
Par contre, je ne sais pas combien cettet oeuvre coutera, mais l’argent aurait peut-être mieux été dépensée sur de beaux arbres décoratifs pour faire un beau parc attrayant et calme.

Malgré vos quelques recherches sur l’artiste, Jean-Robert Drouillard, son art est peut-être « généralement » pas mal intéressant comme vous le dites, mais ça c’est vraiment une horreur! Faut refuser ce cadeau, c’est une insulte!