VLB raconté aux Français

Pour marquer la sortie de Bibi chez Grasset, la prestigieuse maison d’édition française a dépêché des journalistes européens à Trois-Pistoles. Ravi, Victor-Lévy Beaulieu leur a fait un gonebitch de bon accueil. L’actualité était là…

VLB raconté aux Français
Photo : Yvan Couillard

« C’est un véritable pèlerinage de venir jusqu’à vous, monsieur Beaulieu ! » Journaliste littéraire au Figaro, Thierry Clermont lance cette phrase comme un cri du cœur à l’adresse de l’écrivain Victor-Lévy Beaulieu, assis à ses côtés à la terrasse de l’Hôtel Trois-Pistoles, dans le Bas-du-Fleuve.

 

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Il fait trop chaud pour un début de septembre. Le périple depuis Québec (150 km) à bord d’un bringuebalant petit autobus scolaire non climatisé (!), ajouté aux sept heures de vol Paris-Québec, a visiblement épuisé le journaliste français et ses collègues Olivier Mony, critique littéraire à Sud-Ouest Dimanche, et Lisbeth Koutchoumoff, journaliste culture et société au quotidien suisse Le Temps. Un baptême du feu en règle pour leur première visite en sol québécois.

« Ben évidemment », comme diraient les personnages de l’écrivain, ces représen­tants de la presse européenne n’ont pas débarqué ici par hasard. Ils participent à une virée éclair de 48 heures dans l’univers de VLB, organisée par l’éditeur Grasset. Objectif ? Marquer la sortie de Bibi (Boréal, 2009) sous la couverture jaune de la prestigieuse maison française.

Le prolifique écrivain – qui rêve de lais­­ser une œuvre à la Victor Hugo (75 ouvrages à ce jour), mais que le public connaît surtout pour ses téléromans-cultes (Montréal P.Q., L’héritage, Race de monde…) et ses coups de gueule ultranationalistes – aurait difficilement pu espérer mieux comme cadeau d’anniversaire pour ses 65 ans, qu’il fêtait le 2 septembre !

Vêtu de ses plus beaux atours – bermuda trop grand et casquette bleu criard ornée d’un jeu de cartes -, l’écrivain à la barbe fournie sourit par-devers lui : amou­reux de la France comme un Ovide Plouffe, il est comblé par cette visite rare. Une opération exceptionnelle signée Charles Dantzig, directeur littéraire aux Éditions Grasset. Convier les médias à venir rencon­trer le gentleman-farmer dans « sa bourgade québécoise au bord de l’Océan » (comme libellé au dos de Bibi), c’est son idée.

« VLB est un écrivain particulier ; si on le déracine, il perd sa singularité », explique le grand brun de 46 ans aux allures de dandy. « À Paris, il aurait eu l’air d’un excentrique », poursuit-il en sirotant son Clamato, mixture américaine qu’il adore. « Pour que le personnage ne fasse pas écran à l’œuvre, il faut voir VLB dans « son jus », son terreau. »

Le roman Bibi, Dantzig y a tout de suite cru. « VLB m’a expédié son manuscrit. J’avais aimé son Hugo et son Joyce, j’ai donc vite plongé dans ce pavé de 600 pages. » À la fois journal intime, essai et fiction, Bibi raconte un rendez-vous toujours manqué entre un Abel Beauchemin vieillissant (double de l’auteur, marqué, comme lui, par la polio) et son éternelle Judith aux yeux violets dans une suite d’allers-retours entre Mourial-Mort (Montréal-Nord, où VLB a habité) et l’Afrique (où il n’a jamais mis les pieds).

Dantzig sera séduit par ce texte « ambitieux et torrentiel », cette « météorite bizarre et baroque qui ne ressemble à rien ». Séduit jusqu’à le lancer dans la folie de la rentrée littéraire française 2010 ! « C’est un risque, car VLB est absolument inconnu en France. Mais j’envoie ainsi un message : attention, Grasset croit à ce livre. » Bref, le directeur a reconnu en VLB un gonebitch de bon écrivain. Qu’il associe par sa façon d’être et d’écrire « au tonitruant Falstaff de Shakespeare » !

