Vivre de sa musique: mode d’emploi

Le marché de la musique se transforme et voici comment ses artisans s’adaptent pour tenter de survivre.

La chanson «What Do You Mean?» de Justin Bieber a été écoutée 21 millions de fois sur Spotify dans les cinq jours suivants sa sortie en septembre 2015. (Photo: Nathan Denette/La Presse Canadienne)
La chanson «What Do You Mean?» de Justin Bieber a été écoutée 21 millions de fois sur Spotify dans les cinq jours suivants sa sortie en septembre 2015. (Photo: Nathan Denette/La Presse Canadienne)

Les deux filles de l’auteur-compositeur-interprète Tomas Jensen incarnent bien ce qui cloche avec l’industrie de la musique. «Elles ne pensent pas à acheter de la musique, elles vont sur YouTube ou ailleurs sur Internet pour l’écouter gratuitement.»

Les habitudes d’écoute et d’achat de la musique changent maintenant à toute vitesse, et les artisans doivent trimer dur pour tenter de survivre dans une industrie secouée de toutes parts.

À l’échelle de la planète, les revenus tirés de la musique ont reculé de 0,4 % en 2014, selon la Fédération internationale de l’industrie phonographique.

Il n’y a plus seulement que les CD qui n’ont plus la cote. Les ventes d’albums et de chansons en format numérique ont aussi commencé à décliner, victimes de la popularité des services de diffusion en continue (streaming). Ceux-ci affichent une hausse spectaculaire de 39 % de leurs entrées d’argent en 2014.

Pas moins de 32 % des Québécois adultes fréquentent maintenant des plateformes de diffusion numériques telles que Spotify, Apple Music, Tidal ou Google Music, alors qu’ils n’étaient que 25 % à le faire il y a à peine un an, selon les données du CEFRIO.

Le téléchargement de musique, gratuit ou payant, gagne des adeptes au Québec (34 % l’ont fait en 2015, contre 30 % en 2014), mais de moins en moins de mélomanes seraient prêt à payer pour un album ou un morceau, selon l’ADISQ. Son plus récent rapport sur la question indique que les ventes d’albums et de pistes individuelles ont chuté de 3,7 et 12,8 %, respectivement.


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«La vente de musique est de plus en plus difficile… ce n’est pas encore anémique, mais on peut bel et bien parler de chute libre» indique Solange Drouin, vice-présidente aux affaires publiques et directrice générale de l’ADISQ.

«Tous les experts disent que les services de diffusion en continu représentent l’avenir pour la consommation de musique. Pour les mélomanes, c’est assez merveilleux, reconnaît Mme Drouin. Mais l’abonnement gratuit est tellement intéressant que le taux de conversion vers les fonctions payantes n’atteint pas 10 %. »

Et même dans le cadre d’un abonnement payant, le modèle d’affaires ne tient pas la route.

«Les ayants droits sont dérisoires », dit-elle, avant de préciser que les redevances liées aux droits d’auteur avoisinent les 10,2 cents par 1000 écoutes. Et ceci en combinant les sommes versées aux artistes, mais aussi aux producteurs et aux distributeurs. Ce montant se retrouve aussi dans les tarifs publiés par la Commission du droit d’auteur, de juridiction fédérale, en collaboration avec la SOCAN.

Selon des données publiées en 2015 par le journaliste David McCandless et reprises par le quotidien britannique The Guardian, le montant versé pour 1000 écoutes d’une chanson sur Spotify, aux États-Unis, tourne plutôt autour de 1,30 $. Malgré cette différence, le verdict est sans appel : pour obtenir un salaire annuel de 19 712,40 $, soit le salaire minimum chez nos voisins du Sud, un artiste aurait besoin de 1 117 021 écoutes sur Spotify… à tous les mois. Au Québec, ce salaire ne permet même pas de dépasser le seuil du faible revenu, établi à 21 583 $ par année en 2013.

Spotify n’a pas répondu à une demande de confirmation de ces données.

Tomas Jensen s’est lancé dans une aventure 100 % numérique avec son plus récent album Le retour, pour l’instant exclusivement vendu sur iTunes.

