VLB dans ses grandes largeurs

Trente ans pour lire James Joyce, de Gens de Dublin à Finnegans Wake, est-ce suffisant?

C’est signé Victor-Lévy Beaulieu, ça s’intitule James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, et c’est sous-titré Essai hilare. « Hilare »? L’hilarité, sauf l’involontaire à laquelle n’échappent pas toujours les livres de l’écrivain de Trois-Pistoles, ne semble pas définir l’énorme ouvrage d’un millier de pages qu’il vient de publier. Je suis allé consulter ma bible habituelle, Le petit Robert, et ma perplexité m’a mené jusqu’au Trésor de la langue française, dans Internet. Nulle part je n’ai trouvé une définition qui convienne au propos de l’auteur, ici plus que jamais habité par les fonctions solennelles de l’écriture et les grandes obligations de l’écrivain. En désespoir de cause, je me suis dit – hypothèse on ne peut plus fragile – que par cet adjectif Victor-Lévy Beaulieu entendait signifier sa volonté d' »envoyer coucher » la langue française, comme son maître et modèle James Joyce l’avait fait pour l’anglaise. La lecture des deux premières phrases de son opus pourrait confirmer cette hypothèse: « Il est reveneure. Sur lallouinde gyrent et vriblent les slictueux toves. » Non, ce n’est pas du Joyce, seulement du Lewis Carroll, mais ne vous inquiétez pas, ça viendra. Hilarant? Un des commentateurs les plus accessibles du Finnegans Wake de Joyce, Anthony Burgess, nous informe qu’on ne peut lire ce roman sans éclater de rire à chaque page. Je n’ai pas ri en essayant de lire Finnegans Wake, ni en anglais ni en français (je tiens que c’est impossible à traduire). Je ne l’ai pas fait non plus en passant de longues heures dans le livre de VLB.

Pour ne pas nous égarer tout à fait dans cet immense ouvrage de plus de 1 000 pages, accrochons-nous aux mots du titre. Je commence, avec l’auteur, par le Québec. La famille est réunie à Trois-Pistoles (cela vous dit quelque chose?) pour assister aux funérailles du père, et ça se passe plutôt mal: deux des fils se conduisent comme des voyous, et après la cérémonie la mère du narrateur se réfugie chez lui et refuse d’en partir. À cette mère redoutable, le Pistolois préfère sans doute ses sept chiens (pourquoi ne puis-je m’empêcher de penser à Blanche-Neige et aux sept nains?) et, surtout, son gentil mouton noir qui le suit partout. C’est le moment ou jamais pour Victor-Lévy Beaulieu de faire le procès d’un Québec à la fois aimé et détesté, victime d’une histoire déplorable, en particulier la religieuse. À la lecture du titre, on avait pensé que l’auteur ferait du Québec une nouvelle Irlande, à cause de la domination anglaise et de la puissance du clergé, mais non, la comparaison tourne court et le Québec quitte bientôt le paysage romanesque pour céder presque toute la place à une Irlande plus ou moins mythique dans laquelle l’auteur prend un plaisir presque sadique à nous égarer.

Nous voici enfin chez James Joyce, l’immense écrivain qui nous a laissé, entre autres, deux chefs-d’oeuvre, Ulysse et le Finnegans Wake plus haut nommé. Sur Ulysse, on sent que ça n’y est pas encore, que le récit peine à prendre le rythme désiré. Victor-Lévy Beaulieu s’attarde, s’amuse à comparer chapitre par chapitre L’Odyssée, d’Homère, et le grand roman de Joyce, sans que l’intérêt de la chose dépasse de bien loin celui du travail imposé. Mais à mesure que l’on s’approche de Finnegans Wake, le ton monte, à la fois sur le plan biographique – Joyce vit le plus souvent à Paris, il noue des relations avec de nombreux écrivains, il dépense allégrement l’argent fourni par ses riches relations, sa vie familiale se complique – et sur le plan littéraire. C’est ici qu’il faut rappeler la partie essentielle du titre de VLB: « les mots ». Finnegans Wake vit de la vie des mots, Joyce en fabriquant à son gré de nouveaux, souvent composés d’éléments, de syllabes venus de plusieurs langues différentes (ne pas oublier qu’il a enseigné à l’école de langues Berlitz), faisant feu de tout bois pour créer une oeuvre à nulle autre pareille, scandaleuse absolument, quant à la langue et quant à ce qu’elle évoque. Beaulieu est ici comme chez lui, lecteur fasciné. Il lui arrive assez souvent d’imiter le Maître, et ses trouvailles ne sont pas toujours des réussites, mais peu importe: « D’abord et avant tout, écrit-il, j’aime le langage pour ce qu’il est, et le Wake est pleinement confortant [sic] et confortable en cet aspect-là des chausses [sic et resic]. »

Victor-Lévy Beulieu nous rappelle que, depuis 1973, il n’a cessé, tout unilingue francophone qu’il soit, de lire Joyce et sur Joyce. Cette année-là, il découvrit chez un bouquiniste de Montréal une édition rare de Finnegans Wake, qu’il voulut acheter à crédit. Il était entendu qu’il n’entrerait en possession du volume qu’après le dernier paiement. Le libraire, ému par cette rare passion, lui permit d’emporter le livre avant l’échéance finale. Trente ans, ce n’est pas trop pour commencer à lire cette chose étrange. Je dis bien commencer. Le James Joyce de Victor-Lévy Beaulieu est un commencement de plus de 1 000 pages, une entreprise essentiellement téméraire dans laquelle on entre à ses risques et périls, surtout si, comme moi, on n’a jamais pu dépasser la première page de Finnegans Wake.

James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots: Essai hilare, par Victor-Lévy Beaulieu, Éditions Trois-Pistoles, 1 080 p., 56,66$.

James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots: Essai hilare

Étrange garçon impuissant à vivre l’émotion autrement que par l’écriture. À l’image de son corps osseux mais vigoureux, et qui restera ainsi jusqu’à sa mort. Ne prendra jamais une livre de graisse malgré les abus d’alcool et de nourriture. Rien ne restait à demeure dans ce corps-là, si peu doué pour jouir et si terrorisé par la peur de souffrir qu’il ne laissait rien entrer qui aurait pu l’infirmer. D’où sa fâcherie contre le monde qui n’en faisait jamais assez pour lui.

Victor-Lévy Beaulieu

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