Notre fier VLB est, pour une fois, légitimé de jouer les « péteux de broue » : les Québécois édités chez Grasset sont l’exception (Dany Laferrière, Michel Tremblay…). Certes, il a publié jadis trois ouvrages chez Flammarion, fait la une du Monde, en 1980, lors de la parution de Mon­sieur Melville, a été encensé pour son « érudition étourdissante » par le biographe Pierre Assouline, en 2008, à la sortie de Joyce. Mais Grasset reste Grasset. « Une maison qui a conservé l’esprit de son fondateur, Bernard Grasset, dit l’écrivain. À mes yeux, c’est une consécration. »

 

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VLB était fier de faire visiter son domaine à ses hôtes : Olivier
Mony, Thierry Clermont, Danielle Stanton
(en avant), Charles
Dantzig
et Lisbeth Koutchoumoff.

 

Pour l’instant, sur la terrasse, on cause de tout et de rien, avec, en guise de fond sonore, le vrombissement des Harley qui sillonnent la rue Notre-Dame. « Pourquoi êtes-vous revenu vivre ici après avoir habité à Montréal ? » s’informe Olivier Mony, un costaud à l’abord rude, dans la quarantaine comme ses collègues. « Comment êtes-vous perçu par les habitants ? » demande le discret Thierry Clermont, dont le t-shirt proclame « In bed with Baudelaire ». « Que signifie l’expression « réflexe de colonisé » ? » s’enquiert la vive Lisbeth Koutchoumoff.

La délégation aura droit à un cours de Québec 101, mouture VLB. Visite du général de Gaulle en 1967, événements d’Octobre 1970, projet national déçu, ratés du Parti québécois… celui qui s’est présenté comme « indépendant indépen­dantiste » aux élec­tions de 2008 est en verve ! Questionné sur son métier d’éditeur (plus de 1 200 ouvrages à son actif publiés depuis 40 ans aux Éditions du Jour, à L’Aurore, puis chez VLB), le PDG des Éditions Trois-Pistoles écorchera au passage les « crisses de profs à la retraite » qui lui soumettent des manuscrits ennuyeux rédigés « dans une langue dépassée ». Rigolade générale.

La conversation se poursuivra au petit-déjeuner, à la Maison de l’écrivain. Coiffé de son borsalino fétiche, VLB fait les honneurs de son musée hommage. « Le centre névralgique de la survie intellectuelle de VLB, quoi ! » décrète Lisbeth Koutchoumoff. Administrée par Germain Beaulieu, un des frères de Victor-Lévy (6e d’une famille de 13 enfants), la Maison abrite aussi un restaurant, Le grenier d’Alber­tine. Au menu : croissants, confitures mitonnées par l’auteur, langage de mon père et patois 17e, comme fredonnait Gilles Vigneault.

« « Ostie toastée des deux bords », pouvez-vous nous mettre cette expression en contexte ? » demandent les journalistes en entendant, stupéfiés, le sublime juron de Junior Galarneau dans L’héritage. « Je l’ai volé à un oncle », confesse VLB. Le « snoraud » se gardera par contre de démentir sa paternité quand quelqu’un voudra savoir si c’est bel et bien lui qui a popularisé « tabarnak » au Québec ! Il sera aussi question d’autres expressions du Bas-du-Fleuve, comme « avoir la cervelle à marée basse » (être faible du ciboulot), et du sens profond de « décrisser en câlisse ».

 

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L’écrivain de l’indépendance éclaire ses interlocuteurs sur son véritable projet. Ses néologismes et ses québécismes, « sa phrase qui bouge, se déplace, s’attarde, circule dans une succession de métaphores et une série de fantasmes » (Bruno Roy, dans « VLB/Joyce : lectures croisées », L’action nationale, mai-juin 2007) ont un objectif et un seul : « créer notre musique à nous, Québécois ». Mélodie que Grasset a respectée. Une dizaine de mots à peine auraient été remplacés dans l’édition française de Bibi, parce que trop obscurs et diffi­ciles à décoder (exemple : « safre­ment » deviendra « voracement »). Plus quelques « coquetteries où l’auteur péchait par excès d’auto­complaisance », dixit Charles Dantzig, sourire en coin.