«On est passés à autre chose que les CD», plaide l’artiste. «Il faut trouver de nouvelles façons de présenter la musique, qui s’est beaucoup dématérialisée. J’aurais pu sortir cet album sur disque, mais [le numérique] permet de faire ce qu’on veut en matière de format, ce qui est un avantage.»

Et comme auparavant, «l’album sert à préparer le terrain pour faire des spectacles» car c’est là où un artiste peut espérer toucher des revenus conséquents.

Ce n’est toutefois pas vrai pour tout le monde, prévient Solange Drouin. Difficile d’augmenter la quantité de spectacles offert au Québec vu la petitesse du territoire. Et non seulement le nombre de salles est-il limité, mais si davantage d’artistes se tournent vers les planches pour renflouer leurs coffres, le public ne va pas nécessairement acheter plus de billets.

En fait, avec la multiplication des offres culturelles, la situation est tout sauf rose pour les arts de la scène. «Le milieu vit des années difficiles, mentionne Mme Drouin. Les gens ont accès à plus d’options de divertissement.»

David Ratté, membre du groupe de folk montréalais Will Driving West, trouve son compte dans ce nouvel univers grâce aux plateforme de ventes en ligne comme Bandcamp. «C’est le moyen le plus direct pour vendre de la musique. Il n’y a pas d’intermédiaire : tu crées ton compte, tu mets ta musique en ligne, tu as tous les outils prévus à l’avance, tu choisis le prix, les gens paient par PayPal, puis les gens de Bandcamp se prennent une commission (qui tourne aux alentours de 15 %, ndlr).»


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Il admet ne pas tenir le compte des ayants droits et royautés versés par Spotify à son groupe, car «c’est trop déprimant». Ce service de radio en ligne lui sert toutefois de vitrine pour se faire connaître.

«Je sais que beaucoup de groupes ne font pas leurs frais lorsqu’ils sortent des albums, dit Tracey Lindeman, une journaliste indépendante. «Les 10 % d’artistes les plus populaires font de l’argent en vendant des albums. Les autres partent en tournée», déclarait de son côté le gérant des chanteuses Alanis Morissette et LeAnn Rimes, Scott Welch, lors d’une entrevue accordée à Forbes l’été dernier.

«J’essaie de soutenir les formations qui me plaisent en achetant leur matériel sur Bandcamp et en allant les voir en spectacle… La plupart du temps, les artistes font plus d’argent avec les prestations et les produits dérivés qu’avec les ventes d’albums», explique Mme Lindeman, qui fait partie des abonnés payants à Apple Music, un autre service de musique en continu sur Internet.

Bon an, mal an, elle dépense environ 200 $ pour se procurer des disques. «Mais je dépense bien plus en spectacles et en produits dérivés!»

Tout ne serait pas noir pour les artistes, selon la SOCAN. Les redevances perçues chaque année pour la diffusion de musique ont atteint un montant record de près de 310 millions $ en 2015, une hausse de 3 % par rapport à 2014.

«Nous regardons la situation un peu moins négativement», dit Geneviève Côté, chef des affaires du Québec pour la SOCAN. Les redevances redistribuées aux artistes concernent les ventes d’albums et les services en ligne, mais aussi les musiques d’ambiance, les bandes sonores de films et de jeux vidéo, la diffusion à la radio et tout ce qui constitue une «communication publique» au sens de la loi.

La passion de certains pour le côté tactile de la musique peut apporter une lueur d’espoir.

Les ventes de disques vinyles ont grimpé à 550 millions $ pour 2015… contre 509 millions $ pour les revenus publicitaires des services de diffusion en continu gratuits, selon la Recording Industry Association of America. La survie passera-t-elle par les 33 tours? À suivre!

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1 commentaire
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Aussi populaire cela soit-il, les services de « streaming » ne devraient pas exister. Il n’est pas normal que quelqu’un puisse écouter autant de musique pour si peu d’argent. Les prix des abonnements doivent significativement augmentés afin de payer convenablement les artistes. En bout de ligne, si ça continue, c’est l’offre musicale qui va diminuer.