« Êtes-vous tenu de faire du VLB ? interroge Olivier Mony. Pourriez-vous décider : « J’en ai marre, je fais minimaliste » ? » Bouf­fée de pipe. « Ce qui m’importe est de prendre la parole. » Re-bouffée de pipe. « J’ai déjà fait l’exercice du minimalisme avec un recueil de haïkus [Vingt-sept petits poèmes pour jouer dans l’eau des mots, 2001]… Mais c’est passé dans le beurre ! »

Étonnamment, il n’y aura, sauf erreur, aucune question relative à un des thèmes clés de Bibi : le passé colonial de la France en Afrique. « Je crains que cet aspect du livre ne rebute le public français », confiera pourtant le pamphlétaire en entrevue seule à seul.

Qui aime bien châtie bien. L’affection de VLB envers la mère patrie reste intacte. À preuve l’immense drapeau français qu’il a suspendu au mât de sa résidence, en bordure du village, pour accueillir ses invités ! Pendant que Bidou Laloge et Tit-Fille, ses deux chiens, font les fous, l’écrivain guide ses hôtes dans son magnifique refuge tapissé de bois blond et son bureau, là où chaque jour que Dieu amène ce gaucher qui ne dort que quatre heures par nuit couche ses mots, à la main (« l’ordi­nateur est trop rapide, la pensée n’a pas le temps de s’exprimer »). Puis, visite du jardin et du potager, amoureusement entretenus. Et salutations à Didiquoi et Didiquand, ses ravissants minichevaux.

 

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Radio-Canada Rimouski est sur place pour des reportages radio et télé. Lisbeth Koutchoumoff se prête au jeu, parle de Bibi comme d’« un cri, un chant intérieur croisé avec une soif de liberté individuelle », et de VLB comme d’« un auteur qui plonge d’emblée dans la glaise des mots ». Olivier Mony et Thierry Clermont refuseront le micro tendu. En fait, durant les deux jours, l’enthousiasme de Lisbeth tranchera avec la distance polie de Thierry et l’attitude « on-ne-me-la-fait-pas » d’Olivier. Effet du décalage, choc de la découverte, moue toute parisienne ? « J’ai de la difficulté à les « sizer » », admettra un VLB un peu déstabilisé.

Tout de même. Une promenade avec Thierry Clermont sera l’occasion d’appren­dre que Bibi l’a touché. « J’ai beaucoup aimé cette jubilation. Et j’ai apprécié la grande habileté de l’auteur à insérer des passages d’Artaud, de Kafka ou de Beckett sans nuire à la fluidité du récit. Chapeau ! »

Olivier Mony restera plus discret sur ses impressions, mais ne ménagera pas ses éloges à propos de la rudesse sauvage des lieux. « Devant la mer, on se croit en Bretagne, alors que derrière soi le territoire immense évoque le Wiscon­sin ! » s’émerveille-t-il en tirant rêveusement sur sa clope.

17 h : Le grenier d’Albertine est plein à craquer pour le lancement. Dans sa présentation, VLB remercie chaudement un ami, Dany Laferrière. « Dany a beaucoup fait pour que ce livre se rende à bon port et soit lu par les bonnes personnes chez Grasset. »

Parlant du loup… Laferrière a raflé le prix Médicis en 2009 pour L’énigme du retour. Les Éditions Grasset espèrent-elles rééditer l’exploit avec Bibi ? s’enquiert un journaliste dans la salle. « Ça me semble pour le moment impossible, se limite à dire Charles Dantzig. Mais le monde des livres est si imprévisible. »

Mi-septembre, les augures étaient favorables : le groupe Virgin (50 librairies en France) et le magazine Lire sacraient Bibi « coup de cœur de la rentrée », le classant parmi les 31 romans à lire sur les 700 publiés cet automne ! Pour celui qui, dans Bibi, écrit : « Je ne suis pas beaucoup lu, ni chez moi ni ailleurs ; les petits pays peuplés de nègres blancs trop pacifistes, ça n’intéresse pas le monde », la revanche doit être douce. « Manquablement. »

Pour l’heure, patates jaunes et assiette de gibier sont en vedette au souper de célébration. Un repas aux couleurs du Québec… indépendant : VLB-le-ratoureux a invité le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe (de passage dans la région), à agir comme président d’honneur !

Le lendemain, saut dans l’arrière-pays, au village natal de VLB, Saint-Paul-de-la-Croix. Puis, le groupe reprend la route pour la ville… à bord de l’autobus jaune !

VLB est satisfait. Il a beau avoir averti ses hôtes – « Vous savez, il ne faut pas croire tout ce que je dis » -, il a su, à coups de palabres et de sparages, entretenir sa légende personnelle.